Maintenant que tout est calme, maintenant que la haine et le désir nous ont quittés, maintenant que nous sommes sauvés, il est plus facile de regarder en arrière, de voir à quoi nous avons échappé. Les tensions étaient devenues trop fortes, tout nous conduisait vers le chaos ; il a tenu à peu de chose que tout soit englouti dans l’humaine bêtise, n’était la réactivité de certains de nos maîtres qui ont su alors faire abstraction de l’agitation ambiante et se concentrer sur leurs recherches, et finalement trouver la porte étroite par laquelle certains ont eu le courage de se faufiler.
C’est au début du troisième millénaire terrestre, alors que les guerres de religion faisaient de nouveau rage, que cela s’est joué. Tout s’est passé très vite, il a suffi qu’une équipe dirigée par un brésilien (Sandro Rushel) découvre quelques années seulement après la mise en route du L.H.C. la nature du boson de Higgs pour que les découvertes s’enchaînent. L’excitation était alors à son comble et tous voulaient découvrir le Graal : l’unification des quatre forces fondamentales de l’univers. Tout cela était bien beau mais ne donnait pas la solution pour faire obstacle à l’extinction de l’espèce humaine, ravagée par la pollution et les nouvelles épidémies. C’est à un américain, Kirk Egoyan, que l’on doit d’avoir découvert que l’on pouvait inverser la flèche du temps - contrairement à ce qu’affirmait Ilya Prigogine - et accéder ainsi à des univers parallèles au nôtre, et que la fameuse énergie noire n’était pas là où on l’attendait.
A cette époque, sur Terre, les femmes avaient fait main basse sur la recherche en biologie et en médecine, et les hommes sur la recherche en physique des hautes énergies. A elles la découverte du clonage parfait, des traitements génétiques imparables et de la nanochirurgie, à eux celle d’exoplanètes hospitalières et des premiers voyages dans l’espace-temps. Un petit groupe d’hommes, environ un millier, a pu ainsi s’échapper du Radeau de la Méduse qu’était devenue la Terre ; le plus discrètement du monde, par le seul biais de la téléportation et l’utilisation à bon escient des tunnels quantiques. Ils ont emporté leur secret avec eux, laissant les autres hommes et toutes les femmes à un sort peu enviable. Ces quelques hommes étaient suffisamment formés à la génétique humaine pour que, une fois arrivés sur DHXPR3, ils prennent la décision de repartir de zéro, mais cette fois en supprimant l’origine du mal, à savoir l’agressivité et la reproduction sexuée, l’une n’allant pas sans l’autre. Maintenant, alors qu’une nouvelle civilisation mono-genre s’est développée dans un univers parallèle, sur une Terre jumelle de l’ancienne mais exempte de conflits et de pollution, la vie va son cours, faite de recherches purement intellectuelles, de jeux, de voyages dans le temps et dans les espaces de Callabi-Yau, du nom du chercheur qui les avait sur Terre le premier décrits.
Quelques explications sont nécessaires pour comprendre ce qu’il s’est réellement passé : les diverses théories des cordes qui avaient cours après celle de la relativité ont finalement été abandonnées au profit de celle d’Egoyan. C’est lui, le premier, qui a eu l’audace de contester le principe de l’irréversibilité du temps tout comme la théorie des structures dissipatives. Il a réussi à montrer que des univers à 19 dimensions coexistaient et qu’il était possible de passer de l’un à l’autre, et ce dans n’importe quel sens du temps ou de l’espace. Il a aussi démontré que l’énergie noire n’était rien d’autre que l’élasticité du vide, la matière déformant le vide comme des capitons dans une mousse - ce qu’on savait évidemment depuis Einstein - à ce détail près qu’en « tirant » sur le vide comme sur un élastique, la matière lui conférait une énergie mécanique colossale. Le vide était dès lors parcouru par des axes de tension élastique qu’il était possible d’utiliser pour se déplacer, comme une balle de flipper, en rebondissant sur eux et en accumulant ainsi une accélération inouïe.
La vie sur DHXPR3 - la planète jumelle de la Terre - était définitivement paisible, exempte de toute tension, de toute envie, de tout conflit. La nouvelle civilisation, uniquement faite d’hommes ou disons d’être humains mono-genres - l’expression est plus appropriée - issus au début d’une poignée de mâles mais qui avec le temps ne pouvaient plus se définir comme tels puisqu’il n’y avait plus de femelles pour justifier qu’on les appelle ainsi, eh bien, ces êtres humains mono-genres avaient organisé une civilisation enfin débarrassée de tout ce qui avait amené la civilisation terrestre originelle au chaos. Tous les besoins vitaux étant satisfaits, nous n’avions plus qu’à nous consacrer à des tâches pour la plupart intellectuelles ou ludiques. Notre vie s’était relativement allongée et nous conduisait à demander notre euthanasie à la communauté, grosso modo aux environs de 250 ans terrestres, ce qui, sur DHXPR3, correspondait à peu près à l’âge de 175 ans. Ceux qui voulaient se faire cloner le pouvaient ; ceux qui voulaient définitivement disparaître et se faire incinérer le pouvaient aussi. Tout était possible dans la mesure où cela ne nuisait pas au reste de la communauté.
Vers l’âge de 90 ans, je ressentis le besoin de m’intéresser à l’histoire terrestre, en particulier à la période religieuse, période intermédiaire, assez sombre et mouvementée, au cours de laquelle les conflits reposant sur des antagonismes religieux avaient pris le dessus. Cette période s’étirait sur peu de temps, à peine quelques millénaires terrestres, et finissait dans la plus totale barbarie ; seuls les intellectuels des deux sexes arrivant à tirer leur épingle du jeu. Ce qui m’intéressait n’était pas tant les faits religieux, déjà moult fois étudiés, que l’histoire de la pensée, et surtout les sciences qui étaient alors étudiées. J’avais regroupé toutes mes recherches sous le vocable particulier de Préciosité, déjà en usage avant la révolution française, et qui recouvrait finalement toutes les sciences qu’on appelait humaines, ou molles par la suite. A partir de ce qu’on avait de tout temps désigné par philosophie avaient émergé toutes sortes de disciplines, toutes plus fumeuses les unes que les autres, qui avaient eu sans doute alors leur utilité mais qu’on pouvait largement, avec le recul, regrouper dans un mouvement d’idées plus général appelé Préciosité. Je ne me lassais pas ainsi de fouiller dans des correspondances innombrables, entre aristocrates raffinés, entre beaux-esprits ancien régime, entre intellectuels dépressifs et/ou névrosés de la Mittel Europa, entre psychosociologues et politologues de tous bords qui avaient cru, à l’époque, trouver dans ces « disputes » la pierre philosophale et qui s’égaraient dans d’invraisemblables théories avec une ingénuité qu’on ne pouvait pas complètement leur reprocher. Les sciences dures n’en étaient, elles, qu’à leur début et se débarrassaient, petit à petit, depuis Galilée, des scories d’une pensée étriquée pour aborder, avec Einstein et la nouvelle école mathématique franco-russe les prémisses d’une véritable science exacte.
En tant qu’historien officiel, je passais une partie de mes journée, plutôt le matin, à travailler avant d’aller retrouver mes amis à la plage (nous avions conservé de la vie terrestre ce plaisir de nous baigner, à ce détail près que la mer sur DHXPR3 n’était pas salée, l’eau y étant d’une pureté totale d fait de l’absence de cycles d’évaporation et de précipitation) ou pour des jeux de téléportation.
Ce matin-là, alors que je m’apprêtais à refermer un volume de la correspondance de la Marquise de Rivaucourt avec son confesseur, le chanoine Lamballais, correspondance s’étirant de 1732 à 1740 après J.C., comme on avait l’habitude de le noter à cette époque, je fus informé par le vibreur auriculaire qu’un objet venait d’être déposé dans mon casier postal. De fait, une petite caisse en matière composite translucide venait de tomber dans le réceptacle, à côté du sas d’entrée. J’en analysais la puce identifiante : il s’agissait d’un envoi de Milton, lequel était - je le savais - en mission dans le système solaire et me faisait parvenir, précisait-il, une sorte de récit, sans doute écrit à la fin du deuxième millénaire terrestre ou au début du troisième, qui n’a[vait] pas en soi de grande valeur littéraire mais qui [saurait] attirer [mon] attention du fait des révélations [qu’il] y [avait] lues à propos de cetet époque troublée. Connaissant Milton, je me dis que cela méritait un examen attentif.
La caisse contenait un manuscrit très ancien, aux pages friables et qu’il convenait de manipuler avec soin. Je commençai par le décontaminer en le passant aux rayons gamma puis, muni de gants stériles et de pinces, j’entrepris d’en découvrir le contenu. Une lettre manuscrite, pliée en quatre, était insérée entre la couverture et le première page d’un texte dactylographié, en deux langues, l’anglais et le français. Le français, compte tenu des recherches que j’effectuais alors, j’étais en mesure de le comprendre parfaitement. Par contre, pour ce qui était de l’anglais, ma mémoire avait besoin d’être ravivée : je fouillai dans un tiroir pour trouver la clef où était stocké tout le corpus angle-américain qui me serait utile et je l’insérai dans une de mes broches bioniques. Il ne fallut que quelques secondes pour que je puisse me plonger sans aucune difficulté dans la lecture.
La lettre était ainsi rédigée : "Ce manuscrit est le témoignage d’une femme à propos de ce que elle et ses soeurs auront tenté de faire pour empêcher que la civilisation terrestre ne disparaisse. C’est une oeuvre romanesque qui se veut néanmoins le reflet exact de ce qui a pu se passer sur Terre, à la charnière des deuxième et troisième millénaires. Aujourd’hui, en l’an 2211, nous sommes en passe de réussir. Mais nos ennemis sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Au cas où ce projet n’aboutirait pas, je laisse cet écrit aux générations futures pour qu’on sache ce qu’il s’est passé et pourquoi nous avions finalement choisi cette solution. Il n’y en avait effectivement pas d’autre et notre survie, à nous les femmes, en dépendait. Le projet « Isis » est un projet parfait. Si nous échouons, cela ne peut être le fait d’un manque de combativité ou de détermination de notre part. Nous avons mis toutes nos forces dans cette lutte et nous allons gagner, il ne peut en être autrement. Mort aux hommes et à leurs fils! Que Dieu soit avec nous."
NABILA
J'enlevai la paire de gants en latex que je venais de trouer, la quatrième depuis ce matin, et sortis de la maison. Sharon était en train de charger la Jeep avec les sacs-poubelles que nous avions déjà remplis. Je soulevai mon masque et inspirai une bouffée d'air frais. Malgré le froid à cette époque de l'année, les combinaisons de protection étaient étouffantes.
Sharon me tendit un gros cahier à spirale, l’air triomphant : “Regarde ce que j’ai trouvé... c'était dans un des tiroirs du bureau... j'ai commencé à le parcourir, c'est édifiant.
- Qu’est-ce que c’est?
- Une espèce de journal... il parle de lui, c’est assez touchant... pour le reste, tout y est : absolument tout... dis-moi, tu n’as pas oublié la cassette vidéo?
- Non... mais rassure-toi, elle a été détruite... on ne pourra rien en tirer... que veux-tu dire par : absolument tout?
- Eh bien... l'Organisation, sa raison d'être, les relais... il y a même des noms... pas des pseudonymes, des noms!... elle lui a tout raconté... elle était folle... comment a-t-on pu la laisser faire?
Je fus prise d’un rire nerveux.
- Tu trouves ça drôle? dit Sharon, moi pas.
Le ton qu'elle prit pour me dire ça, alors que j'avais été la première à faire part de mes doutes au comité exécutif à propos de TELE, m'irrita.
- C'est pas ça... mais il faut reconnaître qu'on n'est pas assez vigilantes... cette histoire doit nous servir de leçon... nous ne sommes pas infaillibles, et ce n'est pas l'importance du réseau qui est désormais en place qui nous protégera d'un autre grain de sable. -Tu appelles ça un grain de sable?... je dirais plutôt un parasite... qui avait bien compris ce que l’Organisation pouvait lui apporter.
- Elle avait au moins pour elle de ne pas vouloir nous nuire... elle agissait seule, pour des motifs qui lui étaient strictement personnels... le seul problème c’est que nous n’avions pas imaginé jusqu’où elle irait... c'est une des failles du système... il faut y travailler maintenant, du comité jusqu'à la base... tout le monde devra y passer.
Sharon s'adossa au véhicule en soupirant :
- Tu imagines le boulot?”
Oui, j'imaginais le "boulot". Mais j'étais loin de désarmer. L'année 2000 touchait à sa fin. Les Amériques, l'Europe, l'Australie entamaient le troisième millénaire dans un état d'esprit où semblaient mêlées tout à la fois excitation ludique, espérance forcenée en l'avenir et terreur d'un effondrement du système. Les mouvements browniens des marchés “occidentaux” attestaient comme il se doit de cette fébrilité, alors que le reste du monde, étranger à cette charnière chronologique artificielle, continuait d'avancer comme un bulldozer. Au milieu de tout ça, seul, isolé, le continent africain sombrait. Dans l'indifférence générale.
L'Organisation existait depuis plus de cinquante ans. Cela n’avait pas été de trop pour mettre en place tous les réseaux, internationaliser notre influence, infiltrer toutes les institutions, au plus haut niveau. Nous commencions seulement à en voir les résultats. Bien sûr, il ne s’agissait pour l'instant que des prémices, mais je sentais que la machine était en marche et que plus rien ne pourrait l'arrêter. Ce n'était donc pas une transsexuelle à la dérive, engluée dans sa propre histoire, qui aurait pu nous inquiéter. D'ailleurs les faits me donnaient raison qui nous réunissaient Sharon et moi, en ce mois de Décembre 2000, au fin fond du Manitoba, pour mettre un terme au "problème TELE", mandatées en cela par l'ensemble du comité exécutif. L'opération s'était jusqu'alors parfaitement déroulée. Il nous fallait terminer ce que nous avions commencé et ce n'était plus qu'une question de routine. Je n'allais donc pas baisser les bras, bien au contraire. Il fallait voir dans cet "incident" un avertissement salutaire qui nous obligerait à l'avenir à être toujours plus vigilantes. Tout cela n'était rien d'autre qu'une péripétie que nous utiliserions comme objet d'études dans un de nos prochains séminaires.
J'effectuai une ultime vérification, le Dossier à la main. Outre le plan général de l'habitation principale et des dépendances, il comportait sur des feuillets séparés le plan de chaque pièce avec la liste pour chacune d'elles des opérations à réaliser. Nous n'avions rien omis : jusqu'aux poils pubiens, cheveux et traces de sperme de même origine génétique disposés avec art dans la literie de la chambre du premier étage ; jusqu'à la serviette hygiénique imbibée d'un sang en provenance du laboratoire laissée dans la poubelle de la salle de bains ; jusqu'aux objets domestiques que nous avions pris soin de marquer d'empreintes digitales conçues par ordinateur ; jusqu'au désordre que nous avions savamment mis en scène pour évoquer cette sorte de quotidien insouciant propre à une période de vacances. Rien n'avait été laissé au hasard. Rien.
Quand tout fut fini, je rejoignis Sharon et lui fis signe qu'elle pouvait appeler Zurich. Il était convenu que le signal comporte trois appels, à une minute d'intervalle, en laissant sonner cinq, puis deux, puis quatre fois.
Nous nous installâmes dans la Jeep, Sharon au volant, moi à ses côtés. Les deux corps reposaient derrière nous, empaquetés dans leur housse. Je regardai Sharon : visiblement elle n'y pensait pas. Je commençai par me dire que j'étais encore trop sensible, mais en y réfléchissant je changeai d'avis : c'est uniquement la mort de TELE qui m'affectait. Son existence avait été tellement singulière qu'on ne pouvait l'oublier aussi facilement. Je ne lui aurais jamais fait qu'un reproche, avoir fait passer son projet avant celui de l’Organisation, mais avec celles et parfois “ceux” qui la rejoignaient c'était un risque inévitable. J'avais pensé un temps que les liens qui s'étaient tissés entre nous deux l'auraient amenée à se comporter avec moi de manière plus authentique. Une fois de plus je m'étais trompée, et je ne pouvais retirer du fait d'avoir été bernée qu'un sentiment d'agacement.
Je pris la carte pour indiquer son chemin à Sharon. Nous allions devoir rouler toute la nuit avant de rejoindre le terrain situé en bordure du lac X......., point de rendez-vous avec l'hélicoptère. C'était assez délicat : il fallait emprunter une route forestière, tous feux éteints. Il commençait à faire très froid et la météo prévoyait qu'il neige dans peu de temps : le climat semblait s'y mettre aussi pour éliminer jusqu'au printemps prochain toute trace visible. “C'est de bon augure”, pensai-je.
Sharon posa sur mes genoux son trophée. "Pourquoi ne nous ferais-tu pas la lecture?", proposa-t-elle. J'exprimai alors ma crainte d'être obligée d'allumer le plafonnier, ce qu'elle récusa avec un geste de la main : "Je prends ça sur moi... il n'y a plus aucun risque maintenant."
J'ouvris le cahier et lus à haute voix.
ODHYSSEAS
TELE est partie. Cela faisait deux semaines que nous étions arrivés dans cette maison totalement isolée du Manitoba. Je pressentais, depuis quelques jours, qu’il allait se passer quelque chose, mais jamais je n’aurais imaginé qu’elle pût s’enfuir et me laisser prisonnier au milieu de la forêt, sans aucun moyen pour communiquer avec le reste du Monde. Elle m’a seulement laissé une cassette vidéo où elle a enregistré son témoignage, cassette qui s’est autodétruite lorsque j’ai tenté de l’extraire du magnétoscope. Je n’ai donc plus rien d’autre à faire que de coucher sur le papier ce qu’il m’est arrivé, ce qu’elle m’a révélé, en espérant que quelqu’un tombe un jour dessus après que je sois mort et puisse intervenir s’il est encore temps. Ecrire cela me demande un effort surhumain, je suis trop bouleversé pour que les mots me viennent à l'esprit facilement.
J'avais rencontré TELE quatre mois auparavant. J'arrivais de Las Vegas d'où je venais de convoyer une limousine pour une agence de location de voitures de luxe (j’avais décroché ce job depuis peu). Elle m'attendait dans un bureau, au vingt septième étage d'un gratte-ciel du centre de Salt Lake City, seule. La moquette grise, les meubles foncés, le matériel informatique, tout y était, a priori, et pouvait me laisser penser que j'avais mis les pieds dans un lieu professionnel, mais quelque chose - je ne pouvais pas encore deviner quoi - laissait planer un doute dans mon esprit. Certains détails comme les murs complètement nus, ou bien son bureau vide hormis le téléphone, une liasse de papier vierge et un bic de couleur bleue, m'avaient intrigué, sans plus.
Je l'avais trouvée à la fois sympathique et sexy - si tant est que l'on puisse jamais associer ces deux épithètes - mais son comportement avec moi n'avait rien d'ambigu. Elle m’avait regardé droit dans les yeux, sans attitude séductrice, et j'avais fini par penser que la différence d'âge entre nous l'avait obligée à voir en moi quelqu'un qui aurait pu être son père. Il y eut aussi autre chose que je ne remarquai pas d'emblée et qui me revint seulement plus tard, lorsque je rentrai à l'hôtel : elle ne portait strictement aucun bijou.
Je lui remis les clefs et le carnet de bord du véhicule, en échange de quoi elle me tendit un chèque, déjà rempli, de la Bank of America, tiré sur un compte au nom de Aimée de Saint-Loup. Je l'empochai sans mot dire, même si j'étais de plus en plus intrigué. Je ne pouvais pas imaginer que cela fût son nom. Elle parlait sans accent, ou tout du moins avec celui de la côte Est, et le fait qu'elle fût métisse me laissait penser qu'elle était sans doute née de l'union d'un couple mixte, W.A.S.P-Portoricain ou quelque chose dans ce genre. En tout cas ce nom ne correspondait en rien au sigle qui était apposé sur la porte en verre dépoli du bureau ainsi que sur mon ordre de mission : un carquois rempli de flèches au centre d'un triangle isocèle, sommet tourné vers le bas, surmonté des initiales S.F.C.
Comme je m'enquérais de ma prochaine mission, elle me répondit qu'elle n'était pas encore programmée et, remarquant ma déconvenue, me rassura en laissant entendre que c'était une histoire d'un jour ou deux et que je devais lui laisser un numéro de téléphone où elle pourrait me joindre.
Le lendemain, en rentrant à l'hôtel en début d'après midi, je trouvai un message de sa part me demandant de la rappeler. Le plus curieux est que j'étais sûr de ne lui avoir laissé que le numéro de téléphone de mon studio à Eugene (dans l'Oregon), où j'avais pris l'habitude de centraliser tous mes appels. Enfin, l'essentiel était que je quitte au plus vite cette ville morte, suant l'argent qui dort et la généalogie hystérique, étrangère à tout jamais au présent sinon à travers la nécessité de suivre le dernier cri en matière de fichiers informatiques. La généalogie était ici omniprésente, comme le jeu à Las Vegas ou les banques à Genève. On ne pouvait pas faire un pas sans tomber sur des cars entiers de congressistes déployant jusque dans les fast-food, au milieu des hamburgers et des milk-shakes, leur arbre généalogique. A qui aurait le plus "touffu".
Mon arbre généalogique... je serais bien en peine d'en imaginer les ramifications. Je n'ai pas revu mes parents et mes deux frères depuis si longtemps que j'en viens à me demander si j'ai encore avec eux le moindre lien. Ils sont devenus au fil des ans des personnages abstraits dont je ne garde en mémoire que des détails, à l'instar de la coiffure de la boulangère ou des doigts manquants du quincaillier d'Avion (ma ville natale, dans le Pas-de-Calais) ; mais plus rien d'affectif. Quant aux autres : grands parents, oncles, tantes, cousins... je n'en ai même plus souvenance. Je pourrais dire, sans "dramatiser", que je suis seul, ou plutôt solitaire, et que je n'ai plus que moi pour unique généalogie.
Je suis comme tout le monde, situé à l'ultime extrémité d'un rameau d'un arbre unique, immense, monstrueux, qui enfonce ses racines jusqu'aux formes de vie marine les plus primitives. L'évolution, la génétique, les climats, les migrations, la dérive des continents, le hasard sinon la nécessité ont fait le reste pour nous différencier. La recherche frénétique de ses origines dans laquelle semblaient s'engouffrer tous les apprentis généalogistes qui affluaient à Salt Lake City me paraissait être une énorme foutaise, et pour finir la traduction à la fois du besoin de se distinguer et de celui d'appartenir à une même communauté. Vanité et instinct grégaire.
Je la rappelai donc au numéro qu'elle avait indiqué dans son message : je tombai sur la réception du HYATT et, après un temps d'hésitation, ne sus que prononcer le nom qui était inscrit sur le chèque. Je l'obtins aussitôt. “Ainsi, c'est bien elle”, me dis-je, en pensant qu'elle avait pu néanmoins se faire inscrire sous un faux nom. Elle m'apprit que je prenais l'avion le surlendemain pour Chicago d'où je devais convoyer un véhicule jusqu'à Baltimore. Elle-même quittait Salt Lake City dans la nuit, aussi devais-je me rendre à son hôtel afin qu'elle me remette le billet d'avion et l'ordre de mission qui me permettrait de prendre possession de la voiture, à destination.
Passée la sourde hostilité dont fit preuve le personnel de l'hôtel à mon encontre, quand je pénétrai dans le hall, le fait de décliner mon identité - Odhysséas Eftymiou - eut bizarrement l'heur de détendre l'atmosphère. J'étais attendu chambre 812. Je croisai dans les couloirs des généalogistes affolés qui s'enquéraient auprès de la première personne venue, moi en l'occurrence, des démarches à effectuer pour pouvoir prétendre accéder à "l'Ordinateur Central des Mormons"...
Elle avait crié "Entrez" d'une voix claire et m'attendait le dos tourné à la porte, assise sur le bord du lit devant des dossiers étalés. J'eus le temps de remarquer qu'ils étaient, eux aussi, à l'en-tête de la S.F.C. Elle était vêtue d'une blouse sans manche et d'une jupe droite, et portait des chaussures à fines lanières et à haut talon. Elle avait de très belles jambes. Le reste aussi n'était pas mal, et je m’amusais à imaginer comment, si j’avais eu une dizaine d’années de moins, je me serais débrouillé pour finir au lit avec elle. Elle était souriante et directe dans sa manière de m'adresser la parole. J'étais à cent lieues d'imaginer ce qu'il allait se passer.
“Vous avez un drôle de nom, risquai-je alors qu'elle rassemblait dans une pochette tous les papiers qui me seraient utiles.
- C'est un nom français... ma famille est originaire de la Martinique.”
Je masquai difficilement ma surprise et me sentis obligé de lui dire que j'étais français. Elle répondit qu'elle s'en était aperçue et passa, sans paraître coupante le moins du monde, à un autre sujet. Elle ne souhaitait visiblement pas évoquer nos vies privées ; mais elle ne donnait pas non plus l'impression de vouloir maintenir à toutes fins une distance professionnelle ou de classe avec moi. Sans avoir le moins du monde prémédité mon geste, je saisis sa main lorsqu'elle me tendit la pochette. Son bras se raidit imperceptiblement avant de redevenir souple. Elle continuait de sourire. Je n'étais pas rasé mais j'étais allé la veille chez le coiffeur et j'avais revêtu des vêtements propres. J'eus le temps de penser, pendant une fraction de seconde, 1°) que j'aurais dû mâcher du chewing-gum avant de venir, 2°) que j'avais peut-être mes chances malgré tout. Je m’enhardis et approchai mon visage du sien. Un frisson de trac me parcourut le dos. Je la pris par les épaules - elle se laissait faire, je n'y comprenais rien - et me penchai pour l'embrasser : au début sous la forme de petits baisers secs et souples, jouant avec l'élasticité de nos lèvres, puis mouillant les miennes progressivement afin de pouvoir les faire glisser contre les siennes, enfin finissant par ouvrir sa bouche et mêlant nos salives, chacun de nous semblant se retenir pour ne pas avancer la langue, comme si quelque chose aurait pu nous en empêcher. Tout se bousculait dans ma tête : comment pouvais-je emballer cette fille aussi vite? une caméra n'était-elle pas dissimulée derrière un rideau et un huissier n'allait-il pas surgir de la salle de bains pour constater un abus sexuel? avait-elle au moins des capotes, sinon comment m'y prendre? allait-elle tout arrêter brusquement, alors que j'avais déjà une trique infernale, en prétextant qu'elle n'avait pas le temps? Non. Nous étions enlacés, maintenant, et nous nous embrassions furieusement comme si nous n'avions plus que ça à faire de toute notre vie. Un moment elle s'écarta et je pensai qu'elle allait se ressaisir et me congédier. Là encore je me trompais. Elle tira le couvre-lit en faisant valdinguer tous les dossiers et commença à se déshabiller. Après un moment d'hésitation, je m'empressai de faire pareil.
Elle tint à faire l'amour dans la pénombre ce que j'interprétai aussitôt comme une forme de pudeur mais aussi comme son désir de ne pas trop distinguer mon corps et mon visage. Je sais maintenant qu'il ne s'agissait pas de ça. Habitué depuis tant d'années aux amours tarifées, je ne me rappelais plus comme cela pouvait être bon. J'avais l'impression que, malgré tout ce qui pouvait nous séparer, nous étions, sur ce plan là au moins, parfaitement au diapason. J'étais à la fois ému et intrigué, et j'aurais voulu que ça ne s'arrête jamais. Comment s'était-elle débrouillée pour me passer un préservatif autour de la verge? mystère. Tout ce que je sais c'est que je me retrouvai allongé sur le dos et que je réalisai que je l'avais pénétrée.
J'eus l'impression qu'elle atteignit l'orgasme plusieurs fois mais, comme toujours avec les femmes, on ne peut être sûr de rien. Lorsque nous nous arrêtâmes, nous restâmes enlacés un long moment. Si long qu'il finit par me venir à l'esprit que je lui faisais peut-être rater un avion ou un train. “Tant pis, pensai-je, elle sait ce qu'elle fait.” Elle semblait vouloir rester ainsi indéfiniment, et je ne désirais rien d'autre à cet instant.
Je finis par m'endormir, et par me réveiller dans l'obscurité la plus totale. Pendant un court instant, je n'eus plus aucun repère. Où est-ce que j’étais?... Qu'est-ce que je faisais là?... La porte de la salle de bains s'ouvrit et je distinguai sa silhouette dans le rai de lumière. Elle vint s'asseoir près de moi. Elle tenait un verre d'eau à la main. Elle me le tendit en me demandant si j'avais soif. Je le descendis d'une traite. Alors elle s'allongea de nouveau contre moi. Je pensai distinctement "Mon Dieu" en soupirant et eus le temps de m'en amuser avant de retomber cette fois dans un sommeil profond.
Lorsque je me réveillai, la deuxième fois, je compris tout de suite qu'elle était partie. Ma montre marquait trois heures vingt. Elle avait laissé un mot : "La chambre est réglée. C'est moi qui vous accueillerai à Baltimore. A bientôt." Cela me chauffa le coeur : d'une part parce qu'elle avait écrit en français, d'autre part parce qu'elle ne s’était pas sentie obligée de me tutoyer, dans cette langue, sous prétexte que nous venions de coucher ensemble. L'idée de la revoir me transportait. Comment pouvais-je avoir séduit cette fille en trente secondes? C'était une question à laquelle je ne pouvais encore donner de réponse. A cet instant, je ne voulais pas trop y penser. Je m'entortillai dans les draps et repensai aux moments que je venais de passer avec elle. Elle s'était montrée pudique, avait parfois repoussé mes mains, sans que, sur le coup, cela n'éveillât chez moi le moindre soupçon. Au contraire, j’avais trouvé ça touchant. Elle m'avait donné l'impression d'avoir envie de moi mais sans cette espèce de frénésie sexuelle qu'adoptent souvent - c'est du moins mon opinion - des femmes longtemps frustrées ou quelque peu hystériques ; ce qui était il faut bien le dire mon lot depuis quelques années. Je gardais rarement le souvenir de ces aventures sans lendemain qui ponctuaient avec plus ou moins de bonheur chaque étape de ce périple indéfini qu'était devenu désormais ma vie. C'était ainsi : je m'étais contenté de, puis habitué à, ce genre de rencontre, au fil de mes improbables déambulations à travers le continent nord-américain, et j'avais fini par remiser la sexualité au rang d'une fonction vitale comme une autre, me persuadant moi-même qu'il en était des relations sexuelles comme de la faim, de la soif ou de l'envie de dormir, à savoir un besoin physiologique qu'il fallait assouvir, ni plus ni moins, dans un contexte d'hygiène physique. Sans me rendre compte que mon hygiène mentale finissait par en prendre un coup.
Moi, qui dors si facilement, je ne pus cette nuit-là retrouver le sommeil et j’eus le temps de repenser, une nouvelle fois, à tout ce qu'il s'était passé dans ma vie jusqu'alors.
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D'abord mon enfance dans le Pas-de-Calais, un département du Nord de la France où il ne fait pas particulièrement bon vivre même si l'on habite Avion et que l'on peut rêver, eu égard au nom de cette localité, c'est selon, d'évasion ou "d'élévation". Pour ma part, je rêvais surtout d'évasion, au milieu d'une famille dont tous les membres, sans exception, s'adonnaient à l'alcool. Une habitude que l'on inculquait aux enfants dès leur plus jeune âge par le biais de coupage de biberon avec du marc et de "canards" de fin de repas dans des mixtures dont mes parents justifiaient l'usage régulier en prétextant que ça facilitait la digestion. J'étais le seul de la famille à ne pas supporter l'alcool, qui me rendait malade à crever, me tordait les boyaux et me filait la fièvre pendant vingt quatre heures. J'ai gardé a minima cette "allergie" puisque le seul fait de boire du vin au dîner m'empêche encore de dormir, mais je n'ai plus tous les symptômes qui impressionnaient mon entourage étant enfant. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours vu des gens ivres autour de moi, et j'en étais arrivé à penser que l'ivresse était la seule manière que l'on avait d'être au Monde avant que la fréquentation de l'école ne vienne ébranler ces convictions.
Ma mère n'avait pas voulu m'inscrire à l'école maternelle car cela l'eût obligée à se lever tôt pour m'y conduire et elle ne se résolvait pas à me confier à mes frères qui avaient pris très tôt l'habitude de faire l'école buissonnière et de voler des bouteilles de Valstar chez l'épicier. Je restais donc à la maison avec elle, qui recevait les voisines pour le café à deux heures de l'après-midi, encore en peignoir et en chaussons. Je ne me rappelle pas avoir souffert à l'époque du fait que les gens étaient toujours plus ou moins ivres autour de moi et je garde même le souvenir de l'ambiance chaleureuse et rigolote que le vin ou la bière arrivaient à produire malgré la demi-misère dans laquelle nous vivions.
Mon père travaillait aux houillères depuis son plus jeune âge - ayant suivi en cela les traces de son propre père - et il était exclu que mes frères et moi décidions de faire autre chose. D'ailleurs l'Ecole des Houillères pourvoyait à tout, qui prenait en charge dès l'âge de quatorze ans les apprentis mineurs et leur donnait la formation professionnelle idoine. Deux ans après la communion solennelle, l'entrée dans cette institution représentait une manière de rite de passage entre l'enfance et l'âge adulte. En tout cas, pour moi qui ne fis pas mon service militaire - exempté pour cause de "terrain allergique" mais sans doute aussi parce que le Conseil de Révision avait eu lieu au mois de Juin 1968 - ce fut l'événement qui précipita mon émancipation. Reçu deuxième du département au Certificat d'Etudes Primaires, j’intégrais sans plus attendre la dite école, et ce malgré la pression exercée sur mes parents par mon instituteur pour que je continue des études secondaires. J’avais la conviction que ceux de mes camarades qui continuaient leurs études se fourvoyaient et étais impatient d'être au jour où je descendrais dans la mine.
A posteriori, et à la lumière de ce que fut mon existence future, j'ai tendance à analyser cette décision comme le résultat de la conjonction de l'influence paternelle et du sentiment d'exclusion qui n'a cessé de m'habiter depuis toujours. J'avais - et j'ai encore maintenant - la douloureuse impression de ne pas appartenir au groupe social dont je devrais faire en principe partie : famille, école, corporation professionnelle, patrie, Humanité, règne animal parfois... A l'âge que j'avais, n'importe quel enfant aurait sans doute fini par nourrir du rejet, voire de la répulsion, à l'encontre d'un entourage familial en permanence sous l'emprise de l'alcool et se serait empressé d'aller trouver ailleurs un milieu plus favorable à son épanouissement. Pas moi. Au contraire, j'aurais aimé partager avec les miens l'euphorie flageolante qui les caractérisait, mais rien n'y faisait - et ce n'était pas faute d'avoir essayé - j'étais dans l'incapacité physique de participer aux libations familiales. Par la suite ce sentiment se renforça quand je m'aperçus primo que ma mère avait tardé à me scolariser, secundo que les familles de mes camarades n'étaient pas concernées par l'alcoolisme au point où nous l'étions. C'était le plus souvent un sujet tabou évoqué à voix basse à la sortie des écoles par des femmes aux yeux rougis, et qui ne concernait guère que le pater familias. Chez nous ("les-EFTYMIOU-qui-ne-sucent-pas-que-de-la-glace"), où l'alcool était toujours gai, c'était un motif continuel de plaisanterie. Nous étions d'ailleurs tous les cinq sincèrement horrifiés quand nous apprenions que chez les X... ou les Y... le père était rentré complètement soûl et avait tout bousillé : femme, enfants et mobilier. "Pas de ça chez nous", disait mon père, l'air pénétré, en se resservant un verre de Kiravi.
Un autre facteur - et non des moindres - à l'origine de mon impression constante de me sentir décalé par rapport à mon environnement est sans doute mon patronyme : ce nom grec que l’on commence de manière mutine et qu'on termine mollement, les lèvres en avant. Evidemment, quinze jours après mon entrée à l'école primaire, tout le monde m'appelait Miou-Miou ; ce que mes frères n'eurent jamais à endurer. Pourquoi? cela reste un mystère. Pourtant je me souviens que dans la classe de fin d'études la diversité des noms était à son comble : Eslinger, Abdulaziz, Di Crescenzo, Schletcke, Berkmans, De Quatrebarbes, Vui Tee, De Los Rios, Ïessieva... Je n'avais donc aucune raison d'avoir honte du mien. Mais, allez savoir pourquoi, j'aurais donné tout ce que je possédais pour en changer. Et puis il y avait mon prénom... C'était une idée de mon père, qui tenait absolument à ce que ses fils portent le prénom d'écrivains grecs célèbres. Ainsi mes frères se prénomment-ils Nikos (pour Kazantsakis) et Constantin (pour Khavafi). Ce qui peut encore passer. Mais moi, j'ai hérité d'Odhysséas (pour Elytis). Pendant toute mon enfance, je devais porter ce prénom comme une croix, et ce n'est que lorsque Odhysséas Elytis reçut le prix Nobel de Littérature en 1979 que j'en ressentis quelque orgueil. Ma mère avait eu la bonne idée de me donner un second prénom : Ulysse, cela va de soi, que je pris l'habitude d'utiliser à la place d'Odhysséas dès que je quittai la France.
D'aucuns verraient déjà dans le sentiment d'exclusion qui m'habite depuis toujours un orgueil incommensurable, le besoin de me distinguer en quelque sorte. Je ne suis pas assez féru de psychologie pour en juger. Je dirai seulement que j'en garde un souvenir un peu triste, en tout cas pas du tout triomphant : celui, sinon d'être rejeté, du moins de ne pouvoir faire partie intégrante d'un groupe social, d'une communauté. Avec le temps, j'ai pu retourner comme un gant ce sentiment négatif pour le transformer en quelque chose que je perçois comme une force à l'intérieur de moi, mais cela a pris du temps et m'en aura certainement fait perdre au cours de toutes ces années d'errance pendant lesquelles je n'arrivais pas à me faire à l'idée qu'il y avait une paroi de verre entre moi et le monde et que cette paroi était là pour toujours. J'avais fini par en prendre mon parti, et pensais que je traverserais la vie comme on déambule dans l'obscurité d'un aquarium, entre des cuves lumineuses où une faune s'ébat, indifférente à votre présence, et qu'un jour peut-être je me cognerais dans l'obscurité à quelqu'un qui serait de mon bord. J'ai cru un temps, avec TELE, que cette rencontre s'était produite, avant de prendre conscience que rien n'était dû au hasard et que la personne contre laquelle j'étais venu me cogner dans l'obscurité, eh bien c'était moi.
A l'Ecole des Houillères, foin de diminutif, on se mit à m'appeler Eftymiou, comme mon père et mes frères. Le premier moment de satisfaction passé, je déchantai en me rendant compte qu'on m'avait d'emblée assimiler à un clan d'ivrognes, et je fus obligé de supporter - en toute lucidité, alors que mon père et mes frères toujours entre deux vins demeuraient insensibles à tout ça - les plaisanteries récurrentes des autres à notre intention. D'autres déconvenues m'attendaient. Au début, l'enseignement général m'intéressa, même s'il me semblait parfois trop délayé, voire inconsistant. (Je réalisai assez vite que la plupart de mes camarades avaient eu un parcours scolaire difficultueux avant d'intégrer l'Ecole des Houillères et que j'étais en avance sur eux dans bien des domaines.) Mais lorsqu'il s'agit de descendre au fond et de prendre part au travail des mineurs, je compris dans quel pétrin je m'étais fourré. Non seulement le travail était pénible - évidemment, me direz-vous - mais je retrouvais là aussi, à des centaines de mètres sous terre, ce sentiment d'être exclu qui décidément ne voulait pas me quitter. Je ne me sentais intégré ni au groupe de mes camarades de l'école - qui s'adonnaient au travail comme à une drogue - ni au groupe plus élargi des mineurs - qui ne voyaient en nous, les Eftymiou, que quatre gaillards certes durs au labeur mais plutôt braques. Je décidai de prendre mon mal en patience et d'attendre le moment propice pour tout plaquer. Il fallut quand même patienter six ans et supporter la déception d'être exempté du Service National avant que cela ne se produise. Entretemps, j'appris le travail de la mine, me tins informé au sujet du marché du charbon et de l'évolution des sources d'énergie sur la planète, et tentai - en vain - de faire prendre conscience à mon père et à mes frères de la précarité de leur emploi et du chômage qui serait leur lot un jour ou l'autre.
Même si nos quatre salaires étaient “préemptés” par ma mère, au début de chaque mois, celle-ci était de toutes façons complice de la transmutation finale de cet argent en éthanol car consommatrice comme mon père et mes frères, et il n'y avait guère que ma paye qui était utilisée pour régler les factures courantes ou l'alimentation. Néanmoins on s'en sortait, comme on s'en était toujours sorti d'ailleurs : dans la bonne humeur. J'ajouterai : pour ce qui les concerne, car moi-même commençais à trouver toute cette gabegie inique, étant le seul à ne pas consommer le précieux liquide.
J'aurais sans doute mieux supporté la situation si j'avais su à qui parler en dehors de la famille, mais notre réputation était telle dans le canton que, à chaque fois que je me rendais à un bal et que j'arrivais à sortir avec une fille, le fait de décliner mon identité provoquait inéluctablement chez elle un mouvement de recul, entre elle et sa mère des conciliabules, et l'amenait à invoquer de fallacieux prétextes pour ne pas me laisser ses coordonnées. A force, cela finissait par devenir déprimant, d'autant plus que les années passaient et que je voyais les autres jeunes de mon âge les uns après les autres - même les plus moches - finir par se caser et se vanter de leurs premiers rapports sexuels. Ce n'était pourtant pas les fantasmes qui me manquaient depuis que j'avais vu Brigitte Bardot allongée nue sur un lit dans "Le Mépris" - sans comprendre à l'époque pourquoi Godard lui faisait énumérer une à une toutes les parties de son corps (ce qui avait eu le don de me mettre dans un état quasi second) - et que j'avais feuilleté deux exemplaires de "Play Boy" au cours d'une virée à Lille chez un cousin. Je m'étais résolu à me masturber, en ressassant les images que je conservais de la vision fugace du corps de Bardot et des filles de "Play Boy", jusqu'à ce que la lecture d'un article publié dans "Sport et Santé / Magazine", décrivant les méfaits de la masturbation et sa reconnaissance chez le garçon au fait qu'il a l'air hagard et que sa verge a une forme en battant de cloche, me coupe toute envie de continuer. Je ne voulais surtout pas qu'on découvre, le jour de la conscription, que je me masturbe. Ma sexualité resta donc confinée à des manifestations oniriques agrémentées d'éjaculations nocturnes, ce qui compte tenu des changements de draps que cela occasionnait m'attira très vite des railleries de la part de mes frères. Mais je tenais bon et je savais que le jour viendrait où je n'aurais plus à subir leurs sarcasmes.
Mes frères... Je crois que si je les revoyais maintenant j'aurais certainement un premier élan de sympathie pour eux mais à l'époque trop de choses nous séparaient. Il m'arrivait parfois de les haïr. Ca ne durait jamais bien longtemps. Même s'ils me tarabustaient, ils n'étaient pas méchants, seulement l'alcool leur enlevait toute retenue et ils ne s'empêchaient pas alors de se moquer de moi devant les autres, ricanant à propos de ma supposée timidité - qu'il mesuraient faussement à l'aune de leur propre outrecuidance - alors que j'aurais été le premier à vouloir participer à leurs frasques. Plus d'une fois je les avais "couverts" en détournant l'attention de l'épicier pour qu'ils puissent glisser des bouteilles d'anisette sous leur blouson, ou bien je m'étais arrangé pour les mettre rapidement dans un taxi au sortir d'un bal avant que le début d'une altercation avec d'autres jeunes aussi éméchés qu'eux ne tourne à la rixe. A distance, ils ne s'en souvenaient pas, et continuaient de me charrier le matin au petit déjeuner quand ils me voyaient changer mes draps, en me conseillant de commencer par "aller aux putes à Lille" avant de pouvoir espérer lever la moindre fille à Avion ou dans les environs. Ma mère les rudoyait un peu, sans conviction, et mon père ajoutait un "Foutez-lui la paix!" qui suffisait à les faire taire. Je savais au moins gré à mes parents de cette aide-là.
Mon désir de suivre leurs traces se tarit du jour au lendemain quand, pour la première fois, ils furent arrêtés pour vol de voiture. Nikos n'avait pas son permis de conduire et Constantin n'était même pas majeur. Ils n'en étaient pas à leur premier coup mais ni mes parents ni moi n'étions au courant, et cela fit sur nous l'effet d'une douche froide. Mon père resta prostré pendant deux jours sans consommer la moindre goutte d'alcool ; ce fut bien le seul bénéfice retiré de cette histoire. Pour le reste, notre réputation déjà bien écornée se dégrada encore au point que les enfants d'abord puis toute la population finirent par nous surnommer les Dalton. Ma situation devenait intenable : quand j'aurais voulu faire partie intégrante d'un groupe social ou d'une communauté bien définis et quand j'aurais souhaité me démarquer d'une famille dont je commençais à percevoir le côté marginal, tout semblait m'en empêcher. Ma détermination en sortit renforcée : malgré l'affection que j'avais pour eux, je savais qu'un jour je les quitterais, définitivement. J'avais encore l'illusion que ce sentiment d'être exclu me venait d'eux, de leur manière de vivre et que, délivré de leur influence, je pourrais connaître enfin le bonheur de me sentir appartenir à l'Humanité toute entière. Bien entendu il n'en fut rien.
J'ai aimé mes parents, et les souvenirs que j'en garde sont toujours empreints - est-ce à cause de l'alcool? - d'une certaine drôlerie. Sans être facétieuse, leur manière de vivre était totalement exempte de gravité. Leur insouciance et leur tranquillité influaient sur mes frères et moi, qui finissions par porter sur le monde le même regard détaché. Je me rappelle que ma mère était particulièrement apaisante et qu'elle avait le don de faire disparaître chez moi tout sentiment de honte par des réflexions définitives telles que : "Mais mon chou, tu ne les reverras jamais...", à propos de gens devant lesquels j'avais été amené à me couvrir de ridicule. J'ai sans doute gardé de cette époque la faculté de supporter les pires humiliations en arrivant à me persuader que je n'aurais plus de ma vie l'occasion d'en croiser les témoins.
Mes parents n'exprimaient jamais la moindre revendication sociale, n'avaient aucune conscience de classe et ne parlaient pas de politique. Pour autant je n'ai pas l'impression, a posteriori, qu'ils étaient aliénés par leur origine sociale. Simplement, ils s'en fichaient. Autant que je me souvienne, je n'ai jamais vu dans leur regard ou perçu dans leurs paroles le plus petit signe d'envie. Il s'aimaient, et je crois que cela suffisait à leur existence. Mon père lisait "L'Equipe" et ma mère "Modes et Travaux". Ils regardaient "La Vie des Animaux" ou "La Piste aux Etoiles" à la télévision, et montaient se coucher quand mes frères mettaient les actualités. Parfois mon père, qui n'était pas un mauvais bougre, invitait un copain - entre autres délégué syndical - à la maison pour prendre un verre. Ils restaient dans la cuisine à discuter et au bout d'un quart d'heure on n'entendait plus que la voix du type que couvrait à intervalles réguliers le glou-glou d'une bouteille. Mon père finissait par le mettre dehors gentiment et venait s'affaler dans le canapé du salon en soupirant et en levant les yeux au ciel. Cela aussi devait participer de notre mise à l'écart du milieu minier. Non seulement mes parents buvaient - ce dont somme toute ils n'avaient pas l'exclusivité à Avion - mais encore ils se souciaient de l'action politique ou syndicale comme d'une guigne. Nous étions vraiment irrécupérables. Je me rappellerai longtemps le printemps 1968 et la perplexité dans laquelle les événements en France plongèrent mes parents : manifestations, violences urbaines et grève générale. Ils regardaient les informations télévisées comme on regarde grouiller des bestioles derrière une vitre, à la fois intrigués et répugnés. Mes frères, qui avaient viré depuis quelque temps vers la délinquance, profitaient de la pénurie des biens de consommation courante pour se livrer à toutes sortes de trafics. On ne les voyait guère à la maison. Mon père, tout en pestant contre la grève et le manque à gagner que cela représentait pour nous, rassembla son matériel de pêche et emmena ma mère camper au bord de la mer. Moi, je gardais la maison, faisais du bricolage et du rangement, et commençais à lire des manuels de navigation maritime dans le secret espoir de me rendre un jour au Havre ou à Cherbourg et de me faire embaucher sur un transatlantique. Je devrais attendre encore deux ans avant de voir ce rêve se réaliser ; en partie seulement.
La période des grèves terminée, nous reprîmes le chemin de la mine pour constater que très peu de choses avaient changé : la prime de risque avait été augmentée de quelques dizaines de francs et l'on avait installé des cloisons et des porte-savons dans les douches. Les responsables syndicaux, déçus et fatigués, tenus à l'écart par les autres, semblaient surpris quand mon père leur adressait la parole, et riaient plus difficilement qu'auparavant de ses facéties. La vie reprit son cours. Le travail était toujours aussi dur mais il était désormais possible d'être entendu lorsqu'il s'agissait de faire une proposition pour améliorer les conditions de travail, ce qui se produisait de plus en plus souvent eu égard à la configuration de la mine. Il devenait en effet difficile d'extraire le charbon de veines dont l'épaisseur diminuait au fur et à mesure que nous avancions. Le fait que la Direction des Houillères nous maintienne sur un site qui devenait de moins en moins rentable fut pour moi un signe : celui de la fermeture de la mine à plus ou moins long terme, avec sa traduction en terme de licenciement sec pour des mineurs mis brutalement devant le fait accompli. J'essayai d'en parler à mon père mais il se contenta de hausser les épaules. Il était près de la retraite et, le charbon et l'alcool n'ayant pas eu raison de sa santé, il caressait fermement le rêve de partir avec ma mère rejoindre un cousin propriétaire d'un restaurant, en Crète, île à l'époque encore préservée du tourisme et où tous les hippies d'Europe commençaient d'affluer.
C'est en Juin 1970 que je pris la décision d'acheter à un collègue, pour 450 Francs, une mobylette bleue Motobécane qui paraissait encore en bon état. La peinture et les chromes étaient rutilants mais, quelques jours seulement après la transaction, le moteur commença à donner les premiers signes de faiblesse. J'avais décidé de partir "en reconnaissance", le long des côtes de la Manche et de l'Atlantique, et de prospecter dans chaque port à la recherche d'une opportunité. Il n'était pas question de reporter ce voyage. Je partis donc le 6 Juillet au matin, avec pour tout bagage un sac de sport "Choco BN" - que j'avais gagné lors de vacances à Berck en 1961, à l'occasion d'un concours de sable - dans lequel je rangeai soigneusement une trousse de toilette, un pyjama, des vêtements de rechange, une gourde en métal et une lampe électrique. Je sortis de la maison avec mes parents. Ils se rendaient au Centre Pénitentiaire d'Arras où mes deux frères avaient été incarcérés pour vols et tentative d'escroquerie et, comme ils étaient en retard et avaient peur de rater l'autocar, nous nous embrassâmes très vite et partîmes chacun de notre côté, avec l'idée que nous allions nous revoir dans trois semaines au grand maximum. J’ignorais que nous nous séparions pour plusieurs années et que je ne reverrais plus jamais mes frères.
Je pris la direction de la Baie de Somme. La mobylette marchait bien si ce n'est qu'elle ne tenait pas le ralenti et que je devais continuer d'accélérer tout en freinant pour ne pas qu'elle cale. Si par malheur elle calait, je mettais au moins un quart d'heure pour la faire redémarrer. Au bout d'une matinée, j'avais compris le principe et pus faire des étapes relativement longues. Je rejoignis la côte normande et m'octroyai deux jours de vraies vacances. A Etretat, le deuxième soir, je dînai en bord de mer d'une assiette de moules à la crème, de pommes de terre boulangères et d'une bouteille de jus de pomme râpeux : un vrai festin. J'étais ivre de vent et de soleil, et j'essayais de croiser le regard des filles qui prenaient le frais sur la jetée à la tombée de la nuit. C'était la première fois que je me retrouvais seul et je me sentais comme un animal en cage à qui on vient de rendre sa liberté. Je passai la nuit à l'abri d'un rocher, sur la lande, en haut des falaises et me levai à l'aube pour aller prendre un bain, à l'abri des regards. (Mon grand corps maigre et blanc me faisait honte à cette époque.) Séché et rhabillé, je repris la route et me rendis au Havre avec l'espoir d'y dénicher quelque chose. J'arrivai au port dans la matinée. Je déambulai autour des bassins, les mains dans les poches, n'osant aborder les dockers. A midi, lors de la pause, je me dirigeai vers un groupe d'hommes qui cassaient la croûte, assis au bord d'un conteneur, les jambes pendantes. Aucun d'eux ne semblait disposé à répondre à mes questions autrement que sur un ton rigolard. Au bout d'un moment, l'un d'eux désigna un bâtiment dans le lointain et dit : "Va voir celui-là... il rentre à Mourmansk... ils ont besoin de matelots." Je demandai où était Mourmansk et un autre homme me répondit : "En Amérique du Sud", ce qui les fit tous rire. Je les plantai là et décidai de faire tous les bateaux, les uns après les autres. Les marins, pour la plupart étrangers, me regardaient crier et gesticuler sans comprendre, accoudés aux bastingages. Je reconnus le pavillon soviétique qui flottait à la poupe du bateau qu'on m'avait indiqué. L'incompréhension fut à son comble et mes mouvements de bras n'eurent comme résultat que de faire disparaître de ma vue tous les hommes du cargo. J'étais abattu. Le temps se mit de la partie et tourna brusquement à l'orage ; le paysage devint sinistre. J'enfourchai ma mobylette, fuis à toute allure vers le pont de Tancarville et continuai ma route en direction de Caen. J'étais décidé à ne pas rester sur cet échec et en même temps je ne voulais pas perdre mon temps. Je me disais à haute voix, tout en roulant, que ce périple n'était que la préparation d'un plus long voyage, mais je savais au fond de moi, sans vouloir me l'avouer, que je ne désirais rien tant que tout quitter, tout de suite.
Je contournai Caen, renonçai à rejoindre Cherbourg alors même que j'avais ambitionné de me faire engager sur le Queen Elisabeth II, rien que ça, et descendis vers la Bretagne avec l'intention de rallier Brest. Au fur et à mesure que j'avançais, je me persuadais que le mieux était de m'engager dans la Marine, m'étourdissant d'images d'uniformes galonnés, de destinations lointaines et de filles pendues à mon cou. Je suivis le rivage et fis des étapes à Lézardrieux où je dormais dans une maison abandonnée, et à Ploumanac'h où un énorme bloc granitique que je pouvais faire osciller du bout du doigt me servit de toit pour la nuit.
A Brest, l'atmosphère de garnison mêlée à l'idée de me trouver à la proue du continent me donna l'impression que j'étais déjà embarqué sur un cuirassé. Malgré le temps clair et le ciel lavé où passaient des nuages cotonneux, les gens qui marchaient dans les rues ne souriaient pas. J'assistai à la sortie d'église d'un mariage : le marié, en grand uniforme de Saint-Cyr, avait à son bras une jeune femme toute petite dans les yeux de laquelle on pouvait déjà lire une manière de résignation. Ils passèrent en courant, le visage grave et les sourcils froncés, sous la voûte formée avec les sabres brandis par les camarades du jeune homme et sous une pluie de grains de riz, avant de s'engouffrer dans une DS noire enrubannée. J'avais le coeur gros. J'arpentai les rues de la ville sans me résoudre à me diriger vers le port. Depuis Etretat je n'avais pas fait de vrai repas et je me mis à la recherche d'un restaurant abordable. Au bout d'un moment je m'aperçus que les filles soutenaient mon regard et marchaient plus lentement. Je me souvins alors des histoires que nous racontait un mineur qui avait été marin avant de descendre au fond et qui avait écumé dans sa jeunesse tous les ports de la Mer du Nord, de la Manche et de l'Atlantique. Les noms de Porto, Brest et Ostende me revinrent en mémoire ainsi que la description par le menu des aventures torrides qu'il y avait vécues. Des images surgissaient dans mon esprit, qui à la fois m'enhardissaient et me paralysaient. Une femme d'âge mûr me prit par le bras. Je me dégageai. Je l'entendis siffler salement dans mon dos alors que j'allongeais le pas. Je faillis en suivre une autre qui faisait mine de m'envoyer un petit baiser. Je me rappelle avoir pensé, distinctement : "Elle a l'air gentil". Mais je renonçai, et m'enfuis en courant vers d'autres lieux.
Je quittai Brest et continuai toujours plus loin : Morgat, la presqu'île de Crozon. Je fonçais vers l'océan en croisant des familles entières qui revenaient des plages, exténuées d'une fatigue radieuse. En fin d'après midi j'atteignis Sainte-Anne-la-Palud. Je m'arrêtai pour contempler, sans pouvoir m'en rassasier, l'anse de sable blanc au milieu des rochers. Les derniers estivants regroupaient leurs affaires et s'apprêtaient à partir. La mer était calme et la présence d'un voilier, presque immobile, ancré à quelques encablures du rivage en rajoutait dans l'impression d'éternité. Devais-je aller plus loin que cet endroit? Devais-je même en bouger? Le temps s'arrêta. A posteriori, je me rends compte que ce moment fut le seul de ma vie où tout bascula, véritablement. J'aurais pu seulement m'asseoir sur le sable, regarder le soleil se coucher et rentrer dormir à Brest. Je me serais alors peut-être engagé dans la Marine, ou bien je serais parti à Douarnenez me faire embaucher par un patron-pêcheur, ou encore je serais rentré tout bonnement à Avion et aurais attendu les premières fermetures de puits, et le chômage pour finir.
Quelque chose que j'ignorais m'appelait vers le large. Je me déshabillai et entrai dans l'eau comme s'il se fut agi d'un lac. Je nageai longtemps, je ne sais pas pendant combien de temps exactement, mais quand je me retournai et regardai autour de moi, je me rendis compte que j'étais arrivé à la hauteur des Tas de Pois. La plage était loin. Je décidai alors de rejoindre le rivage et me mis à nager vigoureusement. Par moment je levais la tête pour mesurer ma progression mais j'avais l'impression de rester sur place. Cette impression se transforma peu à peu en certitude et je réalisai qu'un courant m'emportait au loin. La plage était déserte et le voilier semblait abandonné. La panique m'envahit et je me mis à crier. Je nageais de plus en plus vite et mon souffle s'épuisait. La fatigue m'obligea à ralentir et je finis par me mettre sur le dos et faire la planche. J'essayais de réfléchir à une solution, mais en vain : mon esprit était envahi par les dernières lignes de "Martin Eden", le roman de Conrad dans lequel le héros, à la fin, se laisse glisser du paquebot en pleine nuit au milieu du Pacifique, regarde une dernière fois les étoiles, sent les premières morsures des bonites sur sa peau, avant de perdre connaissance et d'être happé par l'immensité liquide et noire. Ces images dans ma tête annihilaient toute volonté et je perdis conscience comme on se réfugie dans le sommeil.
Je me réveillai allongé sur le flanc, le corps secoué par une quinte de toux et vomissant de l'eau de mer, une vive douleur me transperçant le thorax du côté gauche à chaque inspiration. Ma tête reposait sur une surface dure et vibrante. J'entendais parler anglais. J'ouvris les yeux et mis quelques secondes avant de comprendre où j'étais : sur le pont d'un bateau. On avançait, sans roulis ni tangage, sur une mer plate. Au loin, le dessin d'une côte découpée était à peine visible. Je roulai sur le dos et me rendis compte que j'étais sur un ketch où seule la grand'voile avait été montée. De surcroît, étarquée au maximum, elle faseyait, ce qui en disait long sur l'état du vent. (J'emploie ces termes techniques mais à l'époque je n'avais aucune connaissance en la matière.)
Le visage intrigué d'une petite fille vint occuper mon champ visuel, rejoint aussitôt par ceux de deux adultes que j'identifiais comme ses parents, ce qui était le cas. L'homme m'aida à m'asseoir et me donna quelques tapes dans le dos pour me faire régurgiter le reliquat de ce qu'il y avait encore dans mes bronches et dans mon estomac. "Eh bien , dit-il, vous revenez de loin... si ma fille ne vous avait pas aperçu, flottant entre deux eaux, c'en était fini de vous." Il ajouta, à l'adresse de sa femme : "On va l'allonger dans le carré... je lui ai fait un volet costal en le massant... il faut lui faire un bandage." J'appris par la suite que Pierre, qui était médecin, avait été obligé de me faire un massage cardiaque pendant que Marcia, sa femme, me faisait le bouche-à-bouche. Ils m'aidèrent à descendre à l'intérieur du bateau, m'enlevèrent mon maillot de bain, me séchèrent et m'enroulèrent dans des couvertures, tout ça devant les yeux écarquillés de Lolita, leur petite fille de cinq ans. Je me laissai faire comme un bébé.
Après la pause du bandage et la prise d'un thé chaud, je commençai à ne plus grelotter. Allongé sur une banquette, la tête sous le souffle chaud du sèche-cheveux que Lolita tenait à bout de bras dans ma direction, n'était la douleur vive qui accompagnait chacune de mes inspirations j'aurais pu facilement me rendormir en pensant que j'étais le plus heureux des hommes, mais Pierre voulait comprendre ce qu'il m'était arrivé. Je racontai mon périple, mon arrivée à Sainte-Anne-la-Palud, l'envie soudaine de me baigner, et ce courant qui m'avait emporté vers le large. Puis, à mon tour, je lui demandai par quel miracle je me retrouvais maintenant sur son bateau. Il m'apprit que son voilier était celui que j'avais vu ancré dans l'anse et qu'ils étaient partis, sa fille, Marcia et lui, pêcher en Zodiac du côté des Tas de Pois. A leur retour, c'est Lolita qui m'avait aperçu, flottant le ventre à l'air. Ils m'avaient tiré jusque dans le canot pneumatique et avaient entrepris de me réanimer, à même le fond du Zodiac, ce qui, soit dit en passant, n'avait pas dû être une mince affaire. Il m'expliqua aussi qu'arrivés au voilier ils avaient perdu beaucoup de temps à me hisser sur le pont et avaient été obligés, la mer se retirant, de lever l'ancre sans attendre pour éviter au bateau de s'échouer.
Il faisait nuit, maintenant, et nous étions au large. Marcia et sa fille étaient remontées sur le pont. Comme je m'enquérais de l'endroit où nous nous trouvions, Pierre sembla hésiter et finit par me dire que nous avions doublé l'île de Sein et que nous voguions vers le Sud. "Quel Sud? dis-je, vaguement inquiet. - Le Pôle Sud, bien sûr! répondit-il en riant", ce qui ne me rassura qu'à moitié. La douleur que je ressentais à chaque inspiration m'empêchait de penser à quoi que ce soit. C'est comme si tout ce qu'il s'était passé avant mon arrivée sur la plage n'avait aucune importance, et c'était au point que je ne me souciais même plus de mon seul bien : ma mobylette, abandonnée sur la lande, en haut du chemin qui remontait de la plage de Sainte-Anne. Je n'eus que le temps de me dire "On verra bien" avant de m'endormir profondément.
Je dormis par intermittence, réveillé à chaque changement de position par la douleur au niveau du thorax. Un moment, j'eus soif et me levai. C'est seulement alors que je me dis, tout haut : "Qu'est-ce que je fous là?" Cette interrogation eut le don de me réveiller complètement. Avec une sorte d'extra-lucidité peut-être liée à la pénombre - seule la lumière au-dessus de la table à cartes éclairant le carré - j'eus l'intuition d'être embarqué plus rapidement que je n'aurais pu imaginer dans quelque chose d'irréversible. Je m'assis devant une carte marine dont le degré d'usure et les traits de crayon plus ou moins effacés en disaient long sur l'usage qui en avait été fait : il s’agissait des contours du Golfe de Gascogne. Une route maritime avait été fraîchement tracée, qui plongeait sud-ouest à partir de la pointe du Raz. Mes doutes firent place à une certitude : nous laissions la France derrière nous. En tout cas je le voulais tellement que, si Pierre avait surgi et m'avait dit que nous nous rendions à Brest, ou bien à Quimper, j'aurais sombré instantanément dans la mélancolie.
Il était quatre heures dix du matin. Bien que mes déplacements fussent rendus difficiles à cause du bandage qui entourait mon torse et mon bras gauche, j'entrepris de passer mon maillot de bain et de monter sur le pont. Entre les marches qui permettaient d’y accéder avaient été fixées des plaques de laiton, gravées de l'inscription “Gaspard de la Nuit”. J'en déduisis, ne sachant pas encore ce qui se cachait derrière ces quatre mots, qu'il s'agissait du nom du bateau. Pierre était à la barre, le visage faiblement éclairé par la lumière provenant du carré. C'était un homme qui pouvait avoir entre 35 et 40 ans, barbu, assez maigre, dans le regard clair duquel on décelait tout de suite quelque chose d’indéfinissable, quelque chose oscillant entre le tragique et l’escroquerie. Il m'accueillit en souriant. Je me rappelle encore notre conversation : “On n'a plus sommeil? m’avait-il demandé.
- La douleur m'a réveillé.
- Toutes mes excuses mais je n'ai pas pu faire autrement...
La lune s'était couchée et une brise légère avait fait naître un clapot. Le bateau entièrement voilé avançait à vive allure. Il n'y avait aucune lumière à l'horizon et tout me laissait penser, maintenant, que nous étions en haute mer.
- Vous me déposez où? risquai-je.
- Vous déposer? J'y compte bien... mais à Dakar, ou au Cap.
- Ce n’est pas exactement ce que j’avais prévu... et mes côtes cassées...
Il haussa les épaules :
- Vous êtes hors de danger... et qui plus est en de bonnes mains.
- J'espère... dis-je, en ajoutant mollement : qu'est-ce qui vous fait penser que je vais vous suivre, dans votre voyage, sans broncher?
- Un : vous avez besoin d'un médecin. Deux : j'ai besoin de vous sur ce rafiot. Trois : je vous ai sauvé du suicide et vous me devez bien ça. Quatre : si je vous ramène à terre vous allez recommencer.
- D'abord, je ne me suis pas suicidé, c'est un courant qui m'a emporté vers le large, et puis...
Je me rendis compte que je n'avais aucun argument de poids à lui opposer. Il continua :
- Et puis rien... je sais en vous regardant que vous avez envie de partir, de tout quitter... je me trompe?”
Je me tus, et me mis à penser à mes parents, à mes frères, aux collègues des houillères, en essayant de reconstituer leur image dans ma mémoire. Cela me demanda un effort, et pour un piètre résultat. En avais-je seulement envie? Je ressentis le besoin de murmurer : "On retrouvera mes vêtements sur la plage, avec l'argent et les papiers, et on pensera que je me suis noyé, c'est aussi simple que ça". Sans doute avais-je le secret espoir d'être exaucé en abandonnant au vent ce marmonnement. Je voulais disparaître, qu'on me croie mort. J'avais déjà commencé à me faire appeler “Ulysse” par ce couple et leur enfant, c'était un début. Pour le reste, il fallait voir la tournure que prendraient les événements. J'entendis Pierre dire dans mon dos : "Ne vous inquiétez pas, je vais tout vous apprendre, ça prendra le temps qu'il faudra...". Je fermai les yeux et concentrai mon attention sur le bruit de l'eau et le vent sur mon visage. J'avais un peu froid. J'imaginai que je m'élevais dans les airs et que le bateau devenait de plus en plus petit, point lumineux dans la nuit, protégé par l'écrin que formaient le ciel étoilé et l'encre noire de l'océan, et je me dis que j'étais en sécurité. Lorsque j'ouvris de nouveau les yeux, l'horizon, sur la gauche, commençait de s'ouvrir sur une lueur blafarde.
Je fis une pause et me tournai vers Sharon. Nous nous regardâmes, les yeux ronds. Que fallait-il penser de tout cela? Je repris ma lecture.
Après une petite dépression au niveau du cap Finisterre qui nous obligea, Lolita et moi, à rester dans nos couchettes, mais qui permit au bateau de filer à toute allure, nous rencontrâmes un vent d’ouest nord-ouest et une mer à peine formée, gages d'une traversée confortable. Pierre ne me faisait pas encore barrer et se contentait de m'initier à la lecture des cartes, au calcul de la route, au maniement du sextant. Marcia m'apprenait des rudiments de cuisine et Lolita m'imposait de jouer à la bataille ou aux dominos. Parfois, lorsque tout était calme et que je n'avais rien d'autre à faire que rêvasser, une sensation pénible m'étreignait. Je pensais que je n'avais plus aucune attache, plus aucun papier officiel qui aurait pu attester de mon identité et que, si quelqu'un s'était avisé de me demander qui j'étais, j'aurais été bien en peine de lui répondre. Il suffisait alors que Lolita vienne me montrer son dernier dessin pour que je n'y pense plus.
A mon grand étonnement, je m’attachai rapidement à cette enfant. Sans doute cela provenait-il du fait que je n'avais pas eu de soeur et que j'avais évolué la plupart du temps dans un milieu masculin. Toujours est-il que je ne m'en rendais compte que maintenant. Qui m'aurait dit qu'un jour j'aurais lu des histoires à une petite fille, j'aurais joué avec elle, je l'aurais peignée, avec autant de patience. Je pense qu'elle voyait en moi son grand frère car elle m'utilisait souvent contre son père, dans une forme de complicité. Sa mère était contente, qui y voyait une façon bien pratique de s'en libérer. Son père l'était un peu moins, mais je sentais qu'il s'évertuait à ne pas le montrer.
Au début, j'entretins des rapports très sains avec Marcia, et ce même si la présence de cette anglaise de trente ans et des poussières, svelte, aux yeux bleus et aux traits curieusement orientaux, ne laissait pas de me troubler. Etait-ce naturel chez elle, ou bien Pierre lui avait-il fait la leçon? en tout cas elle se révélait pudique et discrète. Rarement je lui vis les seins, encore moins le sexe ou les fesses. Il n'y avait chez elle aucune ostentation à montrer son corps qui, malgré une première grossesse, était encore parfait. En aucun cas elle ne cherchait à jouer de sa séduction. Au contraire, elle m'aidait à appréhender, par le ton amical qu'elle avait adopté d'emblée avec moi, la limite infranchissable au-delà de laquelle les choses se seraient corsées. Etant native de Glasgow, elle tenait à ce qu'on dise d’elle qu'elle était écossaise. Elle m'apprit, au cours de nos longues conversations pendant les quarts, qu'elle avait commencé par être assistante sociale - ce qui pour elle était une vocation - avant de s'orienter fortuitement vers le chant. Elle était issue d'une famille ouvrière et, détail qui nous rapprocha, deux de ses oncles étaient mineurs. Lorsque son entourage apprit qu'elle commençait de se produire dans des concerts, le dimanche, et qu'elle envisageait à terme d'abandonner son métier pour se consacrer au chant, ce fut la rupture. Elle ne fut plus invitée aux réunions de famille et on finit par lui dire qu'elle était orgueilleuse et que, de toutes façons, il était trop tard pour faire une carrière. Elle avait vingt deux ans... Son professeur, qui croyait beaucoup en son talent - “Peut-être un peu trop...” disait-elle en riant - la soutint, la fit travailler et lui obtint quelques remplacements dans des concerts un peu plus prestigieux que les productions de la Maîtrise de Perth ou de l'Harmonie de Dunbarton. Elle fut remarquée le 9 Septembre 1964, au Festival d'Edinburgh, lorsqu'on lui demanda de remplacer au pied levé Maria Stader dans la messe en Ut Mineur de Mozart. Elle se rendit chez ses parents afin de leur remettre des invitations : personne ne vint l'écouter. L'année suivante elle était engagée par le Festival de Glyndebourne comme soliste dans les choeurs et on lui proposait, dans la foulée, d'être doublure de la Reine de la Nuit à Aix-en-Provence. Tout allait trop vite, le monde du chant la grisait et elle ne se rendait pas compte que son ingénuité la désignait comme une proie facile aux yeux des gens fortunés qui y gravitaient. Elle ne voulut pas s'étendre sur cette période de son existence alors même qu'elle semblait la plus mouvementée. "Oui, disait-elle en regardant les nuages passer au-dessus de nos têtes, j'ai fait les quatre cents coups pendant une paire d'années... mais au bout du compte je me suis faite avoir... je tombais amoureuse en un rien de temps et les hommes en profitaient... lorsque je rencontrais quelqu'un je ne me souciais jamais de savoir si lui et moi étions du même milieu... alors, quand je comprenais que le type voulait seulement coucher avec moi et qu'il lui était impossible d'imaginer autre chose entre nous, tout ça parce que j'étais une petite gourde d'écossaise mal fagotée, j'en devenais malade... ah, cette lueur de dédain dans leur regard quand ils se mettaient à bredouiller des explications comme quoi nous n'étions pas du même monde... comment ai-je pu me laisser prendre à ça?" Un premier moment d'amertume passé, elle en riait, et j'avais alors l'impression qu'elle avait définitivement tiré un trait sur cette période de sa vie. Elle disait qu'elle ne regrettait pas d'avoir interrompu prématurément sa carrière. Beaucoup plus tard, j'aurais la curiosité de vérifier si ce qu'elle m'avait dit était vrai : je chercherais, en vain, le nom de Marcia Mac Lean dans les programmes du festival d'Edinburgh ou celui d'Aix-en-Provence. Quel intérêt pouvait-elle trouver à me berner, moi qui ne connaissais rien de tout cela? je me le demande encore. Parfois, la nuit, lorsqu'elle était de quart et que le temps était calme, la brise légère et le ciel dégagé, elle se laissait aller à chanter. Je l'écoutais depuis ma couchette, et je ne me rappelle pas avoir ressenti de ma vie une plus grande sérénité. C'est comme si je voyais le bateau avancer sous les étoiles, avec cette jeune femme à la barre qui veillait sur le sommeil de ceux qu'elle aimait et laissait filer au vent des mélodies éthérées. Je fermais alors les yeux et m'endormais avec un sentiment de paix inouï.
Cet état de bonheur parfait était tel que j'en vins rapidement à ne plus songer à ma famille. Certains détails, en manière de comparaison, comme le fait qu'il n'y ait pas la moindre bouteille d'alcool à bord, m'y faisait penser de manière fugace mais, très vite, je m'efforçais d'en enfouir le souvenir dans ma mémoire.
Pierre, dont je compris rapidement qu'il voulait faire de moi un équipier fiable, employait tout son temps libre, quand il ne s'occupait pas de Lolita, à m'enseigner la navigation. Lorsqu'il m'eut retiré le bandage qui entravait mon torse et mon bras gauche et qu'il m'y autorisa, je commençai de participer aux manoeuvres et de barrer. Le bateau était muni d'un pilote automatique mais Pierre redoutait plus que tout une collision pendant la nuit avec un cargo et avait institué des quarts draconiens. Rapidement il me fit suffisamment confiance pour que j'y participe. Je fus à bonne école. Je pris l'habitude de scruter la mer, d'étudier le vent et la forme des nuages, de régler les voiles. J'eus tôt fait de me débrouiller, au point qu'il me fit entièrement confiance et ne daigna plus vérifier mes options en matière de voilure ou de cap. Nous prîmes ainsi l'habitude de tourner à la barre, Pierre, Marcia et moi. Pierre avait pour principe de ne jamais contredire celui qui barrait et de n'émettre une critique qu'après coup, ce qui nous conduisait parfois à nous dérouter, à cause d'une erreur de navigation. Il ne nous en tenait jamais rigueur et prenait toujours le temps de nous expliquer pourquoi nous nous étions trompés. Ce sens de la pédagogie m'effarait, moi qui n'avais connu jusqu'alors que l'instruction à force de rabâchage et de coups de trique. Néanmoins je sentais, imperceptiblement, qu'il y avait derrière cette patience apparente des motivations plus obscures. Ce n'est que bien après que je compris que cela participait d'un besoin chez lui de faire de nous ce qu'il voulait que nous fussions : des sortes de prolongement de lui-même, répondant au doigt et à l'oeil. Quand j'y pense maintenant, je me rends compte que moi et Marcia n'étions que des marionnettes entre ses mains et que rien de ce qu'il faisait ou disait n'était innocent. Mais au moment où cela se passait, tout me semblait tellement merveilleux que j'étais bien incapable de pressentir dans quel drame j'avais embarqué.
Pierre Le Douarin m'impressionnait et je n'arrivais pas à l'interroger sur son passé. Je n'osais pas davantage avec Marcia ou Lolita, de peur qu'elles lui eussent rapporté la teneur de mes questions. Je me contentais donc de ce qu'il voulait bien me raconter : sa naissance à Nantes et son enfance bourgeoise au milieu de nombreux frères et soeurs, sous la coupe d'un père médecin très occupé, "qui faisait du fric", et d'une mère toute à la dévotion de son mari ; un désintérêt profond pour les études jusqu'à l'entrée en faculté de médecine ; l'internat entamé dans les hôpitaux de Marseille avant de renoncer à la chirurgie et d'enchaîner des remplacements de médecine générale entrecoupés de voyages aux quatre coins du Monde. C'était à l'occasion d'un remplacement à Aix-en-Provence, pendant l'été, qu'il avait fait la connaissance de Marcia. Elle était venue le voir pour soigner une mycose interdigitale et ils avaient fini par faire l'amour à même la table d'examen. Il disait avoir deux passions : son métier et la voile, et il passait de l'un à l'autre au gré des occasions et de l'envie qu'il avait de voyager ou bien de rester quelque temps en France métropolitaine. A l'époque de sa rencontre avec Marcia, il était arrivé à un stade de son existence où cette incessante alternance de remplacements et de voyages tous azimuts commençait à le lasser. Il avait quarante ans, des économies substantielles et l'envie de trouver une sorte d'équilibre. Marcia était belle, disponible, déjà marquée par les deux années fiévreuses qu'elle venait de passer dans le milieu du chant et n'attendait qu'une chose : que quelqu'un tombe follement amoureux d'elle. Il le comprit tout de suite et sut qu'il n'aurait pas grand'chose à faire pour qu'elle le suive où il voudrait.
Marcia se retrouva très vite enceinte et Pierre prit la décision de louer, pour la première fois de sa vie, une maison. Ils s'installèrent au Thor, petite commune située non loin d'Avignon, baignée par la Sorgue. Pierre, refusant l'idée de "s'installer", continua d'effectuer des remplacements. Marcia honora consciencieusement ses derniers contrats tout en refusant catégoriquement d'en signer d'autres. Elle coupa délibérément les ponts avec ses anciennes relations et décida de fréquenter d’autres gens ; ainsi se lia-t-elle d'amitié avec une marchande de fruits et légumes et avec une institutrice qu'elle croisa dans la salle d'attente d’un dentiste. Elle se mit alors à prendre des cours de français. Après la naissance de Lolita - dont Pierre me révéla plus tard qu'il avait choisi le nom, à l'insu de Marcia, en référence à l'ouvrage de Nabokov - Marcia trouva un travail de secrétaire bilingue dans une coopérative fruitière. Les années passèrent ainsi, insouciantes, sous le soleil de la Provence, à regarder grandir Lolita.
Pourquoi Pierre décida-t-il un jour de tout plaquer, d'acheter un bateau et de partir faire le tour du Monde? Lui-même m'expliqua qu'il caressait ce rêve depuis toujours et que, lorsque son père l'informa qu'un de ses amis vendait son ketch, il n'hésita pas un instant et chercha aussitôt à réunir les fonds pour l'acheter. La version de Marcia était un peu différente : Pierre aurait décidé de partir, du jour au lendemain, et c'est en appelant son père pour lui faire part de son projet que ce dernier l'aurait informé de la vente d'un bateau. En fait la véritable raison qui avait amené Pierre à décider en quelques heures d'acheter ce bateau et de partir faire le tour du monde était tout autre, et ce n'est que beaucoup plus tard que je la découvrirais... Pour l'heure, je gobais tout ce que me disait Pierre et ne me posais aucune question. Si j'avais été un peu perspicace, à l'époque, j'aurais pu interpréter certains indices le concernant : comme le fait de ne jamais rallier de grands ports ou de nous approvisionner systématiquement auprès de particuliers. Et puis cette habitude aussi qu'il avait de sortir de la poche de son bermuda des dollars fripés pour acheter de l'eau potable, du fuel ou des provisions... j'avais l'impression que c'était toujours la même liasse de billets et que ce n'était en tout cas pas les sommes qu'on lui réclamait qui aurait pu l'entamer. A dire vrai, je n'avais pas trop envie de savoir comment il gérait son argent : je faisais l'expérience la plus exaltante de ma courte vie, je n'avais d'autres préoccupations que les conditions météorologiques, en dehors de quoi je pêchais, je regardais les dauphins bondir autour du bateau ou les cachalots souffler au loin, et j'apprenais l'anglais en parlant avec Marcia. Il avait suffi de très peu de temps pour que j'oublie toute notion de travail et d'argent. J'écris cela pour tenter d'expliquer le désarroi dans lequel je me trouverais quand, livré à moi-même sur ce bateau, il me faudrait prendre des décisions rapides.
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Pierre avait décidé de contourner l'Afrique et de partir vers l'Est. Dans ma candeur, j'avais rêvé de mon premier voyage comme d'une nouvelle découverte des Amériques et la traversée de l'Atlantique me semblait être la première épreuve indispensable à l'accès au statut de marin au long cours. J'oubliai vite l'Amérique au fur et à mesure que nous descendîmes vers le Sud. Après Madère et les Canaries, nous fîmes étape à Nouadhibou, en Mauritanie. C'est la première fois que nous eûmes affaire à la douane. Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis Pierre présenter aux douaniers un passeport censé être le mien. Tout se passa bien, mais lorsque je m'avisai de vouloir regarder le contenu du-dit passeport, Pierre refusa et me dit seulement que je m'appelai désormais Yan Le Douarin et que j'étais né à Nantes le 11 Juillet 1949. Je lui fis remarquer que j'aurais pu faire une gaffe devant les douaniers mais c'est comme s'il ne m'écoutait pas. J'eus pour la première fois l'impression qu'il me prenait pour un idiot. Comme j'en parlais à Marcia, celle-ci me dit, avec son insouciance habituelle : "Ne t'en fais pas... Pierre est organisé et a une solution pour chaque problème... maintenant tu t'appelles Yan... c'est un peu mieux qu'Ulysse, non?" Du jour au lendemain ils se mirent tous les deux à m'appeler Yan. Pour Lolita, ce fut moins évident : ses parents la reprenaient, à chaque fois qu'elle m'appelait Ulysse, de telle sorte qu'elle en arriva à m'appeler Ulysse-Yan ; puis finalement "Syan".
Nous fîmes un long arrêt en Sierra Leone à cause d'une très forte tempête dans le Golfe de Guinée. Nous restâmes plus d'un mois amarrés à un appontement de bois, au bord d'une plage de sable blanc bordée de cocotiers, non loin d'un village où nous pouvions trouver tout ce dont nous avions besoin. Pierre réparait le bateau, je partais pêcher avec le Zodiac et Marcia cousait des robes bigarrées à sa fille. Un jour, Marcia qui était allée seule au village faire des courses tarda à revenir. Pierre partit à sa recherche et finit par la retrouver, au milieu d'un groupe de femmes qui lui montraient comment faire cuire le poisson sous la cendre, avec des feuilles de bananier. Ce fut l'occasion d'une dispute mémorable entre eux. Je découvris ce jour-là à quel point Pierre tenait à Marcia, sans pouvoir encore imaginer ce que "tenir à" signifiait véritablement pour lui.
Le voyage se poursuivit, non sans difficultés. Une seconde tempête succéda à la première alors que nous étions déjà repartis. Ce fut la seule fois où je craignis d'y rester. Pierre mit toute une nuit le bateau à la cape et nous perdîmes beaucoup de temps par la suite à retrouver notre route. Puis, alors que nous progressions au près serré, au large de l'Angola, une des coutures de la grand'voile lâcha. Nous aurions pu rejoindre facilement Porto-Alexandre mais Pierre tint à pousser jusqu'aux côtes désertiques de Namibie où nous perdîmes une semaine avant de trouver un cordonnier doté d’une machine à coudre et capable de réparer la voile. Cette fois-là je n'hésitai pas à exprimer mon désaccord mais, une fois encore, Pierre feignit de ne pas écouter ce que je disais. A force, j'en pris mon parti et décidai de ne plus me mêler de quoi que ce soit.
Quelque chose avait changé, depuis qu'ils s'étaient disputés, lui et Marcia. Une sorte de tension sourde émanait de lui. Il semblait inquiet, passait des heures à l'écoute de la VHF pour tenter de capter des informations en langue française, ou bien était capable de faire des kilomètres à l'intérieur des terres pour essayer de trouver un journal français. Marcia ne semblait pas s'apercevoir de ce changement et continuait de promener ses longues jambes sur le pont avec nonchalance. Je ne sais, à distance, si elle avait déjà appréhendé le degré de folie dont Pierre souffrait et agissait avec lui selon une stratégie précise, ou bien si son amour pour lui continuait de l'aveugler. En tout cas elle donnait l'impression d'être heureuse. Elle ne regimbait jamais quand il s'agissait de prendre son quart ou de changer une voile, faisait la cuisine, s'occupait de Lolita, n'oubliait jamais notre conversation quotidienne en anglais, cousait, lisait des romans policiers, et tout cela avec une humeur égale. Parfois, lorsqu'elle n'avait rien à faire, elle choisissait d'aller dormir une heure ou deux. Au bout d'un temps raisonnable, Pierre, s'il n'était pas à la barre, allait la rejoindre et me laissait sur le pont avec Lolita. La présence de la fillette m'aidait à ne pas penser à eux mais je crois que si je m'étais retrouvé seul à ce moment-là je serais vite devenu neurasthénique. Je repris l'habitude de me masturber, la nuit, allongé sur ma couchette, en essayant d'imaginer le visage de Marcia pendant l’orgasme. Cela restait assez frustrant, aussi pris-je un jour la décision d'aller au claque dès que l'occasion se présenterait. Et puis je commençais à trouver le temps long. Depuis mon sauvetage en mer d'Iroise, le huis-clos que Pierre nous imposait sur ce bateau devenait peu à peu, sans qu'aucun incident fâcheux ne vienne troubler notre bonheur apparent, insupportable. J'avais finalement élaboré un plan qui consistait à récupérer mon "passeport" et à prendre la file de l'air à la première escale.
Nous approchions l'extrémité sud de l'Afrique. Je pensais que Pierre s'arrêterait à Cape-Town, au moins pour faire le plein d’eau et de vivres. Il n'en fut rien. Nous contournâmes largement le cap de Bonne Espérance et celui des Aiguilles, de nuit, par mer calme. Pierre manoeuvra la barre afin d’orienter le bateau plein est et mit, pour la première fois, le pilote automatique. Je regardai, le coeur serré, s'éloigner les lumières de la côte. Nous allâmes tous nous coucher, mais je n'arrivai pas à dormir et je remontai sur le pont. Il faisait froid, la lune me parut sinistre, je repensai au moment où j'avais quitté mes parents et une grande tristesse m'envahit. J'avais le pressentiment que, loin d'avoir quitté l'obscurité de la mine pour le soleil et le vent, j'étais en train de m'enfoncer dans la nuit.
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Pierre voulait gagner le sud de l'Australie. Marcia et moi eûmes raison de sa volonté et le convainquîmes de remonter vers le nord, sous des cieux plus cléments. La mer était constamment grosse et Marcia avait réussi à lui faire partager sa crainte de voir Lolita passer par dessus bord. Arrivés aux abords de Madagascar, il reconnut que nous avions eu raison d'insister. Les conditions de navigation étaient de nouveau idéales : nous filions dix noeuds, par vent de travers, sur une mer à peine formée. De gros nuages blancs passaient dans un ciel extraordinairement pur. Lolita apprenait à sa mère comment fabriquer des leurres avec du papier d'aluminium et surveillait les lignes que je laissais filer dans le sillage du bateau. Pierre se détendait ; je le vis même prendre des bains de soleil, allongé sur le pont, une casquette sur les yeux. C'est la seule fois où je surpris Marcia en train de le regarder longuement, les yeux doux et l'esquisse d'un sourire aux lèvres. L'amour qu'elle lui portait me parut tellement fort que j'en fus abattu : je pensai que j'étais indigne d'un tel amour et que jamais une femme ne m'aimerait à ce point.
Nous laissâmes La Réunion et nous fîmes escale à Maurice. C'était un choix de Pierre, qu'il justifia en prétendant qu'il n'y avait à La Réunion aucun mouillage confortable. Sur le coup, connaissant le besoin qu'il avait de trouver des journaux français - et n'ayant pas abandonné mon projet de prendre la file de l'air - je m'en étonnais ouvertement. Bien mal m'en prit. Pierre me regarda avec une lueur meurtrière dans les yeux et me fit comprendre, tacitement, que j’aurais mieux fait de me taire. J'étais prévenu.
Nous restâmes une dizaine de jours à Maurice. Les douaniers ne nous firent aucun ennui. Ils jetèrent un vague coup d'oeil à l'intérieur du bateau et s'enquirent de notre prochaine destination. Comme les fois précédentes, le naturel avec lequel Lolita monta sur les genoux d'un des hommes fit merveille : tout à l'écoute de l'enfant, il feuilleta les passeports et les rendit à Pierre sans les avoir vraiment regardés.
Un jour, alors que Pierre et Marcia venaient de partir au marché avec Lolita, je décidai subitement que le moment était venu et me précipitai dans leur cabine à la recherche de mon "passeport". Je ne trouvai pas ce que je cherchais. Par contre, je découvris au fond d'un sac une grosse liasse de dollars apparemment neufs entortillés dans un élastique. Je fus tenté de prendre le tout et de me sauver. Je réfléchis : je n'irais certainement pas loin sans papiers, et puis je n'avais aucune envie de me présenter au Consulat de France en disant qui j'étais. Qui aurait pu me croire maintenant? Je devais être considéré comme mort depuis un bon moment et l'idée de jouer les revenants ne m'inspirait guère. Je replaçai les billets où je les avais trouvés, allai m'allonger sur ma couchette et me mis à penser à un plan qui me permettrait de récupérer mon "passeport".
J'eus d'autres occasions de rester seul sur le bateau, et pour un temps beaucoup plus long que celui que mes hôtes pouvaient consacrer à faire quelques courses. Une fois, je mis carrément le bateau sans dessus dessous, en vain. J'en conclus que Pierre gardait en permanence les passeports sur lui et qu'il ne s'en séparait que pour dormir. J'étais prêt à lui demander le mien, en arguant du fait qu'il pouvait leur arriver quelque chose à tous les trois et que je ne voulais pas me retrouver seul et sans papiers, quand il me prit à part pour me dire sur un ton ironique que ce n'était pas la peine de fouiller dans ses affaires pour avoir de l'argent, que je n'avais qu'à lui demander si j'avais besoin de quelque chose, et que si j'imaginais un seul instant pouvoir récupérer mon passeport eh bien je me mettais le doigt dans l'oeil. J'en restai coi. Il ajouta, avec la même intonation qu’il aurait utilisée pour réprimander Lolita : "Mais qu'est-ce qu'il te faut?... Je te sauve la vie, je t'offre l'occasion de faire le tour du monde, tu vis au grand air, au soleil, alors que tu devrais être à l'heure actuelle à mille mètres sous terre à respirer de la poussière de charbon, et je te laisserais me doubler? Tu rigoles! J'ai encore besoin de toi sur ce rafiot. Allez... disons que je te rendrai ta liberté quand on aura franchi Panama." C'était sans appel. Mais ce court échange avait eu comme effet de changer la donne. Je cessai du jour au lendemain de regarder Pierre comme mon sauveur et, partant, Marcia comme une créature intouchable.
De ce jour, nos rapports devinrent plus directs, sans pour autant que l'hostilité vienne s'en mêler, c'est du moins ce que je pensais à l'époque. Je sais maintenant que, sans même m'en rendre compte, je ruminais ma vengeance. Chacun de nous deux savait - ou plutôt supputait - dans quel état d'esprit se trouvait l'autre. Il semblait apparemment y avoir moins de sous-entendu. Je n'hésitais plus à lui poser des questions sur sa vie passée, et je sentais qu'il choisissait de me répondre ou non avec plus de franchise. Il devait tenir Marcia dans l'ignorance de tout cela, qui n'avait pas modifié d'un iota son comportement avec moi.
La veille de notre départ de Maurice, n'y tenant plus, j'allai le trouver et lui demandai de l'argent pour sortir. Il me donna cinquante dollars, sans faire le moindre commentaire. J'en dépensai une partie dans un bar où je réussis à engager la conversation avec une fille qui baragouinait un peu de français et que, dans ma candeur, je ne voulais pas assimiler à une prostituée. Elle devait avoir vingt-cinq ans, être d'origine indienne, et n'avait en tout cas aucun des stigmates que j'imaginais être à l'époque ceux de la prostituée de base : maquillage, décolleté, mini-jupe, bas résilles et hauts talons... en somme la panoplie que portaient habituellement celles qu'on pouvait voir dans le quartier de la gare, à Lille. Elle avait plutôt l'air d'une étudiante et, lorsqu'elle me proposa d'aller chez elle, je fus surpris mais la suivis sans aucune appréhension. C'est seulement lorsque je me rendis compte du caractère érotique des reproductions qui étaient épinglées au-dessus de son lit que je réalisai à qui j'avais affaire. Malgré l'empressement qu'elle mit à me dépouiller de l'argent qui me restait et la moue de dépit qu'elle fit quand elle comprit que je n'avais rien d'autre à lui donner, je pus rester un assez long moment avec elle. (Je n'avais comme repère à ce sujet que ce qu'avaient bien voulu me raconter mes frères, lesquels avaient l'habitude de me dire en ricanant que "ça ne durait jamais plus de cinq minutes".) Parfois elle riait mais refusait de me dire pourquoi. Je me sentais idiot. Elle finit par se lever et me faire comprendre qu'il fallait que je parte. Je n'aurai de cesse par la suite de me rappeler cette première expérience, et de rechercher comme une drogue la gentillesse et la simplicité mais aussi l'indifférence mortelle qui caractérisent à tout jamais pour moi le comportement des putains. Quand ce ne fut pas le dégoût ou l’appréhension dès lors que le sida fit son apparition.
Je ne sais pas si cela fit office, comme l’entrée à l’Ecole des Houillères, de "rite de passage", en tout cas j'eus l'impression de voir les choses différemment ; Marcia en l'occurrence, dont les longues jambes et les seins pointus devinrent rapidement pour moi une obsession. J'étais obnubilé au point que je ne levais même plus la tête quand Lolita m'appelait pour regarder une baleine ou des poissons-volants. Ca devenait sérieux. Mais quelque chose fit, heureusement si j'ose dire, sur moi l'effet d'une douche froide : deux jours après notre départ de Maurice, je commençai à me gratter au niveau du pubis. Les jours suivants, la démangeaison était telle que je demandai à Pierre de m'examiner. J'avais évidemment attrapé des morpions. Pierre m'obligea à quitter mes vêtements au centre d'un drap qu'il avait étalé dans le carré. Il y ajouta la housse qui recouvrait ma couchette, puis il m'examina sur toutes les coutures. Il commença par m'enlever deux ou trois parasites avec une pince à épiler. Je n'en menais pas large à le voir, cet instrument hostile à la main, une lampe frontale devant les yeux, traquer et brûler à la flamme d'un briquet, avec une jouissance non feinte, ces minuscules bestioles. Après quoi il tint à badigeonner la partie de mon corps comprise entre la taille et les genoux avec du fuel, ce qui eut pour effet de m'irriter les bourses et l'anus pour un moment. Il tint aussi à brûler à la poupe du bateau, au bout d'une gaffe, le ballot formé par mes vêtements, comme en manière d'autodafé. J’ai tendance à penser maintenant que tout ceci était un peu excessif et qu'il prenait un malin plaisir à m'en faire baver. Pendant la nuit, je les entendis rire lui et Marcia. J'étais humilié et je me surpris, pendant quelques jours, à ruminer une vengeance. Au bout d'une semaine je n'y pensai plus, mais je sais maintenant que cet avatar ajouté à celui du "passeport" m'avaient profondément marqué et que je ne me sentais plus autant redevable envers Pierre du fait qu'il m'avait un jour sauvé la vie. Je m'empêchais de penser à mon passé ou à mon avenir et décidais de profiter pleinement de ce qu'il m'était donné de vivre au jour le jour, et je me disais que le moment arriverait bien assez tôt où il me faudrait les quitter et régler nos comptes.
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Le voyage se poursuivit sans incident notable, si ce n'est un grain de courte durée mais de très forte intensité à l'approche des côtes australiennes. Passé le détroit de Torres qui sépare l'Australie de la Nouvelle Guinée, notre périple prit un autre tour. C'est comme si le temps s'était arrêté, comme si notre destination n'avait plus d'importance. Nous avions entamé une sorte d'errance merveilleuse à la surface de mers chaudes et voguions au fil de nos envies, des courants et des vents, éblouis chaque jour davantage par ce que nous voyions. Nous vivions de poissons, de fruits, de lait de coco, sans aucun souci du lendemain. Ce n'était pas le bonheur, c'était autre chose, une sorte d'extase. Je me souviens ainsi de certains mouillages où nous aurions pu décider de baisser les voiles, définitivement. Rien n'aurait pu alors nous pousser à continuer le voyage, même pas la lassitude. C'est à cette période de ma vie que je découvris pour la première fois le plaisir que peut susciter le sentiment d'appartenir à un groupe d'individus capables de vivre ensemble en bonne intelligence et dont chacun vaque à ses occupations en toute liberté. Certains jours, alors que je faisais la sieste sur le pont, il m'arrivait de penser à mes trois compagnons, à ce qu'ils faisaient au même moment, et l'émotion que cela provoquait en moi m'aurait presque fait monter les larmes aux yeux. J'imaginais Marcia en train de lire sur sa couchette, Lolita assise sur l'échelle de bord et guettant les poissons au bout de sa ligne, Pierre qui explorait les fonds à quelques mètres sous la coque du bateau. Jamais dans ma famille ou à mon travail je n'avais pu savourer cette coexistence pacifique, la possibilité de vivre au jour le jour comme on le souhaite tout en se souciant d'autrui, de l'aider comme de ne pas lui nuire. Par la suite, je n'aurai de cesse de retrouver un tel état, sans pouvoir bien entendu y arriver.
Nous tournâmes près de deux mois dans la Mer de Corail avant d'aborder les Nouvelles Hébrides puis les Iles Fidji. Les jours se succédaient, identiques, et la douceur de vivre nous amollissait. Je me rappelle que c'est Lolita qui nous enjoignit de poursuivre notre route vers l'est. Sans elle, nous serions peut-être encore à nous goberger sur les rivages de Vanua Levu ou de Pago-Pago, et toute cette histoire ne me serait pas arrivée. Non, j'exagère, nous serions un jour ou l'autre repartis car aucun de nous n'avait en vérité l'envie de s'éterniser dans ces parages idylliques et de ne pas aller à la rencontre de son destin.
Comme nous l'avions fait pour la Réunion ou la Nouvelle Calédonie, nous évitâmes la Polynésie Française. Pierre, sous prétexte de conditions météorologiques défavorables, mit le cap vers le sud à partir de Rarotonga, puis vers l'est pour rejoindre finalement l'Ile de Pâques. Son option ne trompa personne. Plusieurs regards échangés avec Marcia me persuadèrent qu'elle non plus n'était pas dupe et avait compris que Pierre fuyait les autorités françaises comme la peste. Le découvrait-elle ou l'avait-elle toujours su? je ne peux le dire encore maintenant. Toujours est-il que les choses eurent tendance à se précipiter dès lors que nous posâmes le pied sur cette île, dont l'isolement géographique, les habitants, la statuaire invraisemblable, en faisaient une espèce de non-lieu.
Un jour, alors que nous étions tous les quatre partis visiter un site archéologique, Marcia et moi décidâmes de gravir les flancs d'un sommet qui devait nous permettre d'apercevoir l'autre partie de l'île. Pierre demeura avec Lolita à nous attendre, assis le long d'une grande statue couchée. Nous marchions depuis une demi-heure lorsque des sortes de nébulosités grises vinrent obstruer le ciel et donner au paysage un air lugubre. Un léger crachin nous obligea à nous abriter quelque temps sous des surplombs rocheux. Je sentis que Marcia était oppressée. Elle paraissait essoufflée alors même que le chemin que nous avions parcouru était minime. J'eus le pressentiment que le voyage touchait à sa fin. Je craignis subitement qu'elle me dise que nos chemins se séparaient et que j'allais devoir rester là, prisonnier de l'océan, telles ces statues au regard vide tournant le dos à l'horizon. Ce ne fut pas le cas. Elle se mit seulement à parler, sans me regarder, les genoux ramenés sous son menton. "Je vais te dire la vérité", commença-t-elle, et elle se lança dans le récit, supposé véridique cette fois, de sa vie. Mais, comme chez toute personne qui ment - et j'aurai l'occasion de le vérifier plus tard - l'aveu de son premier mensonge altérait définitivement la confiance que je pouvais lui faire et laissait planer un doute désormais sur tout ce qu'elle allait me dire. Je ne sais d'ailleurs toujours pas, dans son cas comme dans celui de Pierre - et ce malgré ce qu’aura pu me dire par la suite le consul de France à Guayaquil - quelle est l'exacte part de vérité dans ce qu'ils ont bien voulu me raconter de leur vie passée, avant de disparaître à jamais. En tout cas, j'appris ce jour-là à me méfier de tout le monde
Voici son récit.
MARCIA
Marcia n'avait jamais été cantatrice. Elle était costumière et avait travaillé pour les festivals d'Edinburgh et de Glyndebourne avant de suivre son amant du moment, un clarinettiste, à Aix-en-Provence. Elle aimait chanter et avait de l'oreille, au point que le fait d'assister aux répétitions suffisait pour qu'elle apprenne un rôle, alors même qu'elle était incapable de lire une partition. S'inspirant de la vie d'Adelina Patti, une prima donna morte en 1919 qui avait appris tous ses rôles à l'oreille, elle s'était persuadée qu'il lui suffirait de pouvoir passer une audition pour être engagée et entamer une carrière internationale. Malgré ce que lui fit miroiter son amant - dans le seul but de l'emmener avec lui en tournée - elle n'eut jamais l'occasion d'être auditionnée. Non seulement ses espoirs artistiques furent déçus mais encore elle s'aperçut qu'une des conditions à la passation d'une éventuelle audition était de coucher avec le chef des choeurs, lequel consommait autant de choristes des deux sexes que de pintes de bière. De surcroît, le clarinettiste, à peine arrivé en Provence la quitta pour une française. C'est donc relativement désabusée qu'elle fit un jour la connaissance de Pierre, dans le cabinet médical où il effectuait un remplacement. Son attitude avec lui avait été suffisamment suggestive pour qu'il se laisse aller à passer à l'acte. Elle se souvenait de ce premier rapport sexuel avec lui comme d'une expérience bestiale au cours de laquelle elle avait ressenti un degré de jouissance physique qu'elle n'avait jamais pu retrouver par la suite. Cela relevait, analysait-elle, d'un besoin d'avilissement.
Elle ne réfléchit pas un seul instant aux conséquences lorsqu’elle commença de mentir en racontant à Pierre qu'elle était doublure pour les rôles de Donna Anna et de la Reine de la Nuit. "Ce n'était pas tant le fait qu'il gobait tout ce que je disais, précisait-elle, mais plutôt qu'il semblait avoir pris le parti de me croire... parce qu'il avait sans doute compris que j'avais besoin qu'il me croie, enfin je suppose..." Elle voulait changer de vie, abandonner les tournées, arrêter de subir les avances permanentes des régisseurs ou des metteurs en scène qui se livraient sans vergogne au droit de cuissage, et elle s'inventait un passé romanesque au point qu'elle finissait même par le faire sien et oublier ce qu'avait été véritablement son enfance. Elle paraissait, en me la racontant, la redécouvrir cette enfance, la vraie, celle qu'elle avait pendant des années occultée, pour elle ne savait quelle raison. Elle avait été la fille unique de parents aimants qui avaient tout mis en oeuvre pour qu'elle puisse accéder à ce qu'eux-mêmes n'avaient pu réaliser. Ils étaient commerçants et avaient ouvert un des premiers supermarchés de Glasgow. Sans être fortunés, ils assuraient à leur fille une vie insouciante et caressaient le secret espoir qu'elle fasse des études, rencontre un beau parti et s'élève sur l'échelle sociale. Mais Marcia était indolente et laissait très vite tomber dès lors qu'une tâche devenait un tant soit peu ardue. Elle entama sans conviction des études de secrétariat et toucha un peu à la danse, à l'équitation, sans être véritablement passionnée. C'est une amie couturière qui la fit engager comme habilleuse à l'Opéra de Glasgow. Elle apprit la couture et finit par devenir costumière. Puis des opportunités l'amenèrent à être engagée dans plusieurs festivals et elle commença à voyager. Elle savait qu'elle décevait ses parents, lesquels avaient un temps ambitionné pour elle des études de français à l'université, seule matière dans laquelle elle brillait au collège. Elle leur écrivait des cartes postales dans lesquelles elle s'ingéniait à faire passer de l'enthousiasme, de la joie de vivre, mais le coeur n'y était pas. Elle sentait qu'elle était faite pour un autre destin et que cela tenait à peu de chose, à un tout petit peu d'énergie qu'il lui faudrait trouver au fond d'elle-même. Elle n'y arrivait pas. La vie factice des tournées, les gens névrosés qu'elle côtoyait, l'argent facile que ses parents lui faisaient parvenir dès qu'elle n'en avait plus, tout la confortait dans une espèce d'aboulie, et lorsqu'elle commença de s'intéresser au chant, elle n'eut pas davantage le désir de prendre des cours. Elle se contentait d'écouter les chanteurs travailler, d'assister aux répétitions, et d'engranger dans sa mémoire les principaux rôles de soprano dramatique ou colorature. Quand elle pensait connaître un rôle, elle partait se promener dans la campagne et là, au milieu des champs, dans une clairière, elle se laissait aller à chanter sans retenue et finissait par se convaincre qu'elle possédait une belle voix.
A ce point de son récit, elle tint à me raconter, sans qu'aucune émotion ne transparaisse sur son visage, qu'elle avait été surprise un jour par un braconnier alors qu'elle chantait à tue-tête un air le l'Enlèvement au Sérail, en pleine forêt, et qu'il l'avait violée en exigeant d'elle qu'elle continue de chanter. Elle ajouta que "cette expérience avait eu quelque chose de bizarre", car non seulement elle avait pu surmonter sa peur mais encore elle avait chanté sans doute comme jamais elle n'avait pu le faire auparavant. Maintenant, en retranscrivant cette anecdote sur le papier, je trouve cela amusant, mais lorsqu'elle me la raconta j'en avais les larmes aux yeux. Je ne cherchais plus alors à savoir si elle me disait ou non la vérité, je l'écoutais me raconter son histoire, le visage ravagé par la détresse, et je m'évertuais à ne pas la juger.
Elle s'était accrochée à Pierre comme à une bouée. Quelque chose les rapprochait qu'elle n’avait pas encore deviné - du moins je l'imagine, mais je n'en suis plus si sûr maintenant - et elle avait décidé quelques jours seulement après leur rencontre qu'elle ferait sa vie avec lui. Bien sûr, au début, elle joua le jeu : elle se rendait au Théâtre de l'Archevêché à chaque fois qu'il y avait une représentation, en laissant entendre qu'elle pouvait à tout instant être amenée à remplacer au pied levé un soprano défaillant. Elle appartenait à la troupe, avait son gîte et son couvert assurés et, partant, faisait complètement illusion. Pierre se demandait bien parfois pourquoi elle ne voulait pas le présenter à ses amis. Elle prétextait que d'une part elle ne souhaitait pas mélanger vie professionnelle et vie privée et que d'autre part elle était jalouse et qu'elle ne voulait pas courir le risque de voir une de ses amies lui piquer son nouvel amant.
La période du festival terminée, elle rompit son contrat et vint s'installer chez Pierre, ou plutôt dans la maison du Dr X..., médecin dont Pierre assurait le remplacement. Pierre s'inquiéta de la rapidité avec laquelle elle prit cette décision mais n'en dit mot, trop heureux de passer l'été en si bonne compagnie. Elle pensa qu'il ne s'agissait pour lui ni plus ni moins que d'une passade et que, l'automne arrivant, il partirait sous d'autres cieux dépenser l'argent qu'il avait gagné et l'abandonnerait à sa solitude ; ce en quoi elle se trompait. Elle tint à le rassurer en lui disant qu'elle prenait la pilule, en même temps qu'elle cessa définitivement de la prendre. Au bout d'un mois, comme prévu, elle était enceinte et jouait grossièrement devant lui l'incompréhension : "Comment est-ce possible? je n'y comprends rien, etc." Pierre ne broncha pas, ce qui ne laissa pas de l'intriguer. Etait-il sournois? pervers? au point de pouvoir la laisser à son sort, un enfant sur les bras, sans le moindre scrupule. "Eh bien, maintenant il faut rester ensemble, on ne peut plus faire autrement", lui dit-il gravement, et il contacta sur le champ le Conseil de l'Ordre des Médecins à la recherche d'un nouveau remplacement. Il trouva quelque chose à l'Isle-sur-la-Sorgue, ainsi qu'une maison à louer au Thor, juste à côté. Ils furent prompts à s'installer.
Les semaines, les mois passèrent, au rythme de la vie provençale. Marcia préparait la maison pour la naissance de Lolita, Pierre alternait remplacements et périodes d'inactivité sans trop se soucier du lendemain. L'arrivée de Lolita représenta l'acmé d'une vie insouciante, heureuse et calme où tout semblait porté par l'amour et la joie de vivre. Ce furent les plus belles années de sa vie, reconnut-elle, jusqu'à ce que Pierre prenne la décision, sur un coup de tête, de tout quitter, d'acheter un bateau et de les emmener elle et Lolita faire le tour du monde. Il avançait comme argument qu'il n'était pas encore installé, que c'était un projet qu'il avait caressé depuis toujours et qu'il ne pouvait différer plus longtemps, et qu'une occasion unique se présentait de faire l'acquisition pour un très bon prix d'un ketch magnifique qui appartenait à un ami de son père. Elle était un peu surprise mais le projet avait l'heur de la séduire. Elle se laissa d'autant plus convaincre que Lolita n'était plus un bébé et pourrait profiter pleinement d'une telle aventure.
Pierre mena les choses rondement. Il réunit toutes leurs économies, emprunta le solde à son père et conclut l'affaire en un mois. Puis il vint les chercher, elle et Lolita, et les emmena à Granville, un petit port du Cotentin, où le bateau était au mouillage. Entretemps, elle avait réussi à obtenir de ses parents une somme d'argent assez importante pour envisager de voir venir au moins pendant un an. Le projet se présentait sous les meilleurs auspices. Après? Ils avaient décidé de ne pas y penser. De toutes façons, Pierre lui avait assuré qu'il n'aurait aucune difficulté pour retrouver du travail à son retour.
Ils consacrèrent près de trois semaines à préparer leur voyage, à tout vérifier sur le bateau. Leurs parents voulaient venir les aider mais ils s'y refusèrent d'un commun accord. "Je ne voulais surtout pas que Pierre rencontre mes parents, dit-elle, il aurait découvert que je lui avais menti. Au fond, ça m'arrangeait qu'il veuille ne pas me présenter aux siens. Depuis notre rencontre nous n'avions jamais ressenti le besoin de contacter nos familles respectives. Il m'avait parlé de la sienne, je lui avais parlé de la mienne, et cela avait semble-t-il contenté notre curiosité, comme si aucun de nous ne cherchait véritablement à connaître le passé de l'autre. Idem pour les amis : je n'en avais gardé aucun et Pierre me laissait entendre qu'il n'avait que des relations de travail. Ce n'est qu'après notre installation au Thor que nous avions fréquenté quelques gens du cru."
C'est donc par une matinée ensoleillée, sous une légère brise de nord-ouest, qu'ils avaient largué les amarres et mis le cap sur l'île de Bréhat. Les jours suivants, le vent avait progressivement faibli de telle sorte qu'ils avaient été obligés de mettre le moteur pour contourner la pointe de la Bretagne et pénétrer en mer d'Iroise, et c'est alors que le bateau était à l'ancre devant Sainte-Anne-la-Palud que nos destins s'étaient croisés.
Son récit terminé, Marcia ajouta : "Je me demande pourquoi je te raconte tout ça... tu n'avais pas besoin de le savoir... on va se séparer... je crois qu'il fallait que je le dise à quelqu'un... avant de rencontrer Pierre, je n'avais jamais menti... je ne sais pas ce qui s'est passé... le mensonge, c’est une drogue, quand on y a touché on ne peut plus s’arrêter... c'est comme si j'avais répondu à son attente, comme si j'avais inventé à sa demande ma propre histoire... par moments, j'ai l'impression qu'il connaît tout de moi, qu'il n'est pas dupe et qu'il me fait dire ce qu'il veut que je dise... mais il y a Lolita... elle, elle existe, elle est vraie, indépendamment des mensonges entre nous", puis, après un long silence : "Pierre voudrait que tu débarques aux Antilles... je ne sais pas ce que tu en penses... quand il a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire... c'est pareil, quand il t'a sauvé la vie, j'ai mis du temps à comprendre qu'il voulait te garder sur le bateau... il s'est servi de toi... il se sert des gens, je ne sais pas dans quel but... c'est ça, au fond, quel but suit-il?... parfois j'ai peur, je ne sais pas de quoi... c'est une impression... je me dis que je ne reverrai plus jamais l'Europe, ma famille... c'est idiot... en même temps, Pierre est tellement gentil avec moi, avec Lolita..."
J'étais dans l'incapacité de répondre quoi que ce soit. Je regardais devant moi cette terre sans arbres mouillée par la bruine et ignorée des grands Mohaï aux yeux vides. L'île suintait la solitude et l’ennui. Je me levai subitement et lui tendis la main : "Viens, dis-je, il faut partir d'ici, remonter vers le nord. Si Pierre est d'accord, j'aimerais qu'on aille aux Galapagos." C'était un rêve d'enfant, un nom mythique synonyme d'île au trésor et d'animaux fabuleux. Nous dévalâmes en courant la pente herbeuse. Pierre et Lolita n'étaient plus à l'endroit où nous les avions laissés. Marcia commença de s'inquiéter. Nous rejoignîmes un hameau où le conducteur d'une fourgonnette accepta de nous raccompagner jusqu'au petit port, là où était amarré le bateau. Quand nous fûmes à bord, nous découvrîmes Lolita et son père, dans le carré, en train de boire du thé et de faire une partie de dominos. Marcia éclata. C'est la première et la dernière fois que je la vis en colère. C'était un peu disproportionné. Pierre ne comprenait rien, qui avait trouvé normal de retourner jusqu’au bateau plutôt que de nous attendre sous la pluie. J'étais seul à pouvoir comprendre pourquoi Marcia était dans cet état. J’avais le sentiment que cette histoire, tout du moins celle de Pierre, de Marcia et de Lolita, touchait à sa fin. Je n’étais pas si loin que ça de la vérité.
Nous reprîmes la mer quelques jours plus tard. Pierre avait profité de l'escale à l'île de Pâques pour nettoyer la coque et le bateau donnait de fait l'impression d'aller plus vite. L'atmosphère avait changé. Etait-ce dû à l'éclat de Marcia, aux révélations qu'elle m'avait faites, à un changement d'humeur de Pierre? impossible de dire quelle en était la cause. Mon idée de nous arrêter aux Galapagos avait recueilli l'unanimité, mais Lolita était bien la seule à être excitée à l'idée de voir des tortues géantes et des oiseaux extraordinaires. Les trois adultes, nous étions vaguement soucieux de nous ne savions quoi. Pierre décréta la reprise des quarts sous prétexte que nous nous rapprochions de l'Amérique du Sud et que nous avions davantage de chances de rencontrer des cargos. Nous essuyâmes deux grains dont le second nous fit prendre conscience à quel point nous avions perdu l'habitude de naviguer dans de mauvaises conditions météorologiques. Nous avions oublié qu'un bateau peut craquer, mugir et transformer une cabine en champ de bataille. Ce n'est que vers dix degrés de latitude sud que la mer se calma. Pour autant, il ne faisait pas particulièrement beau et les vents inconstants nous forçaient à manoeuvrer et à changer sans cesse les voiles. Pierre eut le mal de mer et nous nous relayâmes Marcia et moi pour barrer. Nous étions morts de fatigue. C'est finalement de nuit, sous le clair de lune, que nous approchâmes l'une des îles et réussîmes par je ne sais quel miracle à mouiller dans une anse abritée. Au matin, il fallut déchanter : l'anse était infestée de crabes rouges dont certains tentaient de remonter la chaîne de l'ancre jusqu'à la coque. Lolita, levée la première, nous réveilla par ses hurlements et ne se calma pas avant que le bateau ne fût à dix milles de la côte. Nous la convainquîmes néanmoins de nous en approcher de nouveau et trouvâmes cette fois un mouillage moins angoissant.
Cette étape aux Galapagos fut beaucoup moins idyllique que notre errance dans la Mer de Corail. La houle permanente et le temps orageux rendaient les mouillages périlleux. Il fallait tout le temps vérifier que le bateau ne ripait pas et nous fûmes à deux doigts d'instituer un tour de veille. Dans la journée, l'un de nous était obligé de rester à bord quand les autres descendaient à terre. Je surpris plus d'une fois Pierre en pleine méditation, les sourcils froncés, avec une expression de tristesse sur le visage. Marcia, elle aussi, était songeuse mais je sentais qu'elle s'efforçait de n'en rien paraître pour ne pas inquiéter sa fille, laquelle avait néanmoins fini par s'apercevoir que quelque chose ne tournait pas rond. Pour finir, nous eûmes maille à partir avec les autorités équatoriennes lorsque nous fîmes l'erreur de jeter par-dessus bord une ligne avec un hameçon, à tout hasard, et de remonter sur le pont un poisson extrêmement curieux dont la chair rouge et compacte pouvait à la rigueur évoquer celle du thon. Sans doute étions-nous surveillés car c'est à peine si nous avions ramené le poisson à bord que nous fûmes accostés par les gardes-côte. Ils nous signalèrent que la pêche était totalement interdite dans le secteur et confisquèrent nos passeports. Pierre paraissait indifférent à tout ce qu'il lui arrivait, mais moi je n'en menais pas large. Trois jours après, nous récupérions nos passeports et l'on nous intimait l'ordre de déguerpir au plus vite si nous voulions ne plus avoir d'ennuis. Tout le monde, jusqu'à Lolita, sembla soulagé.
Pierre mit le cap au nord. Nous devions rallier Panama. J'écris bien "devions" car on va voir que ça ne s’est finalement pas passé comme ça... J'étais impatient de franchir le canal, de rejoindre les Antilles Françaises et de fausser compagnie à mes hôtes, et ce même si j’appréhendais de me séparer de Lolita. Le climat avait beau devenir de plus en plus pesant sur le bateau, la complicité qui existait entre moi et l’enfant suffisait à me le faire oublier. Parfois, lorsque Pierre m'intimait sèchement l'ordre de prendre un ris sur la grand'voile ou d'étarquer le génois, Lolita me montrait en haussant les épaules qu'il ne fallait pas y attacher d'importance.
Un soir, alors que Lolita dormait déjà et que Marcia était allée se coucher sans dîner sous prétexte qu'elle souffrait de nausées, je montai sur le pont fumer une cigarette. Pierre barrait, les yeux alternativement fixés sur le compas ou perdus dans la nuit. La lune n'était pas levée. Les myriades d'étoiles, qui en d'autres temps m'auraient émerveillé, ne pouvait m'empêcher de ressentir une espèce d'oppression, comme si la voûte céleste nous avait emprisonnés sous sa cloche sombre. Je me mis à penser au nom que portait le bateau, "Gaspard de la Nuit", et j'eus un pressentiment. La nuit n'allait-elle pas se refermer sur nous, définitivement? A l'époque, je ne connaissais rien à rien. Je me tournai vers Pierre et lui demandai, pour la première fois depuis que j'étais à bord, ce que signifiait le nom du bateau. Il m'apprit que c'était le titre d'un poème d'un certain Aloysius Bertrand que Ravel avait mis en musique sous la forme d'une suite de trois pièces : "Ondine", "Le Gibet" et "Scarbo". Le poème l'intéressait moins que la composition musicale qui, disait-il, représentait pour lui l'apogée de la forme sonate. Avant de poursuivre, il tint à m'expliquer ce que voulait dire "la forme sonate" et m'en fit l'historique, de la musique baroque jusqu'à Boulez. "Gaspard de la Nuit", m'expliqua-t-il, n'était pas en soi une sonate pour piano, c'était davantage une composition unique, étrange même, de Ravel, assimilable tout autant à une forme concertante, voire symphonique. Quelque chose d'indéfinissable, comme peuvent l'être la Sonate de Liszt, celle de Berg ou certaines sonates de Scriabine. Cette composition avait cela de particulier pour lui qu'il était tout à fait possible d'en jouer seule chacune des parties ou bien de les enchaîner toutes les trois. On s'était beaucoup trop arrêté, disait-il, sur l'aspect purement virtuose de l'oeuvre où d'aucuns reconnaissaient une technique lisztienne époustouflante alors qu'il fallait y voir le souci du compositeur de rendre par le seul jeu du piano la pâte sonore de tout un orchestre. On pouvait déjà déceler dans le premier mouvement, "Ondine", qui évoquait la divinité des eaux par ses triples croches, ses arpèges et surtout son rythme soutenu, une menace indéfinissable. "Le Gibet", le mouvement lent, soulignait par la répétition lancinante du si bémol quelque chose de lugubre, comme le lent balancement d'un pendu. "Scarbo" concluait le cycle avec une précipitation diabolique, des crescendos qui éclataient dans l'aigu et un ultime accord arpégé, tel un ricanement. "Celui de la mort", ajouta Pierre de sa voix calme.
J'étais subjugué. Non seulement cette érudition aussi nouvelle qu'inattendue m'en imposait mais je commençais aussi à me rendre compte du degré de souffrance mentale dans laquelle se trouvait Pierre. Pour la première fois au cours de ce voyage, et bien plus qu'au large des côtes de Namibie lorsque nous fûmes pris dans une terrible tempête, j'eus peur. Peur de cet homme dont toute l'attention était à cet instant absorbée par la nuit. Je réfléchis à ce qu'il venait de me dire et au nom de l'esquif qui nous emportait en filant sur l'eau noire. Comme je lui demandais s'il avait rebaptisé le bateau au moment de son achat, il ne répondit pas. Je ne sus jamais s'il m'avait ou non entendu.
Après un silence qui me parut interminable, il se remit à parler de musique. Je sentais qu'il ne s'adressait plus à moi mais à lui-même. Je me souviens qu'il disserta longuement sur "le chromatisme", et aussi sur "les trilles"... Cela lui donna l'occasion d'évoquer de nouveau Scriabine, à propos d'une certaine "Sonate des Trilles" où l'utilisation qui en est faite permet de diluer - c'est je crois le terme qu'il employa - la tonalité de la pièce dans les tonalité voisines. Il parla aussi de la Polonaise-Fantaisie de Chopin et du mouvement lent du premier concerto de piano de Brahms où les trilles viennent se superposer et prolonger le plus longtemps possible l'attente d’une résolution. Et puis le premier mouvement du concerto en sol de Ravel, où les trilles soulignent le chant, à la main droite, "par le frottement presque irritant des deux sons juxtaposés". Enfin l'ultime sonate pour piano de Beethoven, - "l'opus 111", dit-il mystérieusement, comme s'il avait utilisé une formule magique - où les trilles, dans le second mouvement, n'en finissent plus d'accompagner le chant de la main droite et de "repousser toujours plus loin la mort paisible". Après quoi il en vint, je ne sais plus comment, à parler du chromatisme, pour lui "la plus parfaite des séries", et la subtile utilisation qu'en avaient faite les madrigalistes et Wagner ; "jusqu'à son acmé dans Tristan..." Il avait fermé les yeux en proférant ces derniers mots mais, malgré cette attitude, on n'aurait pas pu dire de lui qu'il s’était exprimé avec affectation.
A quoi servaient toutes ces références? Entendait-il dans sa tête tout ce à quoi il faisait allusion? Quand il eut cessé de parler, je ne pus m'empêcher de l'interpeller : "Tu parles de musique, mais tu n'en écoutes jamais." Il sembla sortir d'un rêve : "Oui... c'est vrai... j'ai presque tout écouté entre quinze et vingt cinq ans... je passais mon temps à ça... j'avais soif de tout entendre : le classique, l'opéra, le jazz, la soul, les musiques ethniques... je dépensais tout mon argent à l'achat de microsillons, des 45-tours à deux titres aux coffrets d'opéras les plus coûteux... je demandais à d'obscurs organismes de me faire parvenir des enregistrements de musique africaine ou océanienne... on me prenait pour un snob qui aurait cultivé un particularisme... ça prenait des proportions inouïes, à tel point que je n'arrivais plus à étudier." Je le vis alors se raidir, comme s'il avait commencé, et qu'il s'en voulait déjà, de m'avoir révélé quelque chose, mais il se reprit et continua sur le même ton : "Plus j'écoutais de la musique, plus j'étais tenté d'en éliminer... un tri s'opérait, inconsciemment, dans ma tête... vint le jour où l'envie d'écouter de nouvelles musiques s'amenuisa... je commençai à ne plus aller jusqu'au bout des enregistrements, je devins négligent avec mes disques, je sortis moins souvent au concert... et je me rendis compte finalement que j'écoutais toujours la même chose, je ne te dirai pas quoi car c'est trop subjectif et ça ne repose sur rien... l'éventail de mes goûts musicaux se refermait progressivement... même parmi l'oeuvre de mes compositeurs de prédilection je ne retenais pour finir que quelques pièces que je ressassais indéfiniment... je conservais ainsi, dans mon Panthéon musical, une dizaine de références classiques et deux ou trois chanteuses de jazz." Il marqua une pause, et laissa tomber pour finir : "Quand nous nous installâmes au Thor, avec Marcia, sans nous être jamais concertés, nous cessâmes définitivement d'écouter ou de faire de la musique... ce n'est que depuis notre départ de Granville qu'elle s'est remise à chanter."
L'envie me vint de me mettre à parler, de lui raconter ce que Marcia m'avait dit pendant notre étape à l'Ile de Pâques, mais quelque chose m'en retint, comme l'impression que ma révélation n'en aurait pas été une. En même temps je me remémorais tout ce qu'il venait de me dire en me demandant s'il ne bluffait pas, s'il n'était pas en train de s'inventer un passé, une érudition construite à partir de quelques formules piquées ça et là dans la presse musicale. Je pensais à ce que représentait la musique pour moi : les chansons à boire de mon père reprises à tue-tête par mes frères, la Marseillaise, Edith Piaf, les Beatles et les Stones, Françoise Hardy, les Quatre Saisons de Vivaldi entendues en cours de musique au collège, les symphonies de Beethoven le dimanche après midi à la radio... c'était à chaque fois émouvant sans que je sache vraiment pourquoi. Et là, des années après, dans la douceur de la nuit équatoriale, sur le pont d'un voilier, un homme qui n'en écoutait plus et qui semblait pourtant tout entier habité par elle arrivait à me rappeler l'émotion qu'elle me procurait.
Pierre voulant continuer de barrer, je descendis m'allonger sur ma couchette et m'endormis rapidement. Le lendemain, je découvris à mon réveil un ciel menaçant. Une houle ne tarda pas à se former et à rendre la navigation inconfortable. Marcia eut cette fois un vrai mal de mer et préféra retourner s'allonger. Je barrai une bonne partie de la journée. Pierre se comportait avec moi et me parlait comme si notre conversation durant la nuit n'avait pas eu lieu. C'était tout du moins mon impression et je ne peux prétendre qu'il en était de même pour lui.
Le mauvais temps persista. Un jour, vers la fin de l’après midi, une pluie chaude s'abattit sur le pont ce qui provoqua chez Lolita une grande excitation. Elle se collait à l'avant du mat et tournait sa tête vers le ciel pour recevoir l'ondée, et quand la pluie cessait elle descendait retrouver sa mère pour se faire sécher. Je me rendis compte ce jour-là combien j'étais attaché à cette enfant, combien elle avait pris d'importance pour moi, combien il m'était difficile de ne pas entendre chaque jour sa petite voix m'appeler pour l'aider à dénouer un noeud à sa ligne ou faire une partie de petits chevaux. Et je pensais avec tristesse au moment, qui se rapprochait, de notre séparation.
*******
Un matin, à l’instant où j'ouvris les yeux, je me rendis compte qu'il y avait quelque chose de changé sur le bateau. Nous avancions sans heurt, sur une mer lisse. Le ciel était lumineux. J'avais cette impression étrange qu'on peut avoir sur un paquebot après une longue traversée lorsqu'on se réveille un matin, qu'on n'a pas encore regardé par le hublot et qu'on sent pourtant la terre toute proche. Je percevais quelque chose mais je ne savais quoi : une baleine nous accompagnait-elle? frôlions-nous des hauts fonds? croisions-nous un paquebot? Je regardai ma montre : il était un peu plus de sept heures. Je quittai ma couchette et montai sur le pont. Le voilier avançait sous pilote automatique. L'horizon, tout autour du bateau, était dégagé. L'eau, sous la coque, était d'un bleu profond, uniforme. Aucun cétacé, aucune embarcation étrangère, aucun rivage. "Gaspard de la Nuit" semblait posé au sommet d'une immense lentille d'eau, les voiles gonflées, quelques degrés de gîte à bâbord, progressant dans une tranquillité parfaite. J'inspectai le pont, tout était en ordre : les écoutes et les drisses rangées soigneusement, les manivelles de winch dans leur étui... comme si Pierre avait rangé le pont et était allé se coucher juste avant mon réveil.
J'allais descendre dans le carré pour me préparer un café lorsque je remarquai un morceau de tissu pris dans les câbles du bastingage, à la poupe. En m'approchant, je reconnus le mouchoir usagé que Lolita avait l'habitude de suçoter en s'endormant. Comment était-il arrivé là? mystère. Je me rendis jusqu'à sa cabine et en ouvris doucement la porte : la couchette était vide, des peluches traînaient par terre. Quand je vis qu'il n'y avait personne aux toilettes je commençai d'être inquiet. Il ne restait plus que la cabine avant où elle pouvait s'être réfugiée, mais je ne lui connaissais pas ces habitudes : elle aimait sa petite cabine qu'elle avait fini par transformer en maison de poupée et personne n'aurait pu la faire dormir ailleurs. Je me dirigeai vers la cabine de ses parents et tentai d'en ouvrir la porte, en vain. Elle était fermée de l'intérieur. N'y tenant plus, je me mis à appeler : "Est-ce que Lolita est avec vous?", dis-je, de plus en plus fort, jusqu'à ce que j'entende Pierre émettre un grognement et tirer le loquet. Je poussai la porte : Pierre, hirsute, appuyé sur un coude, l'air hagard, le visage ravagé, me regardait. Il sentait l'alcool. Je remarquai une boite de médicaments au milieu des draps : sans doute des somnifères. Il était seul. Je le regardai, terrorisé, incapable d'émettre le moindre son. Après un long moment, il sembla sortir de sa torpeur et m'interpella : "Qu'est-ce qui se passe? pourquoi me réveilles-tu?...
- Marcia et Lolita ne sont plus à bord, dis-je dans un souffle.
- Hein?... qu'est-ce que tu racontes?
- Il n'y a personne... j'ai fait le tour du bateau.
- Quoi?... mais Marcia est à la barre, c'est elle qui vient de me relever.”
Il s'extirpa de sa couchette avec hâte et faillit tomber. Il ne tenait pas sur ses jambes. J'eus peur qu'il s'écroule dans mes bras. Il réussit malgré tout à se hisser sur le pont et à se tenir debout, les jambes écartées, en tenant le mât à pleines mains. Il gardait la bouche ouverte et son regard embrumé balayait l'horizon d'une façon mécanique. Cela aurait pu durer indéfiniment si je n'y avais mis fin en me mettant à hurler : "Tu vois bien qu'elles ne sont pas là! alors, qu'est-ce qu'on fait?" Il sembla se réveiller vraiment cette fois et m'ordonna de prendre la barre afin de faire faire au bateau un demi-tour complet. "Elles sont tombées à l'eau, il faut les retrouver, vite!", dit-il d'une voix rauque en s'engageant sur le roof pour se saisir d'une manivelle de winch. Mais j'avais manoeuvré trop brusquement : le bateau empanna et la baume de grand'voile vint le frapper en plein front, à la hauteur des yeux, alors qu'il avait commencé à se relever. Il eut le temps de se prendre la tête dans les mains avant de s'écrouler de tout son long et de rouler jusqu'au bastingage, inconscient.
Je le traînai jusque dans le carré et l'allongeai sur une banquette. Il me parut seulement "sonné". Je remontai alors sur le pont. Je réglai les voiles et fis route dans le sens inverse de celui que nous avions suivi jusqu'alors. Au bout de dix minutes, le bateau stabilisé et filant ses dix noeuds, je sentis que la panique qui m'avait envahi laissait place à une profonde détresse. Je scrutai désespérément l'horizon à la recherche d'un bras en train de faire des signes, en vain. Toute cette eau, autour de moi, agitée mollement par une faible houle me donnait pour la première fois la nausée. De temps en temps, je descendais dans le carré pour surveiller l'état de Pierre : son pouls comme sa respiration étaient réguliers. Les heures passèrent ainsi, à la fois dans l’attente, l’espoir et la désespérance. Au milieu de l'après-midi, alors que j'étais allé me chercher à boire, je découvris Pierre éveillé, en position assise, l'air absent. Je commençai de lui parler mais c'est comme s'il ne m'entendait pas. Il se contentait de regarder dans le vague, laissant suinter de son nez une morve claire. "Je les cherche, dis-je avec difficulté, mais il n'y a plus beaucoup de temps avant la tombée de la nuit..." Je lui tendis un mouchoir qu'il prit sans rien dire puis j'allai reprendre mon poste d'observation.
Le jour déclinait. A l'horizon, des lignes de petits nuages prenaient un ton rose-mauve. Des dauphins accompagnèrent un temps le bateau. En d'autres circonstances, cette fin de journée m'eût paru idyllique, mais là, j'avais l'impression unique que la nuit allait se refermer définitivement sur moi. J'allumai sans plus attendre feux de signalisation et éclairages de pont, ce qui eut pour effet d'attirer quelques exocets qui se cognèrent contre la coque, rien de plus. Je tendais l'oreille, tâchant de repérer derrière le clapot d'éventuels appels de détresse. Comment repérer deux corps flottant sans bouée au milieu de cette immensité qui s’assombrissait? J'écarquillais les yeux pour tenter de discerner quoi que ce soit dans les dernières lueurs du jour. Quand la nuit se fut installée, je restai au moins une dizaine de minutes à la barre, insensible à ce qui m'entourait. Je crois que si la mer ou le vent avaient brusquement changé, à ce moment précis, j'aurais été incapable de réagir. Je savais qu'il était impossible à un être humain de survivre après être resté aussi longtemps immergé. J'aurais aimé me persuader qu'il fallait encore espérer mais je n'en avais plus la force. Je mis le pilote automatique en ne changeant rien au cap et m'allongeai sur le pont.
Je dus m'endormir car, lorsque j'ouvris les yeux, je vis Pierre penché au-dessus de moi qui me regardait. Il était totalement inexpressif. Le désespoir qui m'habitait à ce moment-là ne m'empêcha pas de trouver cocasse le fait qu'il ait bourré ses narines de coton hydrophile. Comme si j’avais été au rapport et que je m’étais soudain senti responsable de la disparition de Marcia et Lolita et que je cherchais à me justifier du fait ne pas les avoir retrouvées, je me mis à décliner précipitamment ce que j'avais fait tout au long de la journée. Il me laissa parler, indifférent semblait-il à ce que je pouvais dire, puis me demanda d’affaler les voiles et de venir le rejoindre dans le carré. Il voulait me parler.
Il avait préparé du café. Il m'en tendit une tasse d’une main faible et commença son récit, entrecoupé de longs silences : "Ca n'a servi à rien... j'aurais dû te le dire tout à l'heure... il était impossible que tu les retrouves... elles ne sont pas mortes noyées... (il s’interrompit longuement) c'est moi qui les ai... (il avala une gorgée de café) qui les ai tuées... (de nouveau un long silence). J'ai commencé par endormir Marcia avec des somnifères... puis je suis allé... (il sembla faire un effort immense) je suis allé étrangler Lolita dans sa cabine... elle dormait déjà, j’ai pris son cou entre mes mains et j’ai imprimé une torsion, comme à un petit oiseau, elle ne s'est rendu compte de rien... après j'ai fait la même chose à Marcia, avec un drap... elle s'est un peu débattu, mais ça n'a pas duré longtemps... sinon je crois que je n'aurais pas pu... puis j'ai porté les corps sur le pont et je les ai fait glisser doucement dans l'eau... le corps de Lolita a coulé comme une pierre, celui de Marcia est resté un moment entre deux eaux, ses cheveux étalés autour d'elle, avant de disparaître... son visage avait l'air calme... elle était définitivement libérée de tout ça... moi pas... je devais encore te supprimer... oui, c'est ce que j'avais envisagé... mais j'ai senti que je n'en avais plus la force, ni le courage... alors je suis allé m'allonger, après avoir pris des somnifères... et j'ai dormi d'un sommeil sans rêve jusqu'à ce que tu viennes frapper à la porte."
Je le regardais, abasourdi, la tasse de café entre les mains, incapable de penser ou de dire quoi que ce soit. Il continua : "Tu dois penser que je suis fou... peut-être, je ne sais pas... mais rassure-toi, tu n'as rien à craindre... je n'ai plus aucune raison de te tuer... car c'est moi qui vais mourir... le coup de baume, ce matin, ne m'a pas seulement assommé, il m'a aussi fracturé le sphénoïde, un os du crâne qui compose en partie les orbites... un drôle d'os, en forme de papillon... quand il est fracturé, ça provoque un écoulement du liquide céphalorachidien dans les sinus, et très vite une méningite car le nez est plein de germes qui ne demandent qu'à remonter le long du trait de fracture... je ne vois pas comment je pourrais enrayer le processus." Je ne comprenais rien à ce qu'il me racontait. Tout se mélangeait. Je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’aux meurtres de Marcia et de Lolita. Quant à cette histoire de méningite... je n'y connaissais pas grand'chose en médecine mais je savais qu'il y avait toutes sortes d'antibiotiques sur ce bateau et je ne voyais pas ce qui l'aurait empêché de s'en servir.
Il semblait disposé à parler, je n'allais pas en rester là. Je retrouvai suffisamment d'assurance pour commencer à lui poser des questions. D'ailleurs, il ne m'en imposait plus ; il paraissait anéanti, tant par le coup qu'il avait reçu à la tête que par ce qu'il avait commis. Il aurait été désormais incapable de me donner un ordre, les rôles étaient inversés.
Il tint à tout m'expliquer, depuis le début. En voici le récit.
PIERRE
D'abord son enfance à Nantes, sous la domination d'un père brillant et volage qu'il détestait ; son besoin de solitude et son incapacité à entretenir avec ses congénères des relations autres que de pur intérêt ; les difficultés qu'il avait rencontrées à partir de la classe de Seconde dans la poursuite de ses études ; ses deux échecs au baccalauréat, avant de prendre la décision de partir pour Montpellier et de faire croire à sa famille qu'il s'inscrivait dans une faculté de médecine réputée. L'idée de repasser une troisième fois son bac lui répugnait et il ne se faisait pas à l'idée d'être autre chose que médecin, non pour s’élever jusqu’à son père, mais plutôt pour rabaisser celui-ci à son niveau, c’est-à-dire au niveau de “quelqu’un de minable” car, aussi loin qu’il se souvenait, il n’avait jamais ressenti pour lui-même que de la haine et du mépris.
Un jour de Juillet 1950, alors qu'il traînait dans le hall de la Faculté de Médecine de Montpellier, dans l'espoir d'il ne savait quoi, il avait rencontré un étudiant malgache portant un nom français (René Blainvilliers) qui venait tout juste d'arriver en France et qui s'inscrivait en médecine. Il avait à peine dix sept ans, avait été reçu au bac avec mention et avait pu bénéficier d'une bourse pour continuer ses études à l'étranger. C'était un orphelin, pupille de la Nation, et hormis le directeur de l'internat de Fianarantsoa où il avait fait ses études secondaires et un ou deux camarades dont il avait gardé les coordonnées, personne ne se souciait de lui.
Pierre comprit le profit qu'il pouvait tirer de cette rencontre. Il proposa aussitôt au jeune homme de lui montrer Sète où il était sûr que personne ne les reconnaîtrait. Arrivés à destination, ils s'assirent à une terrasse de café et se racontèrent leur vie, tout du moins le malgache que sa candeur naturelle incitait à se livrer sans retenue, Pierre se contentant quant à lui de donner un faux nom et de se dire originaire du Jura. Tout alla très vite, à tel point même que Pierre pensa longtemps après que son plan n'avait pu germer dans sa tête que grâce à une intervention divine... Ils “sympathisèrent” et Pierre proposa au garçon de s'installer chez lui plutôt que de prendre une chambre à la cité universitaire, ce qu'il accepta facilement, ne sachant où aller. Le soir même, tout était réglé. Ils étaient passés à la consigne de la gare chercher la malle de l’étudiant - Pierre prenant soin de ne pas se montrer à l'employé des chemins de fer - puis ils avaient monté la malle jusque dans le deux pièces que Pierre occupait dans un immeuble bourgeois, près du Palais de Justice. Plus tard, il expliquerait à la concierge qui l'avait vu faire qu'un employé des Postes l'avait aidé à monter une malle de livres et de vêtements que ses parents lui avaient fait parvenir.
La porte refermée sur eux, Pierre avait suffisamment laissé de temps au garçon pour qu'il se sente en confiance. Ils avaient d'abord pris un apéritif. Le malgache, qui n'avait jamais bu d'alcool et qui semblait apprécier le vin cuit, avait rapidement été ivre. Pierre lui avait alors proposé de prendre une douche pendant qu'il installerait son lit. Dès qu'il entendit l'eau couler, il alla se saisir d'un couteau de cuisine de bonne dimension et pénétra dans la salle de bains sous prétexte de demander au malgache s'il préférait dormir avec un oreiller ou avec un traversin. Ce dernier se tourna vers lui, les bras levés au-dessus de la tête, en train de se rincer les cheveux : Pierre ne pouvait pas le rater. Il suffit d'un seul coup, en plein thorax, la lame enfoncée jusqu'à la garde dans le viscère creux et palpitant pour que tout fut fini. Le malgache resta un court moment debout, les yeux révulsés, la bouche grande ouverte, incapable d'émettre le moindre son et s'écroula de tout son long en battant l'air avec ses bras. Il n'y avait eu pratiquement aucune éclaboussure de sang.
Pierre pensa que tout se déroulait à merveille. Il commença par saigner le corps en effectuant des incisions un peu partout, au passage des principales artères, comme son père le lui avait appris, et laissa l'eau couler doucement dessus. Il regardait avec un certain plaisir le liquide rouge disparaître par la bonde comme autant d'indices qui se volatilisaient, définitivement. Il s'étonnait aussi de ne rien ressentir à la vue de la dépouille du malgache, comme si ce jeune corps noir n'avait jamais été habité par la moindre force vitale. Cela le conforta, dit-il, dans la conviction qu'il avait de devenir médecin, voire même chirurgien.
Pendant qu'il laissait le corps se vider de son sang, il entreprit d'analyser le contenu de la malle. Toute une vie y était rassemblée : des livres en quantité, des objets insolites et qui devaient avoir une haute valeur affective, des vêtements usés jusqu'à la corde et très propres et un costume neuf bon marché. Aucune photo de famille, seulement des photos de classe où le malgache était le plus souvent assis au premier rang, et une photo dédicacée d'un ami portant au dos un "Ne nous oublie pas" qui l'amusa. Il fouilla aussi dans les poches de sa veste et de ses pantalons et trouva ce qu'il cherchait : les papiers d'identité, l'original du baccalauréat et la toute nouvelle carte d'étudiant.
Il retourna inspecter le corps : l'eau coulait maintenant, limpide. Le peu de sang qui restait à l'intérieur avait dû coaguler. Il rassembla tous les outils dont il disposait et entreprit de couper la tête et les mains. Il commença avec le bistouri qui lui venait de son père et finit avec le couteau à pain qui s'avéra particulièrement efficace pour les muscles du cou. L'opération fut cette fois très salissante. Il nettoya longuement la baignoire et son contenu, s'attardant sur les zones sectionnées afin d'en extraire le plus petit caillot. A la fin, il resta quatre morceaux bien propres, comme sur l'étal d'un boucher. Il les sécha un à un et les enveloppa dans des serviettes de toilette. Il fourra la tête et les mains dans son sac à dos et roula le reste du corps dans un grand drap de bain. Puis, assommé de fatigue, il s'allongea sur son lit tout habillé et s'endormit.
Il se réveilla à l'aube. Tout ce qu'il devrait faire désormais lui apparut, simplement. Il comprit qu'il allait devoir jongler avec de nombreux paramètres, qu'il lui faudrait faire des choix, mais il pensa qu'il n'avait pas d'autre solution et que son destin était maintenant scellé. Il commença par nettoyer la malle de fond en comble, par en enlever toutes les étiquettes, en gratter l'inscription "Fianarantsoa" sur le couvercle, avant d'y ranger le corps et de la fermer avec un cadenas. Dans la journée, il fit appel au fils de la concierge afin qu'il l'aide à la descendre et à la charger dans sa quatre chevaux. Il avait le trac, mais il se rendit compte qu’il ne tremblait pas et qu’il était capable de porter dans une malle les morceaux d’un corps humain comme s’il se serait agi de vieux vêtements. Il en conçut, reconnut-il après coup, beaucoup d’orgueil. Après, il roula jusque vers Anduze où il connaissait l’existence d’un gouffre dont les abords étaient accessibles par un chemin de terre. En plein midi, sous un soleil de plomb, il poussa la malle dans le trou. Le soir même il était de retour et avait réparti toutes les affaires du malgache, exceptés les livres, dans une vingtaine de sacs en plastique. Les mois qui suivirent, il s'employa à s'en débarrasser, un par un, sans précipitation, à chaque fois qu'il repérait une poubelle propice. Quant aux livres, il prit soin de les abandonner subrepticement sur les rayons des bibliothèques publiques dans lesquelles il ne manquait pas de se rendre dès qu'il arrivait quelque part. Bref, à la fin de l'année, il n'y eut plus aucune trace du passage de René Blainvilliers en France. Il avait fait disparaître toute trace de la tête et des mains par dissolution dans de l'acide sulfurique et avait brûlé photos et papiers personnels. Il n'avait gardé que l'essentiel, c'est-à-dire tout ce qui attestait de "son" inscription en faculté de médecine, au nom de René Blainvilliers. Tout cela n'était vraiment pas sorcier, pensait-il, la seule difficulté résidait dans le fait d'organiser désormais une double vie, entre Nantes et Montpellier. Il fit donc tout pour que ces deux mondes demeurent étanches l'un par rapport à l'autre.
C'était la première fois depuis longtemps qu'il avait l'impression d'avoir réussi quelque chose. Il allait se faire passer pour René Blainvilliers, et poursuivre sous son nom ses études de médecine. Le sentiment d'exaltation que cela lui procura, au début, suffit à lui donner du courage et il enchaîna ses deux premières années de faculté sans s'en rendre compte. Il fréquentait quelques étudiants, en Droit ou en Lettres, et se limitait à des rapports courtois avec les autres carabins. C'est lorsque sa relation avec une étudiante en licence d'Espagnol, une certaine Eliane, devint sérieuse qu'il songea à falsifier les papiers du malgache : un garçon de café un peu vantard de la place du Grand Théâtre de Montpellier s'étant laissé aller à lui communiquer les coordonnées d'un atelier d'imprimerie, situé à Marseille, "qui acceptait de faire tout ce qu'on voulait moyennant finance", il s’y rendit toutes affaires cessantes. Là-bas, il fut amené à rencontrer un homme d'une cinquantaine d'années dont le visage semblait définitivement débarrassé de toute expression et qui le reçut dans un bureau sans fenêtre, ne lui posa aucune question et laissa tomber un prix qui lui parut exorbitant mais dont il sut après qu'il restait dans la fourchette des tarifs en vigueur pour ce genre de chose. L'affaire fut entendue. Quinze jours après Pierre était en possession d'un passeport, d'un permis de conduire et d'une carte d'étudiant à son effigie et au nom de René Blainvilliers. Il avait conservé son vrai permis de conduire et continuait de s’en servir comme pièce d'identité à chaque fois qu'il retournait voir sa famille à Nantes.
Il prit vite l'habitude de passer d'une identité à l'autre, de jongler avec les explications, sans que jamais personne puisse se douter de quelque chose. Il s'était donné comme devise une phrase de cendrier ("Ne mentez jamais ou bien ayez une très bonne mémoire") et s'employait à l'appliquer à la lettre. Le tout petit nombre de ses relations lui permettait de s'astreindre à cette gymnastique mentale sans faux pas. Par moments il s'inquiétait, se disait qu'il ne pourrait pas toujours tout maîtriser et qu'un détail le trahirait, mais très vite l'excitation liée au jeu que tout cela pouvait représenter reprenait le dessus et il oubliait sa peur.
Il reçut durant les premières années quelques lettres au nom du malgache qu'il brûla sans même prendre la peine de les lire, puis, petit à petit, le courrier se tarit. Ce n'est que beaucoup plus tard, alors qu'il "était" interne des Hospices Civils de Lyon, que la malle fut découverte et que l'affaire du "squelette sans tête et sans mains" défraya la chronique. Mais là aussi l'enquête s'enlisa, les journalistes se lassèrent de cette trouvaille qui ne débouchait sur rien, et finalement l'on put lire dans le Provençal qu'il devait s'agir d'un règlement de compte entre gens du milieu, ou bien encore d'une vengeance maffieuse eu égard à la tête et aux mains qui manquaient. Ce qu'il avait oublié d'envisager était qu'on pût être abonné au Provençal tout en demeurant à Madagascar.
Il poursuivit "ses" études de médecine tant bien que mal. Passées les premières années dévolues aux matières fondamentales et qui l'avait astreint à peaufiner ses techniques de mise au point d'antisèches, il se vit propulsé d'un seul coup dans l'univers hospitalier et en découvrit, avec consternation, tous les usages. Les codes hiérarchiques imprescriptibles ; la morgue des patrons et en corollaire le ressentiment des collègues qui s'étaient vu souffler sous leur nez le poste de chef de service ; la fatuité des internes et les rituels simplistes auxquels il se prêtaient dans l'enceinte de l'internat ; le mépris dans lequel ceux-ci tenaient les infirmières ; le sadisme des surveillantes qui se vengeaient sur les externes de toute une vie d'humiliation ; l'hystérie sans objet qui semblait devoir régner dans les services d'urgence ou les salles de réveil ; les visages hallucinés des patients qui ne comprenaient rien à ce qui se passait autour d'eux...
Le corps médical hospitalier? une classe sociale à soi seule où les réflexes petit-bourgeois tenaient lieu de préceptes aristocratiques, où les intrigues et le carriérisme tentaient de se dissimuler derrière des considérations pseudo humanitaires ou le soi-disant amour de la Science. Sa duplicité s'en trouva renforcée. Plus les années passaient et plus il se sentait étranger à tout ce qu'il côtoyait, alors même qu'il s'était persuadé, après le meurtre du malgache, que son intérêt pour la médecine finirait par se manifester et lui permettrait d'espérer avoir un jour une vie “comme tout le monde”. Jour après jour il apprenait à “jouer au médecin”, à faire les gestes qu'on attendait de lui. Il avait acquis une telle maîtrise dans la confection de procédés de toutes sortes pour tricher aux examens qu'il se laissait aller parfois à s'intéresser à ce qu'il recopiait. Cela ajouté au fait qu'il assistait à tous les cours lui permit d'acquérir une culture médicale tout à fait correcte. Bien sûr, lorsqu'il s'agit de préparer l'internat, il déchanta. Il s'inscrivit dans la conférence la plus réputée et se retrouva à sous-coller avec trois carabins particulièrement acharnés : il se rendit compte qu'il ne tiendrait pas longtemps leur rythme et abandonna en prétextant qu'il était inscrit à une autre conférence, à Marseille, ce que ses acolytes accueillirent par des ricanements. Il n'en avait cure.
L'année du concours, il passa Montpellier, Lyon et Paris. Evidemment, et pour la première fois, il lui fut impossible de tricher. Il dut "plancher" comme tout le monde sur les sujets qu'on lui soumettait et il se rendit compte non sans satisfaction qu'il avait finalement accumulé au cours de toutes ces années suffisamment de connaissances pour ne pas trop mal s'en sortir. Hélas, cela ne suffit pas : il ne fut déclaré admissible qu'à Lyon et échoua aux dernières épreuves.
Il avait repéré, pendant les épreuves d'admissibilité, un étudiant parisien qui semblait ignorer le reste de l'Humanité et lisait avec ostentation un périodique révolutionnaire. Il s'était payé de culot et lui avait proposé de déjeuner avec lui, ce que l'autre avait accepté avec une précipitation qui en disait long à la fois sur ses moeurs et sur son état de déréliction. Pierre ne s'était pas trompé : c'était un jeune étudiant (il n'avait pas encore vingt deux ans), bûcheur, idéaliste, homosexuel, frustré, qui ne voulait rien tant que devenir chirurgien et partir opérer des petits enfants en Afrique. Il n'avait plus aucun contact avec sa famille et se payait ses études en assurant des gardes d'infirmier dans une clinique. Ils fêtèrent la fin des épreuves à Paris en faisant le tour des bars et des boites de nuit du Quartier Latin. Pierre, tout en évoquant sa liaison avec Eliane, qui était devenue entretemps professeur d'Espagnol à Béziers, n'eut guère à user de sa séduction pour qu'Alain - c'était son nom - tombe littéralement dans ses bras. Avant que le comportement de l’étudiant, l'alcool aidant, ne dégénère, il réussit à le faire monter dans un taxi et à le raccompagner chez lui.
Alain habitait une chambre de bonne, rue Blanche, d'allure monacale, encombrée de livres, où tout semblait tiré au cordeau. Pierre s’employa à mettre fin une fois pour toutes à ce bel ordonnancement. Passé le premier moment d'hésitation, sinon même de répulsion - quand il eut à quelques centimètres de son visage celui défait d’Alain et son regard empreint d'une certaine niaiserie à l'idée qu'il allait perdre ce soir-là sa virginité - il ferma les yeux et s'abandonna à ses pulsions du moment qui avaient sans doute plus à voir avec le sadisme qu'avec l'homosexualité. Contre toute attente, la nuit qu'il passa avec le jeune homme fut une manière de révélation pour tous les deux : le jeune carabin était déchaîné et l'alcool qu'il avait ingurgité, loin de l'engourdir, semblait avoir décuplé ses capacités imaginatives et sa perversité. Ils s'endormirent épuisés, à l'aube, au milieu d'un désordre indescriptible.
Comme Pierre s'y attendait, l’étudiant se réveilla fou amoureux. Il eut quelque difficulté à masquer son amusement quand il l'observa, tout en faisant semblant de dormir, préparer le plateau du petit déjeuner en chantonnant, nu comme un vers. Il sut d'emblée qu'il allait pouvoir en disposer à sa guise. Il n'y avait pas, se disait-il, de temps à perdre. Alors qu’Alain, accroupi, était en train de lui verser une tasse de café, il prit un peu de beurre et entreprit de lui graisser l'anus, doucement, puis d'enfoncer son doigt dans l’orifice, progressivement, et de l'y laisser en exigeant de lui qu'il continue de le servir comme si de rien n'était. Il n'avait pas terminé sa deuxième tartine qu'il le vit, au comble de l'excitation, éjaculer à grands jets sur le pot de confiture en gémissant comme s'il rendait son dernier soupir. Trois jours d'un huis clos sexuel ininterrompu lui suffirent alors pour faire de lui une sorte d'esclave auquel il soutira un maximum de renseignements sur la vie passée et présente et qu'il obligea à cesser de voir toute autre personne que lui sous la menace de mettre un terme à leur relation. Il l'autorisa néanmoins à continuer son travail d'externe à l'Hôpital Lariboisière et ses gardes à la clinique L... Alain ne devait pas lui téléphoner, il était seul à pouvoir le faire.
Rentré à Montpellier, il passa une semaine à vaquer à ses occupations. Il commença par écrire une lettre à ses parents dans laquelle il leur expliquait qu'il avait sans doute ses chances pour l'internat de Lyon ou celui de Paris mais qu'il avait raté celui de Montpellier. Puis il partit à Béziers retrouver Eliane et lui tint le même discours. Ce n'est que de retour à Montpellier qu'il décida de contacter Alain. Avant même la fin de la première sonnerie, le jeune homme avait déjà décroché et dit "allo" d'une voix blanche. Pierre se dit qu'il était sur la bonne voie. Après quelques paroles échangées à propos de la publication des résultats - ce dont apparemment Alain se fichait comme de l'an quarante - Pierre intima l'ordre à celui-ci de se taire et de suivre à la lettre ses instructions. Il s'ensuivit une longue séance de sado-masochisme par téléphone interposé au cours de laquelle Pierre obligea l’étudiant à se livrer à toutes sortes d'exercices érotiques à mains nues ou au moyen des ustensiles les plus variés. Les gémissements ne se firent pas attendre et lorsqu'un hurlement sourd lui fit comprendre que l'autre avait atteint l'orgasme il raccrocha brutalement, et attendit cette fois dix jours avant de rappeler.
Les "séances" au téléphone se répétèrent ainsi à intervalle plus ou moins régulier, jusqu'à ce jour où Alain prit sur lui d'interrompre la séance pour informer Pierre que les résultats de l'internat de Lyon étaient publiés. Compte tenu de cette bonne nouvelle Pierre décida que pour une fois ils allaient en rester là, ce que l’étudiant, au comble de son délire érotique, interpréta comme une brimade supplémentaire... Pierre décida de se rendre à Lyon en voiture et donna l’ordre à Alain de l'y rejoindre en train. Ils étaient convenus de se retrouver à la gare de Lyon-Perrache puis de se rendre ensemble aux Hospices Civils. En fait, Pierre avait prévu d'y passer avant de se rendre à la gare : il découvrit sans surprise que le jeune étudiant était reçu dixième. Il recopia ses notes ainsi que celles du vingtième candidat reçu sur un morceau de papier, acheta une bouteille de champagne qu'il dissimula sous le siège de sa voiture et vint cueillir le brillant nouvel interne à sa descente de train. Une fois dans la voiture, il prit la direction de Paris, le visage fermé. Alain mit quelque temps avant de réagir puis, s'apercevant de la direction que prenait Pierre et le voyant si sombre, éclata en sanglots. La seule phrase qu'émit Pierre : "Il y a encore Paris, on ne sait jamais...", fut comme un coup de grâce. Alain ne cessa de hoqueter jusqu'à Mâcon. C'est là que Pierre choisit d'arrêter la voiture sur le bas-côté, de tirer la bouteille de champagne de dessous son siège avec deux gobelets, et de lui annoncer avec le même air sombre qu'ils étaient reçus tous les deux. Comme il l'avait prévu, Alain ne le crut pas. Aussi fit-il semblant de se rappeler soudain qu'il avait relevé leurs notes sur un bout de papier... Alain fut pris d’une sorte de crise d’hystérie, faisant alterner larmes et rires suraigus, à laquelle Pierre réussit à mettre fin en l’obligeant à lui faire un début de fellation.
Pierre pensait que son plan se déroulait parfaitement. Il annonça à Alain qu'il lui avait réservé une surprise. Il connaissait un motel - il y en avait encore très peu en France à cette époque - au Nord de Mâcon, en bord de Saône, et il lui expliqua qu'il voulait fêter leur succès par une étape insolite. Pour plus de discrétion, Alain resterait caché sous le tableau de bord pendant que Pierre irait réserver la chambre. Alain, déjà grisé par le champagne, à la fois prostré et surexcité, se plia à tout ce que lui demandait Pierre, tel un automate. Pierre ressentit - c’était bien la première fois - un peu de pitié pour lui et se promit de le faire jouir comme jamais avant de lui donner l'estocade.
Arrivés dans la chambre, il obligea Alain à effectuer des simulacres de strip-tease qui, bien entendu, ne furent jamais effectués suffisamment bien, ce qui le contraint à sévir. Il s'ensuivit des gages de plus en plus compliqués qui mirent Alain dans un tel état de suffocation que Pierre en vint à se dire que le jeune homme allait peut-être y passer sans qu’il ait à bouger le petit doigt. Le frêle garçon était à ce point en quête d'absolu qu'il était prêt à se livrer à Pierre tout entier, corps et âme. Il n'y avait à ce moment-là plus rien d'humain dans son regard : il avançait à quatre pattes, au milieu de la pièce, nu comme un ver, la salive coulant en longs filets de ses lèvres jusque sur la moquette, la croupe tendue. Et puis non, se dit Pierre, refusant toute improvisation et ne voulant pas bouder son plaisir, il le saignerait au moment de l'orgasme, comme il l'avait imaginé depuis le début.
Il lui banda les yeux, le poussa vers la salle de bains et le fit monter dans la baignoire. Puis il se déshabilla et se saisit de son rasoir qu'il cala entre ses dents. Il prit alors tout son temps, après lui avoir enfoncé une serviette dans la bouche, pour le sodomiser. Doucement d'abord, puis de plus en plus fort, en faisant durer les choses, ou en les interrompant brutalement - ce qui avait comme effet sur Alain de le faire geindre - pour reprendre sur le même rythme. Il tenait dans la main gauche la verge d'Alain. Lorsqu'il sentit l’anus de l’étudiant se contracter par salves autour de son sexe et son sperme lui couler sur la main, il se saisit du rasoir et lui fit une profonde entaille au niveau de la carotide droite. Le sang gicla aussitôt et le corps d'Alain s'affaissa entre ses bras, pris de convulsions. Il le plaqua contre le carrelage et continua de s'agiter en lui, le visage barbouillé de son sang, comme s'il avait voulu le clouer au mur, avant que de le laisser choir et d'éjaculer sur sa dépouille.
Quand tout fut fini, il s'accorda quelques minutes pour récupérer ses forces. Il ne tenait plus sur ses jambes. L'odeur du sang continuait de l'enivrer. Il fit couler la douche sur son corps et sur celui d'Alain afin de voir un peu plus clair dans ce carnage, puis il pratiqua une entaille profonde au niveau de la seconde carotide, et disposa le corps d'Alain en déclivité, les jambes pendantes au-dessus du rebord de la baignoire. Il laissa l'eau couler pendant qu'il s'occupait à nettoyer méticuleusement les murs et le sol. Depuis l'épisode "René", il commençait à prendre la main. Lorsqu'il eut terminé et que le corps d'Alain fut exsangue, il alla chercher dans la chambre sa trousse de dissection et entreprit de le découper. Une dizaine de lames de bistouri y passèrent. A la fin, il se recula, plutôt fier du résultat. Il rinça de nouveau les différents morceaux dans la baignoire, étendit dessus un grand drap de bain qu'il avait sorti de sa valise, et se brossa les dents. Tout cela l'avait fatigué. Il s'allongea sur le lit et s'endormit comme une souche.
C'est encore une fois au beau milieu de la nuit qu'il se réveilla et commença à réfléchir à ce qu'il allait faire. Tout d'abord, il vérifia que parmi les objets personnels d'Alain se trouvaient bien ses papiers et ses clefs d'appartement. Puis il alla chercher dans le coffre de la voiture une grande valise qu'il avait pris soin d'acheter le jour même, avec des espèces, à Lyon. Il y disposa les différents morceaux du corps d'Alain et ne garda que la tête. Il pensa aussi à découper la pulpe de chaque doigt, dont il se débarrassa dans la cuvette des WC. Son plan consistait à jeter la valise dans la Saône avant de remonter à Paris et de nettoyer complètement le crâne afin d'en faire une sorte “d'objet pour étudiant en médecine". Quelques heures de court-bouillon et de l'eau de javel y suffiraient.
Après s'être soigneusement préparé, et avoir tout vérifié une dernière fois, il quitta la chambre avant l'aube. Il avait bien entendu pris soin de la payer d'avance. Cela pouvait intriguer le propriétaire des lieux mais il préférait se débarrasser de la valise alors qu'il faisait encore nuit. Il finit par trouver ce qu'il cherchait : un pont en pleine nature, loin de toute agglomération. La lune était couchée et l'obscurité était totale. Il sortit le cric et la roue de secours, pour faire diversion au cas ou quelqu'un l'aurait croisé à cet instant, mais cette précaution ne lui fut d'aucune utilité. Tout était désert et silencieux à cette heure de la nuit. Il put hisser en toute tranquillité la valise sur le parapet et la regarder tomber et disparaître dans l'eau noire, définitivement. Une quinzaine de secondes plus tard, la surface de l'eau était redevenue aussi tranquille qu'auparavant. Il pensa : "Comme la nuit est douce, et comme tout cela est facile!" et s'attarda à fumer une cigarette, adossé à sa voiture, en attendant les premières lueurs de l'aube.
La route du retour à Paris fut pour lui comme le début de nouvelles aventures, un peu comme ces départs en vacances quand il était encore enfant et qu'il n'avait d'autre souci que d'oublier l'école à toute vitesse, de regarder le paysage défiler à travers la portière de l’automobile de son père, et de rêver à la liberté dont il pourrait profiter pendant deux mois. Il se dit qu'il allait devoir rompre avec Eliane, prendre ses distances avec sa famille, brouiller davantage les pistes, et puis envisager, même si Alain lui avait juré qu'il ne fréquentait absolument aucun étudiant en médecine, de se débarrasser sans état d'âme de tout nouveau venu susceptible de le gêner dans son entreprise. Il pensait, en sifflotant, qu'il prenait de l'assurance et que tout cela était finalement bien peu de chose. Cette fois, lorsqu'il s'était agi de charger la valise dans le coffre de la voiture, non seulement il n’avait pas tremblé mais encore il n’avait ressenti aucune anxiété, au contraire de la première fois, lorsqu’il avait fallu descendre la malle remplie des morceaux du malgache, aidé en cela par le fils de la concierge. Il se rendait compte qu’il ne ressentait plus rien. Absolument rien.
Arrivé à Paris, il descendit dans un petit hôtel de la rue Pigalle, sous un faux nom, et attendit plusieurs jours avant de se rendre, de nuit et muni de provisions, dans l'appartement d'Alain. Il y demeura plusieurs jours, n'allumant jamais la lumière et ne s'autorisant à marcher ou à déplacer les meubles que dans la journée, après qu'il eût entendu partir les voisins. Quand il eut tout inventorié, classé, trié, quand il eut disposé les papiers d'identité de l’étudiant devant lui sur un bureau, il s'assit, regarda par la fenêtre, inspira profondément et dit : "Je suis Alain Paluel". Ainsi suffisait-il de le dire pour le devenir. A quoi tenait l'identité finalement... Il vida petit à petit l'appartement de son contenu, exceptés les meubles, et arpenta Paris en tous sens pour y déposer les différents objets qui avaient appartenu à Alain, dans les endroits les plus incongrus, jusqu'aux livres médicaux qu'il se résigna par prudence à abandonner, comme il en avait pris l’habitude maintenant, sur des rayonnages de bibliothèques.
De retour à Lyon, il fit le tour des agences immobilières. Il en trouva une qui, dans la mesure où il payait comptant six mois d'avance, ne l'obligeait pas à montrer une attestation d'un employeur ou quoi que ce soit d'approchant. Il loua donc un studio, au nom d'Alain Paluel, s'occupa du changement d'adresse et écrivit en utilisant la machine à écrire de l’étudiant au propriétaire de l'appartement de Paris pour lui signifier "son" départ définitif, en joignant un mandat correspondant là aussi à trois mois de loyer et en précisant qu'il lui laissait les meubles. Maintenant, il lui restait à faire de même à Montpellier, à venir s'installer à Lyon et à se préparer tout l'été pour jouer son rôle à la perfection dès le 1er Octobre, date de “sa” prise de fonction. A Montpellier, il écrivit une lettre manuscrite à Eliane lui annonçant qu'il avait échoué à l'internat, qu'il avait trouvé un poste en Nouvelle Calédonie, lequel poste lui permettrait de valider son stage interné et qu'il préférait que leurs relations en restent là. Il y ajoutait la touche finale d'une contravention dont Eliane avait écopé en lui empruntant sa voiture. C'était sec et suffisamment salaud pour qu'elle lui en veuille définitivement et l'oublie encore plus vite. Il fit aussi parvenir à ses parents un courrier où il leur expliquait qu'il avait été reçu à Lyon et qu'il avait décidé d'effectuer sans plus attendre son service militaire outre-mer. Cela permettait d'attendre au moins deux ans avant de trouver autre chose. D'ailleurs ce n'était pas du côté de ses parents, avec lesquels les contacts tout en restant cordiaux s'étaient beaucoup espacés, qu'un danger pouvait survenir. Quant à ses obligations militaires, tout était verrouillé : il avait, au moment du conseil de révision, pu réunir un dossier médical imparable composé de certificats fabriqués à partir de différents papiers à en-tête volés chez des confrères de son père. Pour ce qui concernait Alain, il avait découvert dans ses papiers une attestation d'exemption, ce qui ne l'avait pas étonné.
Il organisa son déménagement dans les moindres détails, régla le solde de l'appartement, demanda à son père de lui envoyer une dernière fois de l'argent et, après avoir vérifié que son compte était bien crédité, le ferma. Puis il se rendit à Marseille chez l'homme qui lui avait la première fois fourni de faux papiers au nom de René Blainvilliers. Il lui demanda la même chose, cette fois au nom d’Alain Paluel. L'affaire se déroula aussi vite et il n'y eut guère que le prix, qui avait quasiment doublé entretemps, qui rendit Pierre quelque peu nerveux. Et puis cet homme, même si on pouvait penser que la persistance de son négoce était directement liée à son silence, était finalement le seul à connaître quelque chose de sa vie. Il y avait un risque à courir, mais Pierre se disait qu’il ne pouvait faire autrement. Au fond, il savait que tout cela finirait un jour par prendre fin mais il préférait ne pas encore y penser et avançait, avançait toujours, se grisant à l'avance des multiples péripéties qui allaient jalonner désormais pensait-il son existence. C'était évidemment compter sans sa rencontre avec Marcia, la naissance de Lolita et le reste...
Il passa l'été à Lyon, prenant tout son temps pour repérer les lieux, s'habituer à ce qu'allait être sa nouvelle vie, fit quelques allers-retours à Paris afin de recueillir le maximum d'indices sur la vie passée d'Alain, et se rendit à Marseille afin de prendre possession de ses nouveaux papiers d'identité, papiers qu'il commença à tester prudemment chez des commerçants. Tout se passant bien, il s’enhardit à ouvrir un compte bancaire : les formalités ne posèrent aucun problème. Peu de temps après, il reçut la convocation pour le choix du service hospitalier dans lequel il allait devoir travailler et fut satisfait de voir que le courrier lui était bien réexpédié. Ce fut le déclic : il était vraiment devenu Alain Paluel.
Il se rendit sans aucune inquiétude au choix des postes d’internes. Il gardait au fond de lui la certitude qu'il avait, avec Alain, tiré le bon numéro. L’étudiant ne fréquentait personne et il y avait une chance sur un million pour que quelqu'un le connaisse. De fait, lorsque le nom d'Alain Paluel retentit dans l'amphithéâtre, il leva la main et déclina son choix sans que personne ne songeât à l'interrompre : il passait sans encombres la première épreuve. Une autre consisterait sans doute à faire face à la famille d'Alain qui ne manquerait pas un jour ou l'autre de se manifester. Toutes ces épreuves à venir, loin de l'inquiéter, ne faisaient qu'aiguiser sa vigilance et lui apportaient en même temps une sorte de paix intérieure qu'il ne s'expliquait pas. “A quoi tout cela rime?” se demandait-il parfois. C'était à la fois un jeu, un pari avec lui-même, un acte qui lui faisait toucher du doigt l'irréversibilité du temps, l'aveu de sa propre impuissance, et surtout une fuite en avant pour échapper à la détresse insondable qui le tirait par les pieds depuis son échec au baccalauréat. Pourquoi n'avait-il pu surmonter cet échec et s'était-il engagé dans une entreprise aussi folle? il ne voulait pas y penser. Et le meilleur moyen pour y arriver, c'était d'avancer, toujours et encore, et d'ajouter d'autres forfaits à ceux déjà accomplis.
Il passa l'été avec insouciance, fréquentant les terrasses de café ensoleillées, tentant sa chance à chaque fois qu'il le pouvait avec des filles, sans jamais se dévoiler. Il se rendit à Marseille, se paya des prostituées, en étrangla une trop affectueuse chez qui il avait senti poindre l'envie de s'en sortir et se débarrassa du corps vers Miramas, sur la voie ferrée, à la sortie d'un tunnel. Il lui vint à l'esprit qu'on aurait pu alors dire de lui qu'il était un monstre, mais ce terme lui paraissait trop puéril, trop rattaché aux contes de fée de son enfance, ceux en particulier de Madame Leprince de Beaumont qui lui avaient toujours semblé bien supérieurs aux autres. (Il s'étonnait encore maintenant qu'une personne porteuse d'un patronyme aussi beau pût imaginer des histoires aussi lugubres.) Non, il pensait qu'il n'était pas un monstre, seulement un homme méthodique et organisé qui se comportait avec les gens comme avec les choses : il classait, rangeait, organisait tout de façon minutieuse, puis il nettoyait, jetait, éliminait, pour faire place nette, définitivement. C'est ainsi qu'il pouvait progresser, sans avoir l'impression désagréable d'avoir en permanence les semelles collées à la route. En multipliant les crimes, il acquérait progressivement une technique, la peaufinait, lui donnait toutes les caractéristiques d'une "science" qu'il aurait possédée parfaitement, lui qui avait été incapable jusqu'alors d'en assimiler une sinon par le biais d'une autre technique, celle des tricheurs. Il comprenait qu'il devait y avoir derrière tout cela d'autres motivations mais il était incapable de deviner lesquelles. Il avait la conviction qu'il n'était pas en mesure de réaliser ce pour quoi il avait été longuement conditionné et qu'il pouvait en même temps exceller dans le crime.
Il tenta de se préparer à ses nouvelles fonctions d’interne en révisant ce qu'il avait appris depuis six ans mais l'ennui le gagna rapidement et les livres finirent par lui tomber des mains. Le bon classement d'Alain à l'internat lui avait permis de décrocher son premier stage dans un service de médecine interne. Il pensa que le rythme de travail ne serait pas trop fatigant ; en cela il se trompait. Passées les premières semaines pendant lesquelles il mit ses difficultés de concentration sur le fait qu'il devait s'habituer à son nouveau patronyme, il comprit qu'il n'aimerait décidément pas la Médecine, ses pompes et ses oeuvres et que, même s'il parvenait par il ne savait quel subterfuge aux plus hautes fonctions, il n'arriverait jamais à croire vraiment en ce qu'il faisait.
Que faire dans ces conditions? Il sentait que le couvercle s'était refermé sur lui, qu'il était pris dans la nasse de cette destinée qu'il avait voulu faire sienne et qui désormais le dépassait, et qu'il devait aller jusqu'au bout. Parfois, il se disait qu'il aurait pu démissionner, reprendre sa véritable identité, trouver un emploi d'ouvrier dans une usine et se faire oublier, ou bien même s'engager dans la Légion... mais très vite la perspective de devoir tomber sous la coupe d'abrutis et faire le gros dos l'accablait. C'est une option qu'il aurait dû prendre tout de suite, après son échec au baccalauréat, mais pas maintenant, alors que tout s'enchaînait comme par miracle et que son parcours devenait à ses yeux plus réel que celui des gens intègres qu'il côtoyait quotidiennement. Il lui arrivait de se réveiller la nuit, de rester les yeux ouverts dans l'obscurité, et de penser qu'il était véritablement Alain Paluel, interne des Hospices Civils de Lyon, et que tout autour de lui n'était qu'artifice. Au bout de quelques instants une angoisse atroce l'étreignait, il se levait précipitamment et courait se mettre la tête sous l'eau froide. Il passait le restant de la nuit toutes lumières allumées, à faire les cent pas ou à tenter de lire un chapitre sur la sclérose en plaques ou le pemphigus bulleux. Le lendemain, rasé de frais, il avait fière allure dans son impeccable blouse blanche, le stéthoscope autour du cou, le marteau réflexe dans la poche droite et le guide des constantes biologiques dans la gauche. Il était courtois avec ses collègues, respectueux sans être obséquieux avec le patron, charmeur avec les infirmières et apparemment dévoué à ses malades.
Sa vie s'organisa à Lyon sans trop de difficulté, même s'il ne pouvait plus désormais compter sur les subsides de son père. Il lisait régulièrement les journaux mais aucune nouvelle d'un corps retrouvé dans la Saône ne vint jamais l’inquiéter. Il finit par ne plus penser aux trois meurtres qu'il avait commis et se surprit même un jour à se dire qu'il avait finalement une vie “comme tout le monde".
Il effectua des gardes en service de réanimation pour améliorer son ordinaire. L'ambiance y était assez particulière : à la fois beaucoup plus potache et beaucoup plus tragique qu'ailleurs. Sans doute était-ce dû à ce roulement important des patients, lesquels arrivaient dans le service à l'article de la mort et repartaient quelques jours après pour être autopsiés. Pas tous, bien entendu, mais quand même un nombre suffisamment important pour que chaque matin la question rituelle fût celle de demander combien parmi les patients avaient passé l'arme à gauche pendant la nuit. Il y en avait de toutes sortes : des accidentés de la route, des cancéreux en phase terminale, des suicidaires, des malades neurologiques incurables...
Il ne peut pas dire, à distance, quand lui vint l'idée, car en fait l'idée ne lui vint pas. Aucune idée ne lui traversa l'esprit, ce fut juste un automatisme : une nuit, alors qu'il était seul dans une des ailes du pavillon, il pénétra mécaniquement dans la chambre d'un homme insuffisant respiratoire chronique, qui avait pour seul défaut de ne pas agoniser assez vite, intervertit ses sondes trachéale et gastrique et fit fonctionner la nutri-pompe à pleine vitesse. Il maintint l'homme sur son lit pendant qu'il suffoquait dans un gargouillement impressionnant. En une minute, tout fut fini. Il reconnecta les sondes normalement et s'éclipsa discrètement. Une heure après, une infirmière affolée, certaine d'avoir fait une erreur, venait le chercher pour constater le décès. Il la rassura et remplit le certificat comme suit : "Fausse route par régurgitation. Inhalation accidentelle de la sonde gastrique". C'était une mort de plus, personne ne lui en fit la remarque. Il prit alors l'habitude de "nettoyer" le service, comme il aimait à penser, en surveillant néanmoins les statistiques pour ne pas qu'on puisse faire le rapprochement entre sa présence dans cette unité et une recrudescence des décès. Ce fut efficace, et jusqu'au patron qui se félicita avec un certain cynisme d'avoir de plus en plus de “mouvements” dans son service. "Si tu savais, mon pauvre vieux...", pensait Pierre.
Les semestres se succédèrent. Indifférent au contenu de son travail, il n'avait cure de chercher à se spécialiser. Il passa ainsi de médecine interne en dermatologie, de cardiologie en psychiatrie, de rhumatologie en gynécologie... travaillant juste ce qu'il fallait pour faire bonne impression sans laisser pour autant aux équipes soignantes un souvenir impérissable de son passage. Il ne se liait avec personne, infirmières ou médecins, et se contentait de rabâcher à celles ou ceux qu'il côtoyait les mêmes détails de sa vie soi-disant privée : la famille demeurant à Valenciennes, la fiancée anglaise qu'il allait retrouver dès qu'il pouvait à Londres.
Il n'attendit pas la fin de “ses” deux premières années d'internat pour reprendre contact avec sa propre famille. Il débarqua un jour à Nantes, à l'improviste, en laissant entendre à ses parents qu'il avait été rapatrié pour raisons sanitaires et qu'on effectuait sur lui de nombreux bilans afin de découvrir l'origine d'une fièvre récurrente inexpliquée qu'il avait commencé à présenter peu de temps après son arrivée à Nouméa. Il avait pris la résolution de se fâcher avec sa famille pour se donner la possibilité de couper les ponts. Il prit le premier prétexte pour partir en claquant la porte : l'insistante curiosité de sa mère à propos de ses liaisons féminines. Deux jours plus tard, il envoyait un télégramme où il leur faisait part de sa décision de ne plus les revoir. Le risque était qu'ils cherchent à le contacter et qu'ils fassent choux blanc, auquel cas il conviendrait de trouver alors une autre explication. Ce dont il n'avait été jusqu'à maintenant jamais à court.
Peu à peu les choses s'organisaient, s'apuraient. Il élaguait les branches inutiles : sa famille, ses relations, ses origines... Il était devenu non un individu mais une sorte d'entité abstraite seulement caractérisée par sa profession. Lorsqu'il quittait l'hôpital, il avait l'impression de devenir transparent, c'était d'ailleurs au point que personne ne se retournait jamais sur lui ou le reconnaissait. Sa vie autre que "médicale" était parfaitement souterraine, clandestine.
L'ennui le gagna, inévitablement. La fréquentation des prostituées et ses virées à Paris, à Genève ou à Marseille ne suffirent pas à occuper le temps qu'il ne pouvait passer à exercer ses fonctions. Il cultivait ce paradoxe d'avoir pris en grippe l'univers hospitalier et de ne pouvoir se sentir en accord avec son identité autre part qu'à l'hôpital. Il n'arrivait pas à lire, tous les livres lui tombaient des mains. Seule la rubrique "faits divers" des quotidiens arrivait encore à l'intéresser. Il prit l'habitude d'aller au cinéma, à la cinémathèque, à l'opéra, au concert... Il n'y avait guère qu'assis anonymement au milieu d'autres spectateurs, totalement passif, qu'il trouvait un peu d'apaisement. Il en acquit, à son corps défendant, une culture cinématographique et musicale considérable, sans en retirer jamais le moindre plaisir esthétique. Il sentait qu'il allait finir par sombrer dans une forme de dépression avant la fin de l'internat s'il ne réagissait pas.
Il entreprit alors de rédiger sa thèse. Là encore, une fois passé le premier sursaut d'énergie qui l'amena à prendre rendez-vous avec un patron et à décider d'un sujet ("A propos de cinquante huit observations concernant des patients atteints de Sclérose Latérale Amyotrophique"), il lui fut impossible d'organiser son travail et de voir dans quelles directions il lui faudrait orienter ses recherches. Par contre, pour continuer de "nettoyer" le service de réanimation, là, il n'y avait aucun problème : il employait des trésors d'imagination pour réaliser ses forfaits. Ce qui avait toujours le don de le requinquer.
Il en vint à se rendre à Marseille et à Nice où il recopia consciencieusement des pans entiers d'autres thèses traitant du même sujet et les "adapta" aux observations dont il disposait. Le résultat était assez moyen mais suffit néanmoins à ce qu'il fût nommé Docteur, le patron n'ayant pas lu sa thèse hormis les conclusions et le jury lui ayant épargné l'épreuve d'une vraie soutenance dans la mesure où il était le dernier à passer. A cette époque, déjà, la thèse de Doctorat en Médecine était devenue une sorte de mémoire de fin d'études, un pensum que les étudiants, habitués qu'ils étaient devenus depuis toutes ces années à écrire en style télégraphique et abêtis par leur pratique, redoutaient plus que tout. Tout le monde connaissait, plus ou moins, le cas de tel étudiant qui avait "payé un nègre" pour qu'il lui rédige sa thèse ou de tel autre qui avait soumis à son jury la thèse, recopiée à la virgule près, d'un étudiant d'une autre université. Des noms circulaient et, exceptés ceux qui ambitionnaient de faire une carrière hospitalière, tous les autres étudiants se débarrassaient de cette corvée en utilisant des moyens plus ou moins licites.
Le jour de la "soutenance", les familles des autres candidats furent présentes - les dames en chapeau, les messieurs en costume - et les flash crépitèrent pour immortaliser cette journée mémorable. "Quelle foutaise!", pensa-t-il, en passant la toge avant de prêter le serment d’Hippocrate. La voix caverneuse de l'étudiant à qui il incomba d'en lire les préceptes, résonnant sous les voûtes de la salle des thèses, lui en imposa. Il s'en voulut d’être impressionné. "Je ferai bien ce que je veux!", dit-il entre ses dents, maudissant ces imprécations.
Sa thèse en poche et le dernier stage d'interne bouclé, il décida de s'octroyer six mois de vacances avant d'effectuer ses premiers remplacements. Il mit son diplôme, quelques affaires de toilette et des vêtements de rechange dans un sac, rangea méticuleusement son appartement et en élimina tout document nominatif. Sans doute, sans y penser vraiment, avait-il prévu qu'il ne reviendrait jamais à Lyon.
Il fit ses adieux au concierge en lui laissant entendre qu'il allait à Londres où sa fiancée l'attendait, puis il se rendit à la gare et là prit un aller-simple pour Marseille. Il avait acheté un grand nombre de journaux et entreprit pendant le trajet d'en lire le contenu politique. Ce fut une manière de révélation : la guerre d'Algérie, la guerre froide, les péripéties de la 5ème République... tout lui parut étrange. Il avait l'impression de lire quelque conte philosophique, de Voltaire ou de Swift, mais en aucun cas le récit d'événements réels qui auraient pu le toucher, de loin ou de près... Son sentiment d'isolement et de solitude en fut décuplé, et lorsqu'il se retrouva Gare Saint-Charles, en haut des marches, dans la lumière éclatante de la mi-journée, avec Marseille à ses pieds, il fut pris d'une angoisse si violente qu'il fut obligé de rentrer de nouveau dans la gare et d'aller se réfugier dans des toilettes. Il y resta bien une heure avant d'oser ressortir et de descendre vers la Cannebière, à petits pas.
Une fois reclus dans une chambre d'hôtel, il n'en sortit plus avant la nuit. Il passa ainsi près d'une semaine à dormir le jour et à sortir à la nuit tombée. Il déambulait alors autour du vieux port ou dans les ruelles avoisinantes et finissait par se payer une prostituée. A chaque fois qu'il réintégrait sa chambre, il s'empressait de vérifier si le précieux diplôme était toujours au fond de son sac. Il le disposait sur le lit, s'asseyait devant en tailleur et restait en contemplation. Cela pouvait durer des heures. Un jour il s’ébroua et décida de retourner voir le faussaire pour qu’il lui fabrique à son nom, mais aussi à celui de René Blainvilliers, diplôme et certificats qui pourraient éventuellement lui être demandés. Il fut ainsi en possession de papiers officiels au nom de trois personnes différentes. Cela avait l’heur à la fois de le rassurer et de le plonger dans une grande perplexité. Qui était-il au juste?... René Blainvilliers?... Alain Paluel?... Pierre Le Douarin?... il ne savait plus. Il possédait enfin le fameux parchemin, qui plus est en triple exemplaire, qui avait été le but de toutes ses années d'errance et de tous ses forfaits, mais d’un autre côté il n'avait plus aucune attache, plus aucune relation. Il flottait en dehors du monde, dans un espace sans dimension où son identité avait fini par se diluer. Quant à la médecine, l'hôpital, tout cela lui semblait désormais une vaste farce.
Au bout d’une quinzaine de jours, il régla sa chambre et se rendit à la gare. Il avait envie de voyager, de prendre le premier train en partance, advienne que pourra...
Dans le hall, il tomba en arrêt devant des affiches de la Légion Etrangère. Il ressentit une espèce de “flash” et ne mit pas une minute pour décider de s'engager. Il prit un billet pour Salon de Provence et se présenta le jour même au bureau de recrutement. Il fut satisfait de la tournure que prenaient les événements : on ne lui posa aucune question sur son passé et lorsqu'il fallut décliner son identité il n'hésita pas une seconde et dit : Pierre Le Douarin. Passée la surprise d'avoir donné son vrai patronyme, il trouva qu'il avait bien fait. Après tout, depuis une dizaine d'années, il vivait sous d'autres noms et son véritable nom n'avait jamais défrayé la chronique. Il ne courait aucun risque.
Dans les premiers temps, il se félicita de la décision qu’il avait prise. Le règlement, la discipline, l'absence de référence au passé, étaient autant d'éléments d'un cadre nouveau qui lui permettaient de lutter contre l'angoisse. De fait, il se sentait apaisé. Il avait recouvré un rythme de veille et de sommeil normal et se pliait avec un certain bonheur à toutes les contraintes qu'on lui imposait. Mais progressivement, la vie en chambrée sans aucune possibilité d'intimité, l'état d'esprit qui régnait entre les légionnaires du rang : tout lui devint insupportable. Il s'isola et revendiqua un surcroît de tâches qui rapidement l'épuisèrent. Au cours de l'hiver, il fut atteint d'une pneumonie assez sévère qui l'obligea à passer une quinzaine de jours à l'infirmerie. Ce fut en quelque sorte des vacances, mais lorsqu'il réintégra son peloton, il s'aperçut, en rangeant ses affaires, qu'on avait forcé le cadenas de son armoire métallique. Il ne lui manquait rien, aussi décida-t-il de ne pas faire d'esclandre. Mais le soupçon s'était inévitablement installé dans son esprit et il se surprit à regarder ses congénères d'un autre oeil, se demandant à chaque fois qu'il parlait avec quelqu'un s'il ne s'agissait pas du coupable.
Alors qu'il venait d'être affecté pour une mission en Afrique et qu'il se préparait mentalement à ce nouveau changement, un légionnaire qui ne faisait pas partie de sa chambrée et qu'il était loin de soupçonner, l'aborda en ville et lui proposa de lui payer un verre. L'homme, a priori sympathique, se révéla finalement retors : il avait eu vite fait de repérer chez Pierre son comportement réservé et sur la défensive et s'était juré d'en découvrir le "talon d'Achille", à seule fin d'avoir un pouvoir sur lui et d'en retirer d'éventuels bénéfices. La découverte de trois passeports et de trois diplômes de Docteur en Médecine porteurs de trois noms différents fut pour lui une aubaine. Il y avait anguille sous roche : Pierre était un faussaire ou un meurtrier, ou bien les deux.
Il fit comprendre à Pierre qu’il aurait beaucoup à perdre et commença de vouloir monnayer son silence. Pierre comprit tout de suite qu'il avait à faire à forte partie. L'homme s'exprimait calmement, avec le sourire, et aucun témoin de la scène n'aurait pu imaginer qu'à cet instant précis un chantage était à l'oeuvre. S'étant persuadé que Pierre devait avoir du "répondant" sur un plan financier, il avait des exigences importantes. Ils convinrent de se rendre ensemble à Lyon, par le train, au cours d'un permission commune afin que Pierre lui remette ce qu'il avait sur son compte bancaire. L'homme avait pris soin de noter au passage, en fouillant dans ses affaires, les coordonnées du-dit compte et l'adresse de l'agence.
Le jour venu, habillés en civil, ils s'éclipsèrent de la caserne, chacun de leur côté, à des heures différentes, et se retrouvèrent dans le train de Paris. Ils étaient convenus de ne pas s'adresser la parole, mais lorsque, à Valence, Pierre profita des quelques minutes d'arrêt pour aller s'acheter une bière, l'autre ne put s'empêcher de lui demander où il allait. Pierre prit cette marque d'inquiétude pour un bon présage. Il s'était muni d'une solution concentrée de barbituriques à demi-vie courte qu'il avait lui-même préparée et en versa le contenu dans la canette de bière dont il venait de boire la moitié. Lorsqu'il revint s'asseoir dans le compartiment, il prit le temps de garder un assez long moment la canette dans sa main avant de la poser devant lui sur la tablette. La chaleur aidant, l'homme ne fut pas long à lui demander s'il pouvait la terminer. Il mit quelques minutes à s'assoupir, et ce ne fut pas ses quelques soubresauts, comprenant trop tard que Pierre s'était joué de lui, qui l'en empêchèrent. Pierre ferma au verrou la porte du compartiment, baissa les rideaux, et étrangla prestement l'homme avec un filin. Quand cela fut fait, il dépouilla le corps de tout ce qui pouvait indiquer son identité et le fit basculer sur la voie. Cela lui donnait quelques heures d'avance. Arrivé à Lyon, il reprit le premier train pour Salon de Provence. Il arriva à la nuit tombante à la caserne. Des soldats s'étonnèrent de le voir rentrer si tôt alors qu'il avait une permission de trois jours. Il prétexta qu'il avait oublié quelque chose. Cette fois, il réunit ses quelques effets personnels ainsi que les passeports et les diplômes dans un sac, et quitta définitivement la caserne, sans se retourner. Il avait pris la décision de déserter.
Il se rendit à Marseille, gare Saint-Charles, et là fit de nouveau jouer le hasard : il choisit de monter dans le premier train qui partait. Il se retrouva en pleine nuit à Perpignan, attendit l'aube et monta dans le rapide de Barcelone. Il traversa l'Espagne d'une traite et, arrivé à Algésiras, s'embarqua pour Tanger, en présentant à chaque traversée de frontière un passeport différent. Il fuyait mais il n'avait pas peur. Il avait la certitude que quelque chose le protégeait.
Arrivé à Tanger, il se sentit en sécurité. L'atmosphère qui régnait à l'époque dans cette ville était particulière : il perçut que tout était possible, qu'il pouvait se fondre dans la population et “disparaître” sans que personne ne vienne l'inquiéter. Au bout de deux jours, il finit par pousser la porte d'un dispensaire de quartier et proposer ses services. L'homme qui le reçut ne sembla pas étonné par sa démarche. Visiblement, il en avait vu d'autres... Il n'avait pas de travail à lui proposer mais il l'orienta vers un autre dispensaire où il savait qu'on recherchait un médecin. C'était dans la vieille ville, une maison traditionnelle, construite autour d'un patio. Le bureau médical était réduit à sa plus simple expression : une table, une chaise, une toise, une balance, et un vieil appareil de radioscopie qui ne fonctionnait plus mais que les infirmiers astiquaient avec le plus grand soin. La consultation était assurée par un vieux médecin, américain, toxicomane, dont l'état de santé était devenu au fil des ans de plus en plus précaire. L'arrivée d’un autre médecin était en quelque sorte un soulagement, tant pour lui que pour la communauté qu’il soignait.
Pierre commença par dormir dans son bureau, à même la table d'examen, et à se laver le matin à l'aube dans le bassin qui ornait le patio. Puis, lorsqu'il reçut ses premiers émoluments, il trouva à louer un meublé, à quelques blocs de là. Le travail lui semblait tellement différent de ce qu'il avait pu faire pendant des années qu'il se prit à aimer ce qu'il faisait. Les consultations étaient épuisantes. Les infirmiers, tous bi ou trilingues, se chargeaient de traduire de l'arabe ou de l’espagnol en français ce que disaient les patients. Toutes les pathologies défilaient et Pierre réapprit petit à petit tout ce qu'il avait eu tant de mal à ingurgiter et dont il comprenait enfin la portée. Parfois, un patient particulièrement satisfait des soins qui lui avaient été prodigués lui faisait porter des fruits ou une marmite de harira, la soupe très riche que l'on prépare pendant le Ramadan.
Il finit par vivre à la marocaine, vêtu d'une gandoura, chaussé de babouches, se laissa pousser la barbe et apprit un arabe usuel qui lui permit de se débrouiller dans les principaux actes de la vie courante sans pour autant être en mesure de suivre une conversation. Les marocains respectaient la distance qu'il mettait systématiquement entre lui et les autres, sans interpréter cela pour un quelconque racisme. Personne ne l'importunait et on lui savait gré de ce qu'il pouvait faire pour les gens, à ce point que lorsqu'il fut convoqué, au bout de six mois, par la municipalité de Tanger pour régulariser sa situation, les fonctionnaires qu'il rencontra s'efforcèrent de tout arranger pour qu'il puisse rester indéfiniment et lui firent signer un contrat. Sa vie semblait enfin prendre une autre tournure : il pouvait mettre à profit les connaissances qu'il avait malgré tout acquises, il n'était pas obligé de mentir sur son identité, on appréciait ce qu'il faisait, il ne voyait pas le temps passer... Le soir, il avait à peine le temps de s'étendre sur son lit qu'il était déjà endormi. Il prit très vite ses habitudes : le vendredi, il allait au hammam et se faisait masser par un mauritanien impassible qui marchait sur son dos, lui étirait les membres et faisait craquer toutes ses articulations ; le dimanche, il se rendait à la plage et lisait. Ce fut - il le comprit a posteriori - la période la plus insouciante de son existence. Il était dans une espèce d'entre-deux : il ne fréquentait aucun européen, entretenait des relations purement professionnelles avec les marocains. Il continuait d'être transparent aux yeux d'autrui mais cette fois en goûtait tous les avantages. Il avait l'impression de flotter au-dessus du monde, d'être définitivement hors de portée de toute manifestation d'hostilité. Mais il pressentait en même temps que cela ne durerait pas, qu'il serait un jour ou l'autre rattrapé par son passé et traqué.
Il ne voulait se lier à personne, n'avoir aucune attache, aussi se contentait-il encore et toujours de fréquenter des prostituées. L'une d'elle, curieusement, se mit à s'intéresser à lui. Elle lui parlait, lui posait des questions - qu'il éludait, bien entendu. Elle finit quand même par apprendre ce qu'il faisait et se rendit au dispensaire où il travaillait, sans raison médicale précise au demeurant. Par delà l'envie d'exercer sur lui une forme de chantage il y avait dans sa démarche quelque chose de beaucoup plus estimable, plus généreux : à force de rencontrer régulièrement cet homme, de connaître tout de son intimité physique mais d'ignorer ce qui pouvait l'animer, elle avait fini par s'y attacher. Leurs relations sexuelles étaient devenues avec le temps une espèce d'habitude : il avait toujours les mêmes gestes, calmes et précis, la même détermination pour arriver à ses fins. Tout cela avait fini par lui donner, à elle, du plaisir et elle en était venue à passer son temps à attendre que la taulière l'appelle pour lui dire que "son roumi" était là. Elle se parfumait, se frottait l'intérieur des paupières avec son bâton de khôl et faisait chauffer de l'eau pour le thé. Il était à peine entré qu'elle le déshabillait, s'agenouillait à ses pieds et se mettait à lécher son pénis et à le faire rouler sur son visage. Au bout d'un moment, sentant le plaisir arriver, il la repoussait et allait s'étendre sur le matelas. Il se servait un verre de thé et le sirotait tout en la laissant faire de nouveau. Entretemps, elle avait retiré ses vêtements et s’était remis à s’affairer de nouveau autour de ses cuisses et de son sexe. Puis, lentement, elle finissait par s'empaler sur lui et lui offrir ses seins odorants. C'est alors qu'il prenait l'initiative et qu'elle se laissait faire. Elle ne regardait plus l'heure, s'abandonnait, et ce n'est souvent que les coups frappés à la porte par la taulière qui lui indiquaient qu'il fallait le chasser. Parfois, il lui faisait respirer le contenu de fioles bizarres et cela la mettait dans un état indescriptible : à ce moment-là, il aurait pu lui demander n'importe quoi, elle se serait exécutée.
Lorsqu'elle vint pour la première fois à sa consultation et qu’il la vit, si belle au milieu des matrones, des vieillards, des enfants galeux, il ne broncha pas et ne la reçut que lorsque vint son tour. Elle commença de minauder, de lui laisser entendre qu'elle savait désormais qu'il était médecin et qu'elle pourrait lui demander de l'argent, “beaucoup d’argent”, en échange de son silence. Il s'esclaffa : "Tout le monde, ici, sait que je couche avec des femmes comme toi..." Sa réponse la blessa. Elle répondit qu'elle n'était pas comme les autres putains et qu'elle pouvait se venger si on lui faisait mal, mais elle n'avait pas vraiment le coeur à ça. Elle voulait seulement le voir "faire le bien", dans sa blouse blanche, le stéthoscope autour du cou, et lui aurait même demandé si elle en avait eu le courage de rester dans le bureau pour l'observer pendant qu'il consultait.
"Eh bien... puisque tu es là, je vais en profiter pour t'examiner", lui dit-il. Cela lui fit peur : c'était la première fois qu'un médecin l'examinait vraiment, de la tête aux pieds. Le vieux fquih qu'elle avait l'habitude de consulter se contentait de lui faire tirer la langue, de regarder le blanc de ses yeux et de lui tâter le pouls. Jamais il ne se serait aventuré à lui palper le ventre. Là, ce fut le grand jeu : auscultation, palpation, percussion... tout y passa, sur toutes les coutures. Et il termina par un examen gynécologique minutieux : spéculum puis touchers pelviens. Lorsqu'il releva la tête et retira les doigtiers, son expression avait changé. Elle s'en inquièta. "Je crois que tu as la syphillis, dit-il, tu as une lésion en forme de chancre, à quatre heures, dans un cul de sac... et puis un gros ganglion, à l'aine, tu n'as pas remarqué?", sans se rendre compte qu’elle ne comprenait rien à son jargon. Il lui prit la main et lui fit toucher la grosseur localisée en haut de sa cuisse, à gauche. Elle se mit à crier et à sangloter : "La syphillis!... je vais mourir!... je vais mourir!" Elle s'était affalée à ses pieds et entourait ses jambes avec ses bras. Il se dégagea non sans mal et soupira : "Ce n'est rien... enfin, presque rien à ce stade... je vais te donner un traitement et ça va guérir... avant, tu vas faire une prise de sang pour vérifier si c'est bien ça... le problème, c'est que tu l'as certainement refilé à un bon nombre de tes congénères... et sans doute aussi à moi..."
Il l'envoya à l'hôpital se faire faire un B.W. et, quelques jours plus tard, quand le diagnostic fut confirmé, il commença à la traiter avec de la pénicilline. Comme elle avait peur de la piqûre et ne voulait pas se soigner, il commença par se faire le traitement à lui-même, devant elle qui le regardait avec effarement. Elle attendit un peu et constatant qu'il ne tournait pas de l'oeil consentit à se déshabiller et à lui tendre sa fesse, et finit par s'évanouir, terrorisée par la douleur que lui provoquait le produit. Par précaution, il préféra faire une seconde injection une semaine plus tard. Elle pensa qu'il voulait la punir et cette fois se déshabilla comme si elle se rendait au supplice. Cet épisode la fit basculer dans une autre existence : elle ne remit plus les pieds au bordel, dormit sous des porches, se faisant chasser le matin par les policiers, et mendia dans les marchés. En fin de journée, elle allait l'attendre devant le dispensaire, mais il feignait de l'ignorer et allait s'enfermer chez lui jusqu'au lendemain. Il pensait qu'il avait agi de la manière la plus juste qui soit. Maintenant, il la laissait à son destin et ne voulait pas céder à la commisération. C'était sans compter avec la détermination d'Houria (c'est ainsi qu'elle se faisait appeler) : de la voir ainsi, sans maquillage, les cheveux sales, enroulée dans son haïk, à même le sol, l'implorant, il ne fut pas long à lui proposer de venir dormir chez lui.
Une relation bizarre s'instaura entre eux deux. Houria aurait voulu à la fois être sa femme, sa fille, sa servante, son meilleur ami. Elle ne comprenait pas la solitude dans laquelle il évoluait. Elle lui aurait presque fait le reproche de ne pas aller au bordel, mais lorsqu'il fit mine de s'y rendre pour de bon elle lui fit une telle scène qu'il y renonça pour avoir la paix. Quelque chose de tout à fait singulier était en train de s'installer entre cette femme et lui, sur laquelle il n'osait encore mettre de nom. Il percevait que, pour la première fois de sa vie, il s'ouvrait au monde extérieur, il regardait un autre être comme ce qu'il était, c'est à dire susceptible d'être aimé et de l'aimer en retour. Cela prit de plus en plus d'importance pour lui, au point qu'un soir, alors qu'il accrochait sa blouse au portemanteau et allumait une cigarette, il ressentit le besoin de dire à haute voix : "Je commence à m’y attacher...", et le fait d'entendre résonner ces paroles dans la pièce fut pour lui comme une menace autant que comme une révélation.
Rentré chez lui, il s'évertua à paraître serein mais Houria ne fut pas dupe et entreprit de lui poser des questions sur ce qu'il avait fait dans la journée. Elle sentait que quelque chose avait changé, imperceptiblement, mais ne pouvait deviner quoi. Ils dînèrent en silence, puis elle fit la vaisselle et prépara le lit pendant qu'il tentait de penser à autre chose en se plongeant dans un article traitant des psychoses cannabiques. Rien n'y fit. Comme l'aviateur dont le parachute ne s'ouvre pas et qui a le temps de revoir en quelques minutes toute sa vie passée, toute sa vie à venir lui apparut, avec une acuité telle qu'elle en devenait hyperréaliste : l'installation définitive à Tanger, les enfants à naître, l'engloutissement dans une culture dont il se sentait totalement étranger, telle une goutte de vinaigre dans une mer d'huile.
Comme d'habitude, il s'allongea le premier sur le lit, à plat ventre. Les deux petites lampes de chevet en métal ajouré laissaient passer la lueur vacillante d'une bougie. Une baguette d'encens brûlait dans un coin de la pièce. Houria vint s'asseoir sur son dos et entreprit de lui masser le cou et les épaules. N'importe qui d'autre que lui se serait laissé aller et aurait goûté un tel instant. Non, sa conscience s'élevait au-dessus d'eux et les regardait, et l'empêchait de s'abandonner. La situation lui paraissait immanquablement triviale. Il se retourna sur le dos, entoura Houria de ses bras et commença de lui faire l'amour. Il s'efforçait de se perdre dans cet entrelacement de membres, ces bruits de draps froissés et de halètement, mais rien n'y faisait : sa conscience, toujours, se rappelait à lui et lui disait à l'oreille, d'une manière de plus en plus insistante, de tuer la femme qu'il étreignait, de l'étouffer entre ses mains.
Il se rendit compte sans pouvoir rien y faire que ses mains remontaient le long du torse d’Houria, venaient entourer son cou et commençaient de serrer alors que de tout son poids il la maintenait sous lui. Ce n'est que lorsqu'elle se mit à gémir doucement, puis à suffoquer, qu'il la vit apparaître derrière les images de glaise, de biche, de serpent qui s'imprimaient à ce moment-là au fond de sa rétine. Une femme belle et qui l'aimait était en train de mourir sous lui ; quelques secondes de plus et c'en était fait. Il roula sur le côté et passa machinalement la main sur son sexe. Il sentit la consistance poisseuse du sperme : ainsi avait-il joui, sans même s'en apercevoir. Une énigme supplémentaire. Houria vint se lover contre lui, sans mot dire. Aucune plainte ne sortait de sa bouche, elle respirait calmement. Il se demanda s'il n'avait pas rêvé, s'il n'avait pas imaginé qu'il était sur le point de la tuer alors que rien de tout cela ne se passait.
Rêve, réalité? Pendant qu'Houria s'enfonçait dans le sommeil, il se mit à repenser à tous ces meurtres qui étaient déjà derrière lui et qui fondaient en quelque sorte sa personnalité. Les avait-il perpétrés, ou bien étaient-ils le fruit de son imagination? Les deux étudiants en médecine, les malades du service de réanimation, la prostituée de Marseille, le légionnaire... non, tout cela était bien réel, à n'en pas douter. Dans quelle spirale infernale était-il engagé? Allait-il désormais tuer tous ceux qui s'aviseraient de s'attacher à lui ou simplement de se trouver en travers de sa route? Il en était là de ses réflexions quand il regarda sa montre : il était trois heures. Il s’étira, se leva, ne fut pas long à rassembler quelques affaires et ses papiers dans un sac de voyage, à revêtir une chemise et un costume et à se rendre dans la nuit jusqu'au port où il attendit l'aube et le premier bateau en partance, en l'occurrence celui pour Palma de Majorque. Lorsque, vers sept heures, les amarres furent larguées et le ferry s'écarta du quai, il se retourna vers la ville où il avait vécu heureux et pensa pour la première fois à la femme qu'il avait abandonnée et qu'il savait qu'il regretterait. Il ne se demanda plus s'il avait ou non tenté de la tuer mais il sut que quelque chose au fond de lui l'avait de toute façon empêché de lui faire du mal, et que c'est cela qui comptait. Il laissait derrière lui une ville et une femme qui l'avaient aimé et il savait que ce souvenir resterait gravé en lui, qu'il le garderait au fond de son âme, quoi qu'il pût désormais lui arriver.
Il marcha vers l'avant du navire et se cala à la proue contre le bastingage. La houle marine défilait sous lui. L'horizon avait beau être dégagé, plein de promesses, Pierre savait qu'il retournait vers son passé, qu'il allait devoir l'affronter et que le combat finirait par tourner court, à son désavantage.
*******
Il fit escale à Palma de Majorque, y dormit une nuit, et reprit dès le lendemain un bateau pour Marseille. Arrivé à destination, il s'enferma une nouvelle fois dans une chambre d'hôtel et attendit la nuit pour sortir : décidément cette ville ne lui inspirait pas confiance. Sans doute était-ce dû à la présence de ce faussaire qui était peut-être la seule personne au monde qui connût tout de lui et représentait donc le risque absolu. Il rôdait la nuit dans les quartiers louches et dormait le jour. Cela dura quelque temps, puis il reprit progressivement un rythme diurne. Au bout d'une semaine, il alla se présenter au Conseil de l'Ordre des Médecins sous le nom de Pierre Le Douarin et s'enquit des demandes de remplacement dans la région : il y avait le choix. Il nota trois numéros de téléphone et composa le premier sans même vérifier l'adresse du confrère en question. Celui-ci, manifestement pressé, lui proposa de le rencontrer le jour même.
Le cabinet était situé à Aix-en-Provence, en plein centre ville, dans un immeuble cossu. Les grandes fenêtres du bureau donnaient sur une ruelle. Les volets presque totalement clos et de grands double-rideaux protégeaient à la fois de la chaleur et du bruit. Le Docteur Y... était, à l’image du père de Pierre, un de ces médecins qui, après la guerre, avait bénéficié de la reprise de l'économie et s'était ingénié à faire de l'argent plutôt que de la médecine. L’arrangement et la décoration de son cabinet en étaient le premier signe extérieur : les rayonnages étaient remplis de livres, tous reliés “pleine peau”, qui craquaient dès lors qu'on les compulsait ; le mobilier était luxueux ; et Pierre eut même du mal à en croire ses yeux quand il crut reconnaître, accroché derrière le bureau, un petit Cézanne. Il y avait aussi deux Miro dans la salle d'attente et un Vieira da Silva dans l'entrée.
L'homme était chaleureux. L'entretien avec lui se déroula très vite car il avait hâte de partir en vacances et de rejoindre sa femme et ses enfants qui l’avaient devancé. Il expliqua à Pierre que son habituel remplaçant venait de s'installer. Le fait que l’Ordre des Médecins lui ait trouvé quelqu’un d’autre aussi vite était pour lui une aubaine. Il jeta un vague coup d'oeil sur le diplôme que Pierre lui tendait, lui fit faire une rapide visite des lieux, lui montra le maniement des derniers appareils dont il avait fait l'acquisition et qu'il ne savait visiblement pas encore bien utiliser, téléphona au Conseil de l'Ordre pour conclure l'affaire au plus vite et disparut en laissant à Pierre les numéros de téléphone où il pourrait éventuellement le joindre en cas d’urgence.
Pierre demeura assis, une bonne heure, sans rien faire, dans le grand fauteuil en cuir, inclinable de surcroît, face au bureau. Il avait la tête vide et se contentait de regarder les objets autour de lui. (Le bureau et les deux fauteuils Directoire ; la lampe bouillotte ; la photographie de l'épouse et des trois enfants sur le pont d'un voilier ; celle d'un patron de médecine, engoncé dans une blouse et un tablier immaculés, le cou étranglé par un gros noeud papillon, l'air suffisant ; la petite tête Aztèque en obsidienne à côté du téléphone ; le paravent chinois dissimulant la table d'examen ; le canapé Chesterfield savamment patiné ; le grand tapis persan. Il ne manquait rien.) C’est alors que la sonnerie du téléphone retentit. Il décrocha le combiné et entendit une voix qui semblait être celle d'une vieille dame parlant de ses selles. C'était sa première patiente. Il comprit tout de suite qu'il ne ferait pas le même travail qu'au Maroc. Lorsqu'il eut reposé l'appareil et noté consciencieusement le rendez-vous dans l'agenda, il soupira, se recula dans le fauteuil, ferma les paupières et murmura, pour lui-même : "Supporter... tenir... être vigilant."
Il enchaîna remplacements sur remplacements et devint rapidement auprès des médecins généralistes de la région une référence. Il avait un bon diagnostic, l'habitude de ne jamais déranger le médecin qu'il remplaçait, de ne jamais mettre en doute ses compétences professionnelles devant ses patients, et était apprécié de ces derniers qui, perfidement, demandaient incidemment à leur médecin traitant, une fois rentré de vacances, "si le Docteur Le Douarin était installé quelque part”.
Cinq années passèrent ainsi, faites de périodes de travail intense entrecoupées de pauses pendant lesquelles il s'embarquait comme équipier sur un voilier pour un convoyage ou bien sur un cargo qui l'emmenait au bout du monde. C'est ainsi qu'il se retrouva au gré de ces voyages en Nouvelle-Guinée, dans les îles Kouriles, dans les Marquises, à Zanzibar, à Valparaiso, à Mascate... et qu'il commença d'apprendre à naviguer et de découvrir le monde. Il ne pouvait pas dire qu'il était heureux ou malheureux, seulement les jours se succédaient les uns aux autres, tous différents, et lui apportaient leur lot quotidien de découverte. C'était soit les nouveaux patients et l'exercice plus ou moins varié de la médecine générale en France, soit de nouvelles contrées. Néanmoins, il savait que tout cela n'était qu'illusion et qu'il ne pourrait plus jamais retrouver le bonheur de vivre qu'il avait connu à Tanger.
Il ne voulait pas trop y réfléchir, mais il se rendait compte que la pratique de la médecine libérale, en France, à cette époque, devenait progressivement quelque chose d'inepte et que le paiement à l'acte participait vraisemblablement de cette ineptie. Il ne pouvait s'empêcher de faire la comparaison avec la médecine salariée qu'il avait exercée de l'autre côté de la Méditerranée. Là-bas, dispensé de la préoccupation de savoir combien d’argent il allait gagner à la fin du mois, il pouvait exercer une médecine consciencieuse et ce malgré les faibles moyens dont il disposait. Ici, non seulement il lui fallait "faire du chiffre" - comme le lui faisaient comprendre les praticiens qu'il remplaçait - mais encore il devait guérir des pathologies engendrées par les excès de toutes sortes (mangeaille, toxiques, médicaments) d'une population dont la seule ambition était de rejoindre le niveau de vie américain.
Le fait de s'abrutir de travail ou bien de fuir ses congénères en partant en voyage dès qu'il avait cessé de travailler ne l'empêchait pas de continuer de craindre d'être un jour ou l'autre démasqué et rattrapé par son passé : que ce fussent les meurtres, les usurpations d'identité ou encore l'exercice illégal de la médecine. En un sens, on peut presque dire qu’il s’y préparait.
Il n’avait pas abandonné l’habitude de fréquenter des prostituées. Il se rendait pour ce faire à Marseille, à Toulon ou à Nice. Il se risquait parfois à sortir pendant quelque temps avec une jeune femme rencontrée soit au club de tennis soit à la piscine, jusqu'à avoir avec elle des relations sexuelles. Mais dès lors que les choses devenaient plus sérieuses, qu'on parlait de rencontrer les familles respectives de l'un ou de l'autre, etc, il rompait sans aucun état d'âme. Une seule fois, il eut une liaison plus longue que les autres avec une femme qui prétendait être mère de famille et caissière dans un supermarché, qui n'avait apparemment aucune retenue sur un plan sexuel - ainsi fut-elle la première femme à lui lécher goulûment l'anus, les aisselles et les orteils, ce qu'aucune prostituée ne lui avait proposé jusqu'alors - et dont il découvrit bien après leur rupture qu'elle était en fait magistrat. Ils ne connaissaient l'un de l'autre que leurs prénoms et leurs numéros de téléphone. C'est elle-même qui mit fin à cette aventure, ce qu'il regretta longtemps tellement le côté "pratique" de l'histoire lui convenait.
C'est donc dans un état d'esprit où se mêlaient tout à la fois des sentiments de fuite, d'insécurité, d'urgence, et de désespérance, qu'il ouvrit un après midi de Juillet 1965 la porte de son cabinet - ou plutôt du cabinet du praticien qu'il remplaçait - à Marcia, venue traiter un problème de dermatophytes. Quelque chose se passa au moment où leurs regards se croisèrent. Ce n'était pas ce qu'on nomme habituellement un coup de foudre, mais plutôt la reconnaissance mutuelle de deux êtres animés par les mêmes mobiles, cette sorte de compréhension tacite que décrit Proust lorsqu'il met Charlus et Jupien pour la première fois en présence. Ils étaient faits tous les deux de la même matière, ils avaient le même rapport au monde environnant.
Etait-ce parce qu'ils avaient tous les deux la certitude d'avoir rencontré quelqu'un "du même bord", toujours est-il qu'ils furent soumis à une même pulsion sexuelle, laquelle les conduisit de la table d'examen jusque par terre et enfin sur le bureau, au milieu des dossiers, dont certains d'ailleurs furent maculés de sperme ; ce que Pierre eut quelques difficultés à expliquer au confrère que ces taches un peu collantes sur les dossiers laissaient perplexe.
De ce jour, la relation qu'entretint Pierre avec Marcia devint petit à petit quelque chose de solide et durable auquel rien - ils en étaient tous les deux persuadés - ne pourrait venir mettre un terme. Ils prirent l'habitude de se voir tous les jours. Marcia venait jusqu'au cabinet et attendait que Pierre ait fini sa consultation, ou lui-même allait l'attendre devant l'entrée du Palais de l'Archevêché, ou bien encore ils se retrouvaient dans un des cafés du cours Mirabeau. Elle lui avait dit qu'elle était doublure pour le rôle de la Reine de la Nuit, dans la production de la Flûte Enchantée, mais il ne l'avait pas crue un seul instant. De même, elle avait eu vite fait de repérer chez lui - dans la manière qu'il avait de s'exprimer, de répondre à côté parfois en feignant de ne pas avoir compris la question - la crainte qu'il avait d’être percé à jour. Elle ne pouvait pas se douter qu'il n'était pas médecin mais elle était persuadée qu'il avait, sinon une double vie, tout du moins certains épisodes de son propre passé qu'il souhaitait garder cachés.
Ce que chacun d’eux appréciait plus que tout chez l'autre était le fait que cet autre, justement, ne posait pas de question et se contentait de ce qu’on voulait bien lui dire. Ils pensaient, chacun de leur côté, que, le temps aidant, la vérité finirait bien par voir le jour.
Le festival d'Art Lyrique terminé, Pierre proposa à Marcia de rester avec lui. Elle accepta sans hésiter. Elle laissa derrière elle la troupe des chanteurs, dont certains étaient parmi ses plus fidèles amis depuis deux ans, sans même leur dire au-revoir, faisant sa valise en catimini alors qu'ils étaient tous partis en ville une dernière fois acheter des calissons et des fruits confits. Pierre lui sut gré de s'installer discrètement et de s'efforcer de l'aider dans son travail. Il retrouvait aussi un peu de ce bonheur qu'il avait connu à Tanger, mais avec la certitude - qui reposait sur quoi? il ne le savait - d'aller au désastre et d'y emmener qui plus est avec lui cette jeune femme chez qui il pressentait, peut-être plus encore chez elle que chez lui, une aspiration à disparaître dans le néant. Il n'avait plus peur de lui, de sa propre violence, il ne ressentait plus depuis longtemps l'envie d'étrangler entre ses mains des femmes qu'il voyait jouir de lui. Il faisait l'amour avec Marcia sans perversité, sans violence, et n'en retirait finalement qu'une sorte de plaisir calme, presque un peu morne.
Son remplacement terminé, il convainquit Marcia de partir en voyage. Il avait amassé pendant ces années suffisamment d'argent pour se permettre d'arrêter de travailler pendant au moins un an. Quant à Marcia, elle avait si peu de désir personnel - sinon celui de rester avec Pierre - qu'elle aurait pu littéralement vivre de l'air du temps. Pierre acheta une camionnette d'occasion, y réalisa quelques aménagements, et ils se mirent en route le matin du 13 Septembre, en direction de l'Italie. Ce fut le début d'un long périple qui les conduisit en Inde, alors même que la mode des voyages initiatiques en Orient n'en était qu’à ses balbutiements. Pierre n'avait pour toute expérience des voyages que ceux qu'il avait faits en bateau et ne connaissait des pays que leurs villes côtières. Même dans les lieux les plus sordides du globe l’arrivée par la mer avait toujours quelque chose de magique. Cette fois-ci, ce fut complètement différent. Jusqu'à Istanbul ils voyagèrent dans une sorte d'insouciance qui leur fit voir les paysages et les gens qu'ils rencontraient sous leur meilleur jour, et ce même si la camionnette fut une première fois cambriolée à Dubrovnik. Mais une fois franchi le Bosphore, ils déchantèrent. L'ardeur du soleil, la poussière, la sourde hostilité des populations, les enfants qui jetaient des pierres sur leur passage, tout cela entama grandement leur enthousiasme, et ils comprirent l'inanité de leur démarche, ce qu'on appelle communément “le tourisme”, l'obscénité de ce regard d'entomologiste que l'intrus - on ne peut pas le désigner autrement - porte sur les gens desquels il en vient à traverser le territoire, et ce malgré toute la bonne volonté et tous les bons sentiments qui l'animent. Ils sentaient bien, sans même avoir besoin d'en parler entre eux, qu'ils ne pourraient pas, de toutes façons, avoir un autre regard sur ce qu'ils voyaient que celui, benêt, de ces gens en goguette que l’on peut voir le dimanche, au jardin zoologique, déambuler nonchalamment, tout en suçant des glaces, devant des bêtes en cage. Aussi, leurs premières rencontres avec des hippies ne purent que les consterner : sous le prétexte d'échapper à la société matérialiste et d'y substituer un autre mode de vie, les hippies se ruaient vers les sources d'une autre inspiration religieuse, en adoptaient du jour au lendemain les préceptes et tentaient de manière touchante de se fondre dans la société dans laquelle ils s'imposaient avec un aplomb confondant sans se rendre compte que l'aménité naturelle de leurs hôtes dissimulaient en fait de l'ironie et de la pitié. Sans compter avec ce besoin d'en remontrer à tout le monde, de faire du prosélytisme, et de s'illusionner définitivement sur leurs propres motivations, aidés en cela par le L.S.D. et le haschich...
C'est peut-être au quatrième ou au cinquième auto-stoppeur que l'idée commença de germer dans son esprit : faire oeuvre humanitaire et éviter aux népalais et autres populations déjà suffisamment déshéritées de ne pas avoir en plus à supporter ces hordes de clowns ridicules. L'homme, qui devait être un peu plus jeune que Pierre, déguisé comme il se doit en “oriental” (sarouel, gilet de cuir, calot), commença d'empuantir la camionnette avec l'odeur rance de ses vêtements et la manière qu'il avait de fumer continûment des Pall Mall. Mais le degré d'exaspération de Pierre fut atteint quand l'homme commença de parler anglais avec Marcia et d'installer entre elle et lui une complicité inexpugnable pour Pierre qui maîtrisait encore mal cette langue. L'homme draguait Marcia éhontément. Très vite, il se contenta de répondre à Pierre par monosyllabes, alors que plus rien ne l'arrêtait quand il était parti dans une discussion sur la musique avec Marcia.
C'était juste avant de passer la frontière entre l'Iran et l'Afghanistan. Ils bivouaquèrent sur une espèce de terre-plein, en contrebas de la route. Le paysage était désertique, ils étaient à au moins une cinquantaine de kilomètres du premier village. Même si l'homme était tout sauf agressif envers lui, Pierre se méfiait et cette nuit-là il ne put s'endormir. Il était peut-être une ou deux heures du matin quand il entendit l'homme se lever, s'immobiliser comme s'il écoutait leur respiration, à lui et à Marcia, puis s'éloigner. Il voulut en avoir le coeur net, il se leva et le suivit au bruit de ses pas. Rapidement, il distingua l'extrémité rougeoyante de sa cigarette : l'homme devait être à une cinquantaine de mètres devant lui, marchant sur la route, à côté du précipice. Soudain, l’homme s'immobilisa, se tourna vers le vide, sortit son sexe, et se mit à uriner, le mégot aux lèvres. Pierre comprit en un instant ce qu'il devait faire : la situation de l'homme à cet instant conjuguée à l'effet de surprise allaient lui permettre de franchir les vingt ou trente mètres qui le séparaient encore de lui. Il se précipita. Le temps que l’homme réagisse au bruit provoqué par la course de Pierre, qu'il se préoccupe de rentrer son sexe dans son pantalon, Pierre était déjà sur lui et le poussait dans le ravin. Pierre eut le temps de penser qu'on le trouverait le sexe à l'air et qu'on pourrait imaginer qu'il pût être tombé tout seul.
Avant de rebondir et de s'écraser sur les rochers, l’homme avait poussé un hurlement terrible que toute la montagne avoisinante avait répercuté. Pierre se dépêcha d'aller retrouver Marcia. Elle était debout, une torche à la main, l'air hagard, ne sachant dans quelle direction aller. “Mais où étais-tu? dit-elle la voix rauque, j'ai pensé que c'était toi qui avais poussé ce cri.
- Non, c'est l'autre... il a dû vouloir aller pisser... il sera tombé dans le ravin... passe-moi la torche, j'arriverai peut-être à voir quelque chose.
- Je viens avec toi... je ne veux pas rester toute seule.”
Malgré ses efforts, Pierre n'avait pu s'adresser à Marcia avec l'intonation qui aurait convenu pour l’assurer de son innocence. Il craignit qu'elle ne soit pas dupe un seul instant. Mais Marcia marchait à ses côtés, en répétant, avec son délicieux accent anglais : "Quel con!... pourquoi avoir été si loin pour pisser?... en pleine nuit, je ne pouvais pas voir sa bite!... tu ne penses pas?" Non, apparemment elle ne se doutait de rien. D'ailleurs il n'y avait eu aucune altercation entre les deux hommes, et jamais Pierre n'avait émis la moindre remarque désobligeante à son sujet.
Pierre entraîna Marcia beaucoup plus loin que l'endroit où l'homme était tombé, et se pencha au-dessus du vide en faisant mine d'écouter et en agitant le faisceau de la torche vers le fond du ravin. "Je n'entends rien... s'il était blessé, on l'entendrait gémir... tu entends quelque chose?" Marcia haussa les épaules. Ils cherchèrent ainsi, le long de la route, pendant une bonne heure, puis d'un commun accord abandonnèrent leurs recherches. "Attendons le jour, dit Marcia, on risque d'y passer nous aussi." Arrivés au campement, Marcia s'enroula dans les couvertures et ne fut pas longue à s’endormir. Pierre attendit quelque temps puis commença de fouiller dans les affaires de l'homme. Il y trouva peu de choses : de l'argent, une vieille carte d'identité, une pipe à eau, et quelques vêtements. Il s'apprêtait à tout laisser en place quand il avisa une sorte de compartiment, au fond du sac à dos, auquel on accédait par une ouverture en cul d'âne. Un objet lourd, métallique vraisemblablement, s'y trouvait, enroulé dans un foulard : c'était une arme de poing, un P38 apprit-il par la suite, avec des munitions. Il s'en empara et s'empressa d'aller le cacher dans ses affaires. Cela fait, il put s'allonger auprès de Marcia et dormir quelque heures.
A l'aube, Marcia le réveilla avec une tasse de café. Ils reprirent leur recherche le long de la route mais s'aperçurent très vite que cela était de toutes façons voué à l'échec. La route longeait le précipice pendant au moins dix kilomètres, et il n'y avait aucun moyen de descendre au fond sans être équipé.
“Qu'est-ce qu'on fait? demanda Marcia.
- Eh bien... on prend ses affaires et... on informe les flics ou les douaniers... on approche de la frontière, tu sais...
- Ce n’est pas une bonne idée...
- Qu'est-ce que tu proposes, alors?”
Marcia faisait semblant de réfléchir en inspectant ses ongles, ce qui n'empêcha pas Pierre de percevoir qu'elle avait déjà son idée en tête. "Ca va nous attirer des ennuis, dit-elle." Pierre feignit de ne pas comprendre où elle voulait en venir. "Mais si... il doit être mort à l'heure qu'il est... c'est impossible qu'il ait survécu... on va nous faire des histoires, il va y avoir une enquête, on ne nous laissera pas passer... de toutes façons, pour lui, ça ne change rien, non?... tu n'es pas d'accord?" Pierre feignit encore pendant quelques répliques un étonnement convenu puis se rangea à l'avis de Marcia. L'affaire était close. Ils laissèrent les affaires de l'homme telles quelles, montèrent dans la camionnette et prirent la direction de la frontière. En route, Pierre prit même un certain plaisir à entendre Marcia laisser échapper quelques remarques sur l'attitude que l'homme avait eue avec elle et le fait qu'elle supportait mal ce genre d'énergumène. Tout en conduisant, il repensait à la facilité avec laquelle encore une fois il avait foncé sur l'homme et l'avait précipité dans le vide. Il n'y avait là rien d'excitant à proprement parler. C'était plutôt cette facilité qui le fascinait, ce que pouvait poser d'irréversible un acte aussi simple. Un tremblement lui parcourut néanmoins l'échine : il craignit de retomber dans cette "habitude", dont il avait réussi à se défaire depuis son retour du Maroc. En cela, il ne se trompait pas.
Ils passèrent en Afghanistan, puis au Pakistan, sans être inquiétés. Le voyage devenait aux yeux de Pierre de plus en plus hasardeux mais Marcia avait visiblement envie de continuer et c'est bien la seule raison qui le poussait à poursuivre. Il y eut donc d'autres meurtres d’auto-stoppeurs. C'était de surcroît agrémenté par le fait qu'il fallait à chaque fois inventer de nouvelles histoires pour Marcia. A un couple de hollandais qui souffraient manifestement d'une gastro-entérite Pierre administra un traitement par béta-bloquants qu'il conseilla de prendre en une seule prise. Résultat : ils firent tous les deux, après avoir chacun ingéré une boite entière de médicament, un arrêt cardiaque et Pierre les conduisit dans un hôpital de campagne où bien entendu personne ne fut en mesure de les réanimer. Une autre fois, c'était au Rajasthan, il dépouilla un jeune belge de son argent et le noya dans un canal d'irrigation, après avoir dit à Marcia qu'il l'accompagnait à la gare la plus proche. Les autres? il ne se souvenait plus, hormis le fait que le P38 lui avait fait bon usage... et que leur route, de l'Iran jusqu'à l'extrémité septentrionale du sous-continent indien, avait été jonchée de ces morts inutiles mais que lui-même jugeait salutaires pour les populations autochtones.
Rien de ce qu'il voyait ne le touchait : ni la beauté des paysages, ni l’extrême misère des gens, ni la précarité de leur état de santé. Il aurait traversé la Scandinavie qu'il n'aurait pas réagi autrement. Marcia réagissait pour deux, qui ne pouvait voir un enfant traîner dans la rue sans chercher à savoir immédiatement où était sa mère et lui donner quelque argent ; ce qui faillit plus d'une fois tourner à l'émeute tellement d'autres enfants attirés par la manne avaient vite fait de rappliquer.
Il n'y avait bien qu'une seule chose, à la rigueur, qui touchât Pierre, c'était les missions religieuses. Non qu'il soit sensible à la Religion (ou aux religions) en tant que telle - pour lui c'était bonnet blanc et blanc bonnet - mais il y avait chez ces hommes, et surtout ces femmes (beaucoup plus nombreuses encore que leurs homologues masculins), une abnégation, un tel oubli de soi, qu'on ne pouvait qu'être impressionné et rempli malgré soi de respect. "Si je devais rester dans ce pays, disait-il à Marcia, eh bien je rentrerais dans une congrégation." Mais il savait qu'il était à mille lieues d'en avoir le cran.
Ils arrivèrent à Pondichéry le 20 Décembre. La communauté catholique préparait Noël et l’atmosphère de cet ancien comptoir français était à la fête. Ils descendirent à l’hôtel et goûtèrent pendant quelques jours le plaisir de ne penser à rien d'autre qu'à s'amuser. Les fêtes passées, ils se rendirent compte qu'ils n'auraient plus la force de traverser en sens inverse ce pays immense dont ils sentaient désormais peser tout le poids sur leurs épaules. Ils vendirent la camionnette à un commerçant et s'embarquèrent sur un minéralier en partance pour Brisbane. La traversée se promettait d'être longue et monotone, le capitaine, un grec, étant le seul parmi l'équipage - composé principalement de yougoslaves et de chypriotes - à parler anglais, lorsque, au beau milieu de l'Océan Indien, ce dernier accompagné de quatre marins firent irruption en pleine nuit dans leur cabine. Deux des hommes commencèrent par ligoter Pierre sur une chaise, pendant que deux autres maintenaient Marcia avec l'intention manifeste de la violer. Le capitaine, quant à lui, s'employait à fouiller leurs affaires. Ce n'est que grâce à la présence d'esprit de Marcia - qui pas un seul instant n'avait crié - que la situation pût être retournée : elle commença de parlementer en anglais avec le capitaine. Progressivement, elle lui fit comprendre tout l'intérêt qu'il avait de les laisser tranquilles. Elle insinua qu'un grand nombre de gens savaient qu'ils étaient sur ce bateau et attendaient de leur nouvelle. Elle évoqua aussi le Consul de France à Pondichéry qui était soi-disant au courant de leur destination, celui de Brisbane qui savait à quelle moment ils devaient débarquer, le risque pour les membres de l’équipage d'être jugés par un tribunal australien, etc. Le capitaine, bien que relativement incrédule au début, finit par se laisser convaincre. Il parlementa avec ses hommes, remit l'argent déjà subtilisé sur le lit, et fit détacher Pierre.
Ce n'est que lorsqu'ils se retrouvèrent seuls dans la cabine que Marcia s'effondra et fut prise d'une crise nerveuse qui, malgré les efforts de Pierre pour la rassurer, se prolongea pendant une dizaine de minutes. Tous deux avaient bien cru que leur dernière heure était arrivée et que l'équipage s’apprêtait sans aucun état d'âme à les passer par dessus bord. Ils terminèrent la traversée cloîtrés dans leur cabine. On déposait un plateau, deux fois par jour, devant leur porte. Ils n'avaient pour ainsi dire plus aucun contact avec l'équipage. Parfois, Pierre s'enhardissait jusque sur le pont pour se dégourdir les jambes et prendre un peu l'air, mais il était constamment sur ses gardes.
Un après midi, alors qu'il s'était assoupi, il sursauta en entendant la porte de la cabine s'ouvrir. Les yeux mi-clos, il aperçut Marcia, le visage défait, qui entrait. Il lui demanda d’où elle venait. Aussitôt Marcia prit une expression faussement enjouée, comme si elle cherchait à masquer sa tristesse. "J'en avais marre... je suis sortie prendre l'air." Pierre trouva cela d'autant plus étonnant que Marcia lui avait dit qu'elle n'osait plus sortir seule de la cabine. Elle vint s'allonger sur la couchette, contre lui. Il émanait d'elle une curieuse odeur : quelque chose qui tenait à la fois de l'odeur d'un savon bon marché et de celle d'un produit chloré. "Elle ne s'est quand même pas lavée à l'eau de Javel...", pensa-t-il. Alors, cela lui revint en mémoire : mais oui, c'était ça, une odeur de sperme, il en était persuadé. De ce jour, il se mit à l'épier, à simuler l'endormissement en adoptant une respiration plus lente pour lui donner l'occasion de quitter la cabine, ce qu'elle ne manquait alors pas de faire. Lorsqu'elle revenait, une demi heure plus tard au grand maximum, il tâchait de repérer sur elle le moindre indice : sa coiffure, l'expression de son visage, son odeur, l'intonation de sa voix... Et plus les jours passaient, plus il se persuadait qu'elle avait des relations sexuelles avec un (ou des) membre(s) de l'équipage. "Si cela peut nous empêcher d'être jetés à la mer...", pensait-il avec cynisme. Il aurait voulu ne pas y attacher d'importance mais il était obligé de reconnaître que cela l'obsédait.
Une nuit, alors qu'ils dormaient tous les deux profondément, ils furent réveillés par les bruits d'une intense activité sur le pont et dans les soutes. En regardant par le hublot, ils comprirent qu'ils étaient arrivés. Le port était éclairé a giorno. Le bateau était presque à quai et des dockers s'affairaient à l’amarrer. Ils rassemblèrent leurs affaires et sortirent sur le pont. Dès que la passerelle fut tirée ils s'y engouffrèrent sans se retourner. A peine le pied posé sur le sol, ils furent interpellés par un douanier et conduits au poste de douane mais les formalités bien qu'un peu longues se déroulèrent sans problème. Marcia s'occupait de parlementer avec les douaniers. Pierre fut tenté d'évoquer ce qui s'était passé à bord mais y renonça finalement, estimant qu'il n'avait pas le commencement d'une preuve et que le capitaine pouvait tout autant se retourner contre eux et porter plainte pour diffamation.
Un taxi les conduisit dans un hôtel du centre ville. Là, il leur fallut plusieurs jours pour se débarrasser du souvenir de la traversée, et commencer de pouvoir regarder ce qui les entourait. Il n'y avait là rien moins qu'une ville moderne, sans attrait, qu’il convenait de quitter le plus vite possible.
Ils entamèrent un long périple en autocar, qui les conduisit d'abord à Sydney - où l'on ne parlait alors que d'une seule chose : la construction du nouvel opéra - puis à Melbourne, où l'on jalousait férocement les habitants de Sydney. Les paysages se déroulaient devant leurs yeux sans qu'ils n'en perçoivent l'utilité : aux antipodes de la France et de l'Ecosse, ils avaient la même impression que s'ils s'étaient rendus de Nantes à Rennes ou de Glasgow à Edinburgh. Ils décidèrent donc de traverser le continent de part en part "pour voir autre chose". Un voyage interminable en train et en autocar les mena jusqu'à Alice Springs où ils arrivèrent un lundi matin, exténués, se demandant ce qu'ils venaient faire dans cette ville. A peine furent-ils installés dans une chambre d'hôtel que Marcia voulut repartir. Elle s'allongea sur le couvre-lit mité et sembla s'absorber dans une intense réflexion. Pierre faisait marcher la radio et essayait de trouver une station qui aurait pu diffuser de la musique et mettre un peu de gaieté quand Marcia se leva brusquement et lui dit, la voix mal assurée : "Arrête cette radio... tu sais quoi?... j'ai trois semaines de retard." Pierre laissa la radio diffuser le commentaire hystérique d'un match de football. Il n'entendait plus rien, il ne pensait qu'à ce qui avait pu se passer sur le bateau. Il pensa que s'il lui posait maintenant la question elle lui demanderait pourquoi il ne lui en avait pas parlé avant, ce qui était somme toute logique. “Merde!” finit-il par dire, puis il ajouta, sur un ton qui se voulait détaché : "Qu'est-ce que tu racontes?... je vais t'examiner... on va bien voir... si c'est le cas, je trouverai les moyens pour que tu avortes." Marcia sursauta : "Comment ça, avorter?... tu plaisantes... ici?... dans cette ville de merde?... jamais de la vie.
- Alors, il faut rentrer.
- Maintenant que nous sommes ici?... tous ces kilomètres pour rien?... pas question, on continue.
- Ah oui?... comme tu veux... après tout, ça te regarde. Mais allonge-toi d'abord sur le lit, que je t'examine.
- Ca te regarde autant que moi.
- Oui, c’est ça... allez, viens t'allonger."
Pierre se disait, tout en examinant Marcia, qu'elle finirait bien par faire une fausse couche s'ils poursuivaient leur voyage comme ils l'avaient entamé. Finalement, elle était bien enceinte. Il y avait quelque chose dans son ventre qui était en train de grandir, un amas de cellules au sujet duquel Pierre était persuadé de n'être pour rien. Le lendemain, abattue par le tour absurde que prenait ce voyage, la vision cauchemardesque d'Alice Springs, l'impossibilité où elle se trouvait de prendre la moindre décision concernant le foetus qu'elle portait, Marcia réveilla très tôt Pierre et lui demanda de rentrer en Europe. Il feignit de s'étonner d'une telle décision et laissa entendre qu'ils pourraient trouver "tout ce qu'il faut" à Sydney. Marcia ne comprenait pas ce qu'il voulait dire, ou plutôt ne l'entendait pas de cette oreille. Inconsciemment - Pierre l'avait bien compris - elle souhaitait garder l'enfant et rentrer le plus tôt possible en Europe pour accoucher.
Ils retournèrent à Sydney. Là, Marcia exposa clairement son point de vue : elle rentrait coûte que coûte en Europe, que ce soit en France avec Pierre ou bien en Ecosse chez ses parents. Elle était déterminée. "Ca n'a pas l'air de te faire plaisir que je sois enceinte, lui dit-elle.
- C'est pas ça, mais je dirai que ça tombe mal... on ne se connaît que depuis quelques mois et...
- Et puis même... ça devait finir par arriver, non?"
Pierre ne pouvait qu'en convenir, qui n'avait jamais évoqué la question avec elle et qui avait même entrevu un temps, avec un certain enthousiasme, l’éventualité de se retrouver père.
Le prix du voyage en avion étant largement au-dessus de leurs possibilités, ils étaient dans l'obligation de voyager de nouveau par bateau, ce à quoi Marcia ne pouvait se résoudre. Elle envoya un télégramme à ses parents pour qu'ils lui retournent de l'argent, argent qu'elle leur rembourserait une fois rentrée en Europe. Quelques jours après, elle allait retirer l'argent au bureau de postes et achetait aussitôt deux billets d'avion pour Londres. Elle espérait qu'une fois à Londres, Pierre accepterait d'aller passer quelque temps avec elle en Ecosse. Il n'en fut rien.
Dès qu'il posa le pied en Angleterre, Pierre n'eut de cesse de rentrer en France, et plus précisément à Aix où il avait "ses habitudes". Il ne voulut rester pas même une seule nuit à Londres. Ils se séparèrent, lui et Marcia, sur un trottoir, au milieu de la foule, malmenés par des bourrasques de vent, ne sachant quoi se dire. Ils restèrent enlacés un long moment, comme s’ils se disaient adieu pour toujours. Pour la première fois, Pierre ressentit pour Marcia autre chose que le sentiment d'une complicité. Il ne voulait pas l'admettre, mais au fond il l'aimait ; ce qui dérangeait encore une fois ses plans. Il l'aimait, il en était sûr maintenant, et ce malgré ce qui avait éventuellement pu se passer sur le minéralier et qui continuait de l'obséder.
Il rentra à Aix, se fit un peu rabrouer par les différents médecins qu'il avait l'habitude de remplacer d'être parti aussi longtemps sans laisser d'adresse, et reprit rapidement son activité. Marcia retrouva ses parents, renoua quelque peu avec eux et leur parla de Pierre comme de l'homme de sa vie. Elle ne les mit pas d'emblée au courant de sa grossesse, ce qu'ils auraient eu du mal à digérer. Ce n'est qu'avec le temps, comme sa mère s'inquiétait de ne plus la voir rentrer dans ses vêtements, qu'elle le leur révéla. Aussitôt, son père lui déclara que sa place n'était plus auprès d'eux mais bien plutôt auprès du père de l'enfant. Marcia comprit très vite, au ton dont il avait usé pour lui parler, que son père ne lui aurait pas accordé une journée de plus sous son toit. Elle ne fut pas longue à faire ses valises et à se jurer qu'elle ne remettrait plus les pieds en Ecosse. Elle n’obtint de ses parents aucun subside supplémentaire et dut puiser dans ses dernières économies pour se payer le voyage jusqu'à Marseille.
Pierre vint l'attendre à Marignane. Il semblait décomposé. Elle lui demanda ce qui se passait, si tout allait bien, mais il s'évertua à faire bonne figure et nia toute espèce de problème. Dans ces cas là, elle savait qu'il ne fallait pas lui poser de questions. Il la ramena à Aix, au domicile du médecin qu'il était en train de remplacer : une bastide enfouie dans les pins et les eucalyptus. Le cadre était magnifique et Marcia en oublia instantanément les quelques semaines qu'elle avait passées chez ses parents et la tension qu'elle avait perçue chez Pierre. Le lendemain, Pierre lui apprit que son remplacement prenait fin, qu'il avait contacté l'Ordre des Médecins le jour-même et qu'il attendait de connaître sa prochaine affectation. Une semaine après, ils partaient s'installer au Thor. Pierre avait fini par trouver un remplacement à l’Isle-sur-la-Sorgue.
Encore une fois, tout cela était mystérieux, et Pierre laissait Marcia dans l'ignorance de ce qui avait pu le décider à partir aussi promptement : il était tombé nez à nez, alors qu’il partait travailler, sur un ancien interne des Hospices Civils de Lyon, lequel aimait plus que tout mettre son nez dans la vie privée de ses collègues et qui, on s'en doute, en avait été pour ses frais avec Pierre. Par-delà les formules convenues qui émaillent ce genre de retrouvailles, Pierre avait perçu chez lui la curiosité aiguisée de celui qui n'en avait pas su assez à l'époque de leur période lyonnaise et qui se promettait désormais de faire toute la vérité sur le mystérieux personnage qu'il avait pu côtoyer par le passé. Tout cela avait paru très risqué à Pierre, qui avait décidé le soir même (l'avant veille du jour où il était allé attendre Marcia à Marignane) de quitter Aix le plus vite possible. Partir à l’autre bout de la France? il n’en était pas question. Il ne pouvait imaginer quitter la Provence. Il avait fini par s'habituer au rythme de travail que les remplacements lui procuraient et s'était dit qu'il était davantage fait pour ce type d'exercice que pour une installation définitive qui aurait eu l'inconvénient, entre autres, de le fixer quelque part. Ce qu'il ne pouvait se permettre. Aussi : il ne pouvait se résoudre à s'éloigner d'une région qu'il avait faite sienne désormais et dans laquelle il avait acquis, de surcroît, une solide réputation professionnelle. Il savait qu'il prenait un risque en ne s'éloignant pas davantage, mais c'était ainsi. Et puis, il se disait que s'il était encore inquiété il pourrait de nouveau partir, et cette fois beaucoup plus loin. Pendant quelque temps il fut sur ses gardes, redoutant que l'ancien collègue ne se manifeste et ne lui crée des ennuis, mais il n'en fut rien.
La naissance de Lolita fit diversion, et ce même si Pierre continuait de penser qu'il n'en était pas le père. Les années passant, il finit par s'y attacher, mais toujours avec cette retenue affective qu'impose le sentiment d'avoir été berné ; retenue qu'il ne pourra finalement jamais surmonter et qui peut peut-être expliquer l'apparente facilité avec laquelle il étranglera l’enfant.
Cinq années passèrent dans une apparente insouciance : Pierre travaillant, mais de manière moins acharnée que pendant sa période aixoise, Marcia élevant Lolita et s'épanouissant au milieu des gens qu'elle fréquentait au Thor. Pierre les voyait évoluer toutes les deux avec à la fois la tendresse et la tristesse de celui qui fait le constat d'un bonheur qui ne peut que lui demeurer étranger. Marcia lui demandait bien par moments pourquoi il ne songeait pas à s'installer, mais, à force de se voir répondre toujours la même chose, à savoir que cela aliénerait sa liberté, elle avait fini par ne plus l’importuner avec ça.
Et puis, un jour, alors qu'il rentrait chez lui, la journée finie, Pierre croisa de nouveau l'ancien collègue de Lyon. Il pensa que ce n'était pas le fruit du hasard et que l'homme était en fait à ses trousses. Etait-ce vrai? il n'aurait pu l'affirmer mais il se jura que cette seconde rencontre serait la dernière et qu'il devait fuir la région toutes affaires cessantes. C'est donc dans cet état d'esprit qu'il reprit contact avec son père pour qu'il lui trouve un bateau et que l'affaire du ketch à vendre à Granville fut réglée en l'espace d'une semaine. Malgré les circonstances dans lesquelles s’était passée leur dernière rencontre, son père ne lui en tint pas rigueur. Comme toujours très occupé, il n’avait pas eu le temps de nourrir à l’encontre de son fils un ressentiment définitif. Marcia se laissa convaincre difficilement compte tenu du souvenir pénible qu'elle gardait de sa première expérience en la matière, mais elle finit par se rallier à l'idée de faire le tour du monde, la notion de boucle à boucler lui paraissant peut-être plus cohérente que cette espèce de fuite, jusqu'à ce cul de sac improbable qu'avait été Alice Springs, en quoi avait consisté leur premier voyage. Pierre lui demanda de le précéder, avec Lolita, lui-même se chargeant de fermer la maison et les rejoignant quelques jours plus tard.
La veille de son départ, alors qu'il finissait de charger la voiture, Pierre reçut un appel téléphonique de son “poursuivant”, lequel l’invitait à venir pendre la crémaillère dans son nouvel appartement, à Marseille. Pierre, tout en notant distraitement les coordonnées sur un papier, promit de s’y rendre et, le combiné téléphonique reposé, ne put dormir de la nuit. Il se réveillait en sursaut, le coeur battant, au moindre de bruit de voiture dans la rue. Il fut debout à cinq heures, tourna en rond jusqu'au passage du facteur, ferma la maison, alla déposer les clefs dans la boite aux lettres de l'agent immobilier et quitta définitivement le Thor en se disant qu'il ne serait tranquille que lorsque, aux commandes du voilier, il franchirait l'extrémité de la digue du port de Granville.
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Le reste, je le savais et je n'avais plus qu'à reconstituer l'ensemble de l'histoire. Pierre était-il plus - ou moins - mythomane que Marcia? Avaient-ils chacun raison, et ne donnaient-ils finalement que leur version, subjective certes mais réellement vécue, de ce qu’il s'était passé? Je ne savais plus quoi penser, tout se mélangeait dans ma tête et je n'avais plus le courage - ou plutôt je n'avais plus l'envie - de contredire Pierre, de lui soumettre ce que m'avait raconté Marcia et d'entendre de nouvelles explications rajoutées aux autres ; ou même d'entendre, enfin, la vérité sur cette histoire. Je n'avais plus envie de savoir, je ne savais plus moi-même où j'en étais, j'étais perdu, et je crois que la seule chose à laquelle je pensais alors était la disparition de Lolita.
Marcia, je ne m’en souciais plus guère. Depuis l’Ile de Pâques et l’aveu qu’elle m’avait fait de ses mensonges, j’avais cessé de la trouver désirable et touchante. Leurs récits, à elle et à Pierre, avaient provoqué chez moi une telle désillusion que sa disparition me laissait sans réaction.
Il était possible de mettre ce qu’avait fait Pierre sur le compte de sa “folie”, de son appétence pour le double-jeu, le meurtre et la dissimulation... Il était possible de l’expliquer par la conviction qu’il avait que Lolita pouvait ne pas être sa fille, par l’impossibilité où il se trouvait de dire la vérité à Marcia... toutes raisons plausibles au demeurant. Mais étaient-ce bien là ses motivations et n’y en avaient-ils pas d’autres, finalement, plus obscures encore? Plus tard, à Guayaquil, le Consul de France me ferait d’autres révélations à son sujet. Mais pourrait-on jamais savoir ce qu’il s’était réellement passé dans sa tête, qui était-il vraiment?
Je l’avais vu décliner, au fur et à mesure qu'il avançait dans sa confession, et je ne voyais plus l'intérêt que j'aurais pu avoir à lui dire tout ce qui me passait par la tête, à son sujet. C'était un homme à bout qui était devant moi et qui petit à petit s'affalait sur la banquette du carré, un homme dont je ne pouvais plus espérer le moindre supplément d’explication. Il allait mourir, c'était à peu près certain, sans avoir compris ce qu'avait été sa vie, vers quels abîmes il avait entraîné celles qui avaient choisi de s’en remettre à lui. “Quel fiasco!” pensai-je, sous le coup d'une extrême fatigue.
Pierre reposait maintenant de tout son long sur l'étroite banquette. Il était inconscient et respirait lentement. C'en était presque fini. Un moment il demanda à boire, dans une sorte de délire, sans ouvrir les yeux. Je me levai, tentai de lui faire boire le contenu d'un verre d'eau, en vain, et montai sur le pont. Le ciel était totalement dégagé. Je réglai les voiles et la barre de telle sorte que le bateau reprenne la direction de Panama. Cela fait, je retrouvai un peu mes esprits et réalisai que Pierre était désormais plus encombrant qu'autre chose. L’idée prit alors forme dans mon esprit, comme une évidence : je devais me débarrasser de lui comme de tout indice les concernant, lui, Marcia et Lolita, et ce afin d'avoir le minimum de problème au passage du canal. Je redescendis dans le carré, chargeai Pierre sur mes épaules et le hissai sur le pont. La brise de mer eut tôt fait de le ranimer, tant et si bien qu'il commença de rouvrir des yeux et de délirer. Il disait, dans un souffle : “Tu n’auras rien... rien... c’est dans la seconde partie de la nuit... la seconde... tu ne peux pas savoir... tu ne peux pas...” Sur le coup, je ne compris rien à ce qu’il disait. Ce n’est que bien plus tard, le moment venu, que je me rappellerais ces quelques mots et saurais en faire usage.
Je le tirai jusqu'à la poupe et commençai de le pousser par dessus bord. Un moment les forces me manquèrent, mais tout son récit défila en accéléré dans ma tête, en particulier - je ne sais dire pourquoi - l’épisode au cours duquel, en plein océan indien, les hommes du minéralier avaient été sur le point de le jeter à la mer et la complaisance qu'il avait mise à fermer les yeux sur ce que Marcia avait peut-être été amenée à faire pour sauver leur peau à tous les deux, et cela me redonna du courage. Prenant appui sur la barre, je le poussai de toutes mes forces avec le pied. Il était sur le point de glisser définitivement dans l'eau quand il agrippa ma cheville, plus pour m'entraîner avec lui d'ailleurs que pour se rétablir sur le pont, j'en eus la conviction. Cela décupla mes forces : je m’emparai d'une gaffe et lui en assénai de violents coups sur la tête. Ce n'était pas suffisant, on aurait dit que sa main se refermait sur ma cheville au lieu de lui faire lâcher prise, à mesure que les coups pleuvaient. J'employai alors les grands moyens : je me servis de la gaffe comme d'une lance et lui en enfonçai la pointe effilée dans le crâne, dans l'orbite droite exactement. Je sentis sa main se désserrer, j'appuyai une dernière fois sur la gaffe et vis le corps glisser le long de l'échelle et disparaître sous la surface sombre, lentement. C'en était fait.
Longtemps je demeurai allongé sur le pont à reprendre mon souffle, éclairé par la lune, écoutant le bruit de l’eau contre la coque. Je me mis à repenser à ces trois êtres qui m'avaient sauvé la vie, eux dont j’avais partagé les derniers moments et qui n'étaient plus, mais aussi à mes parents, à mes frères, pour qui j'avais disparu à jamais. Je compris, seulement, alors, que j’étais seul au monde.
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Je restai ainsi, allongé sur le dos, le regard perdu dans le néant, je ne sais combien de temps, jusqu'à ce que de gros remous viennent chahuter le bateau et que je m'aperçoive avec terreur que la masse énorme d'un paquebot de croisière était en train de frôler le voilier. Je compris en un éclair que si je n'arrivais pas à manoeuvrer j'allais finir broyé dans les pale des gigantesques hélices. Je donnai un violent coup de barre, qui suffit à m'éloigner quelque peu du sillage du paquebot, lequel s'écarta et finit par s'éloigner dans la nuit, illuminé et indifférent à mon sort. Cela eut comme effet de me dégriser. Je pris la barre et pilotai jusqu'à l'aube, écarquillant les yeux de fatigue, puis mis le pilote automatique et allai dormir pour récupérer quelques forces. J'allais en avoir besoin, comme on va pouvoir s'en rendre compte, car j’étais loin d’être sorti d'affaire.
Quand je me réveillai, le soleil était au zénith. Je fus tout de suite debout et ma première pensée fut de me dire que, justement, je ne devais penser à rien, que je ne devais surtout pas gamberger, et qu'il n'y avait qu'un seul moyen pour y arriver, c'était de m'activer coûte que coûte. Je commençai par prendre une solide collation car ma tâche allait être rude. Je fis d'abord l'inventaire complet du bateau : je fouillai minutieusement chaque centimètre carré de l'embarcation, rassemblai dans un drap tout ce qui pouvait rappeler la présence à bord de leurs propriétaires et en fis un gros ballot que j'imbibai de pétrole, que j'accrochai à l'extrémité d'une gaffe, au-dessus de l'eau, et auquel je mis le feu. Par précaution supplémentaire, je brûlai tous les papiers (passeports, acte de vente du bateau, photographies, etc.) dans l'évier du carré. Puis j'en profitai pour nettoyer le bateau de fond en comble. Ceci accompli, et comme je me reposai sur le pont en sirotant un fond de whisky, je réalisai que je n'avais mis la main que sur environ cinq cents dollars, récupérés dans la poche d'un pantalon ayant appartenu à Pierre. Il était impossible, j'en étais sûr, que Pierre ne fût plus en possession que de cette somme, dans la mesure où, alors que nous quittions les parages des Galapagos, je l'avais vu compter par la porte entrouverte de sa cabine une grosse liasse de billets de cent dollars. Pourtant j'avais exploré la totalité du volume qu'offrait la coque et je ne voyais pas l'intérêt qu'il pouvait y avoir à recommencer la manoeuvre. Fallait-il penser que l'argent était dissimulé dans le grand mât? dans la quille? c'était assurément impossible. Ou bien Pierre, pressentant l'issue fatale vers laquelle il se dirigeait, avait-il jeté à la mer tout son argent? Tout était envisageable avec lui.
J'essayai d'oublier les événements les plus récents et de me concentrer sur la situation actuelle. Ce n'était a priori pas si catastrophique : j'étais seul maître à bord, je pilotais un ketch propre comme un sou neuf qui filait ses onze noeuds sous une brise légère, par une belle fin d'après midi. Le bateau n'avait été l'objet d'aucune avarie sérieuse. J'avais des vivres et de l'eau pour une bonne quinzaine de jours. J'étais en possession d'un passeport au nom de Yann Le Douarin. Tout était “en règle”. Qu'allait-il m'arriver maintenant? je devais seulement songer à rallier l'Amérique Centrale, passer le canal de Panama, et rejoindre les Antilles Françaises. D'ici là, j'avais bien le temps de réfléchir à ce que je pourrais faire.
Un matin, je constatai que le mouvement de l'eau qui s'écoulait par la bonde du lavabo avait changé de sens. J’avais passé l’équateur pendant la nuit. Je perçus cela comme un signe, tout comme un je ne sais quoi dans l'air, une pureté particulière de l’atmosphère qui semblait donner plus d'acuité à ce qui m’entourait : frégates volant au-dessus de ma tête, cachalots soufflant au loin, écume sur la crête des vagues dont la netteté m'aurait presque fait croire que je pouvais la toucher en tendant la main... Même s’il ne s’agissait pas de signes, j’en vins à prier pour que cela le fût. Le passage de l'équateur est normalement synonyme de fête. Cette fois, je le vivais, ce "passage", comme une page qu'on tourne, désirant plus que tout oublier les mois passés, même ceux passés dans la Mer de Corail, au large de l'Australie. Je voulais oublier aussi l'impression de "gouffre ouvert devant moi" que j'avais pu avoir juste après que je me fus retrouvé seul sur le bateau. J'allais reconstruire ma vie, j'en étais sûr. J'avais pour la première fois l'occasion et les moyens de faire un choix. Je ne dépendais plus de personne, ni de ma famille, ni d'un employeur, ni de Pierre... J'allais enfin pouvoir “décider”. C'était à la fois exaltant et vertigineux, car je savais que je ne pourrais plus alors m'en prendre qu'à moi.
Deux jours et trois nuits s'écoulèrent ainsi, avec cette certitude, au fond de moi, que j'étais en train de retomber sur mes pieds. La mer s'était un peu formée mais il n'y avait là rien d'inquiétant. J'utilisais parcimonieusement le pilote automatique, en essayant de ne pas dormir trop longtemps car les cargos à l'approche du canal de Panama étaient de plus en plus nombreux. La nuit, j'allumais tous les éclairages du pont de telle sorte qu'on puisse me distinguer de loin. C'est sans doute cela qui me perdit.
A l'aube du cinquième jour, alors que je dormais comme un loir dans la cabine avant, je fus réveillé par un choc de faible importance contre la coque, ce que je pris d'abord, dans un demi sommeil, pour la chiquenaude d'un cétacé. Je n'étais pas vraiment inquiet et passai ma tête par l'écoutille pour voir un peu de quoi il s'agissait. Je retombai aussitôt sur la couchette, terrorisé par ce que je venais de voir : le voilier était bord à bord avec un vieux rafiot rouillé et des hommes enjambaient le bastingage en tentant visiblement de ne pas faire de bruit. Il y en eut rapidement cinq ou six sur le pont, se déplaçant comme des chats, une arme à la main ou bien passée dans la ceinture. Je pensai tout de suite qu'il s'agissait de pirates, ce qui était - je ne fus pas long à le comprendre - la réalité. Je n'avais aucune chance de m'en sortir et il n'était pas question de jouer les héros. Je m'emparai d'un mouchoir et l'agitai en dehors de l'écoutille. Des rires fusèrent, d'abord sous cape puis de plus en plus fort, et je sentis bientôt une main puissante m'entourer le poignet et me hisser jusque sur le pont. Avec un T-shirt pour unique vêtement, recroquevillé contre le grand mât, j'arrivais encore à prendre conscience du ridicule de la situation. Les rires des hommes ne me rassuraient qu'à moitié, même s'ils soulignaient l'aspect cocasse de la scène et, partant, étaient une manière d'indice quant à leur degré d'agressivité.
Il s'agissait à l'évidence de sud-américains, dont certains avaient le type franchement indien. J'utilisai le peu d'anglais que Marcia avait réussi à m'inculquer pour parlementer avec eux. Cela suffit pour que je comprenne que j'allais être jeté à la mer. Je me remémorai, dans une sorte de "flash", l'épisode sur le minéralier entre l'Inde et l'Australie au cours duquel l'équipage avait voulu se débarrasser de Pierre et de Marcia. "Eh bien voilà, pensai-je, j'en suis au même point... c'était bien la peine de penser que j'étais tiré d'affaire..." Ainsi il était dit que tous les passagers de ce voilier mourraient. J'étais annihilé, incapable de réagir. Par moments, je tendais un regard implorant, essayant de lire dans les yeux de l'un des hommes, peut-être plus sensible, le moindre signe de compassion. Non, ils semblaient tous goguenards, n'en revenant pas d'un arraisonnement aussi facile. Ils ne prirent même pas la peine de m'entraver ou de m'attacher au mât tant il était évident que je ne pouvais représenter pour eux une quelconque menace. Ils mirent le bateau à sac, dérangeant le bel ordonnancement que j'avais mis tant de temps à réaliser. Ils cherchaient évidemment de l'argent ou des armes et je m'attendais à ce qu'ils deviennent agressifs, n’en trouvant pas ; ce qui fut le cas quand ils s'arrêtèrent de chercher, avec pour seul butin les cinq cents dollars que j'avais trouvés dans la poche de Pierre. Ils parlementèrent entre eux ; s'invectivant, me jaugeant par moment, ou bien semblant faire des commentaires sur l'état du bateau... J'en étais au point où je ne m'intéressais plus vraiment à ce qu'ils pouvaient préparer, n'ayant plus à l'esprit qu'une seule chose : combien de temps survit-on dans l'eau? est-on dans ces eaux chaudes d'abord dévoré par les requins? se noyer est-il douloureux? perd-on connaissance immédiatement, dès les premières secondes de l'asphyxie? etc. Je les regardai, sans comprendre ce qu'il allait se passer, mettre l'annexe à l'eau et amarrer la proue du voilier à la poupe du rafiot. L'un d'eux vint me chercher et m'intima l'ordre de descendre par l'échelle de bord. Certain qu'ils voulaient que je disparaisse immédiatement dans les profondeurs de l'océan je commençai de rentrer dans l'eau, ce qui les mit dans un état d'hilarité générale. Comme j'avais de l'eau jusqu'au cou et que je continuais de les regarder, sans comprendre, celui qui semblait être le chef du groupe m'indiqua l'annexe avec le doigt et me fit comprendre que je devais y prendre place. Paralysé, je dus m'y reprendre à plusieurs fois pour y arriver, leur offrant le spectacle lamentable de mon trou du cul pointé vers le ciel. Sur le pont, l'hilarité était à son comble et certains parmi les pirates en avaient les larmes aux yeux. Sans doute mon jeune âge, à l'époque, et le ridicule de la situation avaient-ils comme effet de provoquer chez eux un peu de pitié et de les empêcher de me faire disparaître complètement. D'ailleurs ils n'en restèrent pas là puisque l'un d'eux me tendit une bonbonne d'eau avec un dispositif pour recueillir l'eau de pluie et une ligne avec des hameçons.
Le soleil était déjà haut quand ils commencèrent à s'éloigner, le rafiot tirant le voilier dans son sillage. Ce n'est que lorsqu'ils ne furent plus qu'un point minuscule à l'horizon que je pus cesser de les fixer. Je regardai tout autour de moi l'océan, qui était encore calme - mais pour combien de temps - et sentis alors seulement l'ardeur du soleil. Je compris que si je devais mourir, plutôt que de noyade ce serait d'insolation et de déshydratation. Je les aurais presque bénis qu'ils m'aient laissé un T-shirt car je trempais celui-ci dans l'eau à intervalles réguliers et m'en faisais, c'était selon, un couvre-chef ou une pellicule protectrice pour le reste du corps. En tout cas, cette première journée - car il y en eut d'autres - fut interminable, comme peuvent sans doute l'être les derniers instants d'un condamné à mort.
J'arrivai jusqu'au soir en n'ayant bu qu'un demi litre d'eau, presque fier de cette performance. La nuit tomba très vite, comme toujours sous ces latitudes, et je me retrouvai dans le noir, la lune n'étant pas encore levée, avec pour seuls repères visuels quelques étoiles et le plancton phosphorescent. L'Univers m'avait oublié, voilà ce que je pensais. Je finis par m'endormir, d'épuisement nerveux, et ne pus faire que des cauchemars au cours desquels je tombais dans un vide sans fin. Au milieu de la nuit, je me réveillai affolé d'angoisse par le rêve que j'étais en train de faire et, reprenant conscience et me disant presque rassuré que "ce n'était qu'un rêve", je me rendis compte que la réalité était cette fois-ci pire que le rêve et que mes cauchemars valaient mieux que le monde dans lequel je vivais.
Des jours et des nuits passèrent ainsi, je ne sais exactement combien. J'avais perdu la notion du temps, je dormais par à-coup, me réveillais en sursaut, avec la conviction qu'un navire était passé non loin de moi et qu'il était trop tard pour lui faire signe. Je me rendis vite compte que : a) j'avais du mal à distinguer les bateaux qui auraient pu croiser à l'horizon dans la journée, ébloui que j'étais par le soleil, alors que ceux-ci auraient peut-être pu me voir, b) je n'avais l'occasion de voir ces bateaux que la nuit, grâce à leurs feux de position, et c'est justement la nuit qu'eux-mêmes ne pouvaient pas me distinguer. C'était sans issue.
J'économisais l'eau que j'avais encore dans la bonbonne grâce au dispositif pour recueillir l'eau de pluie. Quant à la nourriture, il m'arrivait parfois de pêcher un poisson grâce à la ligne qu'on avait bien voulu me laisser, mais je n'avais bizarrement aucune sensation de faim et, après avoir mordu dedans, sans grande conviction, je le jetais au fond du radeau. Un soir, j'eus la surprise de sentir au bout de la ligne une forte résistance, à tel point que le radeau commença de prendre un peu de gîte. Je tirai progressivement sur la ligne et au bout d'un moment, avec l'éclairage oblique du soleil couchant, je distinguai nettement une bonite qui s'agitait entre deux eaux, devant moi. J'essayai de tenir le plus longtemps possible, en espérant que le poisson finisse par se fatiguer, mais c'est finalement moi qui dût renoncer et laisser filer la ligne. A partir de ce moment-là, je me laissai aller : je restai prostré au fond du canot, la tête enfouie dans les mains, attendant la fin. Je commençai à délirer, obnubilé par cette seule alternative : mourir de soif ou noyé.
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La nuit finit par tomber et je m'endormis, la peau brûlée et grelottant de froid, sous un ciel couvert et menaçant. Plusieurs fois, je sursautai, halluciné par l'angoisse et le désespoir. Un moment, le cri d'un oiseau me réveilla et je pensai pendant quelques secondes que j'étais déjà mort. Je ne voyais absolument rien. Le ciel était opaque, mais l'impression de sentir quelque chose à côté de moi d'oppressant, qui grandissait, me fit écarquiller les yeux et découvrir finalement une masse noire, gigantesque, qui se détachait progressivement, dans l'obscurité. Je pris d'abord cela pour un paquebot. C'était trop grand, comme un rocher monstrueux. Je tendis la main, avec l'intention, par ce geste, de voir disparaître ce mirage. Non, la forme persistait et continuait de grandir. J’entendis d’autres cris d’oiseaux, et une sorte d'écho me fit prendre conscience que j’avais abordé un récif, ou peut-être même une île. Alors que j’aurais dû être rassuré, c’est au contraire une terreur indicible qui m’étreignit. Je ne pus que laisser ma main glisser dans l'eau jusqu'à ce que la sensation d'une roche affleurante, recouverte d'une algue rase, m'oblige à crier et à entendre ma voix répercutée par les parois rocheuses au-dessus de ma tête. Petit à petit je distinguai les détails : je me trouvais dans une espèce de crique de galets entourée de parois verticales. Je me mis à l'eau, tirai le canot jusque sous une anfractuosité du rocher et tâchai de dormir jusqu'au lever du soleil.
L’aube me révéla les détails du paysage : j'avais échoué dans une anse minuscule surplombée d’à-pic infranchissables, parfaitement inhospitalière. Je décidai, sans attendre, de remettre le canot à l'eau et d'explorer le rivage, en pagayant avec les mains. Mon état de faiblesse était tel que ce n'est qu'au prix d'un effort surhumain que je pus lutter contre les courants et ne pas trop m'éloigner de la côte. Je compris que j'avais accosté sur une île - ou plutôt un îlot rocheux - recouverte en partie de végétation et où la faune ne semblait être représentée, a priori, que par les frégates qui nichaient dans les trous que le vent avait creusés dans les falaises. Par la suite, je me rendrais compte que l'île comptait aussi une colonie de tortues géantes, ainsi que des petits rongeurs dont l'abondance suffirait à ma nourriture. Pour l'heure, il fallait que je m'organise. Je débarquai sur l’unique plage de l'île, attachai le canot au tronc d'un cocotier, et m'allongeai sur le sable pour réfléchir. Je m'étais tellement fait, les jours précédents, à l'idée de mourir que je n'avais plus les capacités mentales de penser à quoi que ce soit d'autre. Ce n'est qu'après un très long moment que je pus commencer à ordonner mes pensées et sérier les actes qu'il faudrait que j'accomplisse pour envisager de survivre.
L'eau, la nourriture, me protéger d'éventuels animaux hostiles, me faire repérer, c'était les quatre priorités qui me semblaient aller de soi. Les autres : explorer l'île, me construire une habitation, me lancer dans des activités agraires, ou encore passer le temps à polir des pierres dures, j'y viendrais bien assez tôt. Je m'organisai, ne sachant pas encore que mon séjour allait durer plusieurs mois.
Une semaine environ après mon échouage, alors que le ciel était parfaitement dégagé, j'entrepris de réaliser au moyen de galets, sur une étendue de terre bien plane, la carte du ciel, en me disant que cela me permettrait au moins de m'apercevoir qu'une année se serait écoulée depuis mon arrivée en ces lieux. Grâce à Dieu, je n'aurais pas à revoir une seconde fois la configuration céleste que je m'appliquais à reproduire sur le sol, agenouillé devant l'Univers, mon regard oscillant des étoiles et des galaxies au rectangle de terre dans lequel j'enfonçais les pierres. Je n’ai pas l’âme d’un Robinson et je crois, avec le recul, que si j'avais dû attendre plusieurs années, seul sur ce rocher, j’aurais fini par me suicider.
Je traversai une période de déréliction au cours de laquelle je maigris considérablement, ne mangeant plus, passant le plus clair de mon temps allongé sur la plage, de jour comme de nuit, sous les cocotiers, ne cherchant même pas à me protéger de la pluie, me contentant de casser entre deux galets les noix de cocos tombées sur le sable pour en boire le lait, et laissant mon esprit divaguer dans une sorte de délire permanent, comme si j'avais fait une chute sans fin et que tous les détails de ma courte vie me revenaient en mémoire de la manière la plus désordonnée : mon enfance à Avion, la mine, le fait d’avoir échappé une première fois à la mort, le voyage autour du monde en bateau, ce qui avait pu se passer depuis lors en France et dans le monde... et cette ultime déconfiture, cet échouage sordide, au milieu du pacifique, ce statut de naufragé, de mort-vivant, séparé à jamais de ceux qui m'avaient côtoyé intimement. Pourquoi fallait-il continuer de vivre? que pouvais-je encore espérer, même si par miracle on venait me sauver? je n'en voyais plus l'intérêt et en même temps n'avais pas assez de courage pour passer à l'acte et accélérer le processus qui finirait, je le savais, par dessécher mon âme, puis mon corps, et retourner me fondre aux éléments constitutifs de cette Terre qui continuait d'errer au milieu du néant, dans l'indifférence placide de mon existence et de tous ceux de mon espèce.
Un soir, à la tombée de la nuit, alors que je faisais rouler mon corps sur le sable jusque sous un arbre pour me protéger de la pluie qui commençait de tomber, un crabe que j'avais par inadvertance écrasé me pinça suffisamment fort la peau du dos pour que je me lève et me sente obligé de rentrer dans l'eau, en titubant. Le pincement associé au contact de l'eau et de la pluie sur mon visage eurent pour effet de me sortir de ma léthargie. J’écarquillai les yeux et sentis, soudain, la toute petite flamme de vie qui persistait à brûler encore en moi se réveiller et se mettre de nouveau à éclairer l’intérieur de mon âme. Je revins sur la terre ferme avec la décision solidement ancrée au fond de moi de continuer de vivre. Durant les jours et les semaines qui suivirent, je commençai de m'organiser : je scrutais l'horizon, me mis à fabriquer des outils de fortune, entrepris l'ascension de l'île et m'essayai à faire du feu, ce qui n'était pas aisé compte tenu de l'humidité ambiante. A force, j'arrivai à mes fins et après avoir construit une sorte de petit four avec de grosses pierres j'obtins d'y maintenir un foyer permanent qui donnait assez de fumée, du moins à mes yeux, pour qu'un bateau entrant dans le cercle de l'horizon puisse le repérer de jour sinon de nuit. Parfois, la nuit, j'allumais un grand brasier au sommet de l'île, mais une nuit les alizés forcirent au point que je ne pus circonscrire le feu, lequel aurait eu vite fait de consumer tout la flore de l'île si la pluie n'y avait mis fin. Aussi ne répétai-je pas l'expérience et dus-je me contenter du mince filet de fumée qui s'élevait dans la journée et se dispersait rapidement dans l'atmosphère avant même d'avoir pu s'élever suffisamment haut pour être vu de la mer. J'en avais vaguement conscience mais j'évitais d'y songer et me disais qu'au fond cela suffirait bien à attirer l'oeil aiguisé d'un marin.
Tout cela occupa mes journées et je pus recouvrer un semblant de sommeil qui me fit supporter plus facilement la nuit et la menace imprécise que je sentais peser sur moi dès que le soleil était couché. Plusieurs mois passèrent ainsi, faits d'actions répétées, dans une espèce de marasme entrecoupé de brefs moments de "bonheur" - si l'on peut dire - au cours desquels je me surprenais à admirer la nature environnante et à savourer le sentiment voluptueux d'être le seul au monde à en profiter. Je me nourrissais de fruits et de petits animaux que j'attrapais dans des pièges de ma confection. Je consacrais l'essentiel de mon temps à alimenter mon four, en m'inquiétant d'avoir à rester plusieurs années sur cet îlot dans la mesure où je serais peut-être amené, à l'instar des pasquans, à consommer tout le bois de chauffage disponible et que je n'aurais plus alors d'autre solution que de finir par me manger moi-même.
J'en étais arrivé à ne plus rien attendre de rien lorsqu'un jour, ayant décidé de dégonfler le canot de sauvetage et de le plier, je sentis en le roulant sur la plage quelque chose de dur, comme collé sous la toile, autour des deux orifices sur lesquels on ajustait le gonfleur. Il semblait y avoir plusieurs "tas", répartis en étoile. Intrigué, je commençai d’explorer l’intérieur de l'orifice mais mon doigt était trop court pour agripper quoi que ce soit. J'essayai de nouveau avec une petite branche, rien n'y fit. Je m'étais presque résolu à découper la toile du canot quand, essayant une dernière fois avec le doigt je reconnus la forme d'un anneau de métal. Une fois qu'on avait passé le doigt dedans et qu'on avait commencé de tirer on percevait une sorte de résistance élastique qui avait tendance à remettre l'anneau à sa place. Je tirai franchement et arrivai à faire sortir de l'orifice non seulement l'anneau que retenait un double élastique mais au-delà une espèce de réseau fait de ficelle et où étaient attachés une vingtaine de petits sacs en plastique noir hermétiquement clos. Ces sacs semblaient contenir des cailloux de taille à peu près identiques.
Après avoir nettoyé un carré de sable, l'avoir aplani, j'ouvris précautionneusement les petits sacs et en répandis le contenu : il y avait là des dizaines de gemmes, de couleurs différentes. Malgré mon ignorance en la matière, je ne fus pas long à me rendre compte qu'il s'agissait de pierres précieuses, encore brutes, et qu'il devait y en avoir “pour des millions”. Emeraudes, rubis, saphirs, diamants blancs, bleus ou jaunes, tout y était, comme dans les histoires de pirates de mon enfance. Au milieu de ma contemplation, je me surpris à sursauter et à regarder tout autour de moi, comme si quelqu'un aurait pu alors se précipiter pour me prendre ce "trésor". Je me trouvai stupide et eus envie de tout jeter à la mer. A quoi bon tous ces cailloux : j'avais faim, il me fallait aller relever mes pièges, nourrir le feu... et j'avais devant mes yeux de quoi me payer le restant de mes jours une armée de serviteurs. C'était cocasse.
Mais ça n'était pas fini. L'autre orifice comportait le même système d'élastique et de ficelles, avec au bout une autre vingtaine de petits sacs, eux aussi remplis de pierres précieuses. Je réalisai, soudainement, que j’étais bien vivant et en possession d'une véritable fortune. Je fus comme ragaillardi. Je réunis les pierres et entrepris de les cacher. Cela m'occupa toute la journée, tant j'avais le souci de préserver parfaitement ce butin et de pouvoir le récupérer dans les plus brefs délais si cela s’avérait nécessaire. Avant la tombée de la nuit, j'eus la certitude d'avoir trouvé la cache idéale, et m'occupai enfin de me faire à manger.
Au début, presque tous les jours, j'allai vérifier que les pierres étaient toujours à leur place. Puis, je me raisonnai, et finalement de peur de trop marquer par ces incessants remue-ménage l'emplacement du trésor, je décidai de ne plus y toucher.
La vie reprit son cours, lente et indolente, sans autre ponctuation que le plaisir que pouvait m’apporter, parfois, la chasse ou la pêche. J'avais une vie de parfait animal : je dormais, j’urinais, je mangeais, je déféquais, je me mettais à la recherche de nourriture. Une seule chose manquait au tableau : je ne copulais pas, mais j'avais tellement peu d'expérience en la matière que cela ne me taraudait pas vraiment. A la différence des autres espèces qui vivaient sur cette île, j'étais seul, je ne pouvais pas échanger le matin au réveil quelque sifflement qui m'aurait mis de bonne humeur. J'avais bien entendu dire qu'il arrivait aux hommes isolés d'assouvir leurs pulsions sexuelles avec des animaux mais je me voyais mal forniquer avec des mangoustes ou des aras. Quant à me masturber, je n'étais jamais arrivé à le faire sans fantasme et, comme je n'avais plus aucun fantasme, le problème était réglé.
Les jours, les semaines, les mois passèrent de nouveau, sans que j'y prenne garde, m'ayant finalement fait une raison de l'abandon le plus total dans lequel le destin m'avait placé. Je ne pensai plus à rien, ni au passé - auquel j'avais trop pensé - ni à l'avenir, ni à mon trésor. Mon esprit se calait progressivement sur le rythme du temps, sur le vol des oiseaux et le mouvement des étoiles dans le ciel, sur le rythme des vagues et la nature de l'écume, sur le fonctionnement de mon corps, qu'il s'agisse du brunissage de ma peau, de la consistance de mes étrons ou de ma pilosité. J'avais l'impression de ne plus rêver, de faire alterner les jours et les nuits par le seul clignement de mes paupières.
C'est dans cet état, alors que j'avais définitivement oublié tout de ce qu'avait été ma vie, et jusqu'à l'endroit où j'avais caché mon trésor, que je vis, sans être autrement surpris, un jour, en ouvrant les yeux après que j'aie dormi quelque temps sous un arbre, allongé sur la plage, le visage d'un homme jeune penché sur moi. Je rêvais sans doute ou bien devenais fou, c'est en tout cas ce que je me dis en refermant les yeux, avant de sentir une main me prendre par l'épaule et me secouer et d'entendre parler dans une langue qui m'était parfaitement inconnue.
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L’ASILE
(A partir de ce moment, je ne suis plus sûr de ce que je rapporte dans la mesure où il est probable que la maladie mentale avait déjà sérieusement altéré mes capacités à analyser les phénomènes environnants. Tout me laisse penser que ma vision des choses était déformée par le sentiment de persécution qui m’habitait depuis quelque temps et ne me lâcherait plus jusqu’à mon internement à l’hôpital psychiatrique de Guayaquil.)
Je ne sais si c'est moi qui me demandais si je rêvais ou bien si c'est l'autrequi se le demandait tant il paraissait effaré pas sa découverte, et je me rendis compte, à son regard, que je devais être redevenu après ces longs mois de vie solitaire et de pousse indéfinie de ma pilosité un exemplaire originel de l'espèce Homo Sapiens Sapiens. L'effort qu'il me fallut faire pour trouverquelques mots à dire me parut incommensurable, comme si le silence qui m'avait été imposé jusqu'à maintenant m’avait définitivement ankylosé les muscles de la face.
Au loin, ancré à quelques encablures, un bateau de pêche rempli à ras-bord de casiers oscillait mollement. Les marins qui étaient restés à bord, assistaient, dans un silence qui me paraissait hostile, à nos premiers et difficiles échanges. Après quelques essais infructueux au cours desquels l'homme et moi essayâmes d'échanger quelques paroles - moi dans un mélange de français et d’anglais, lui, qui était asiatique, dans une espèce de sabir hispano-américain - nous convînmes de converser par signes et par dessins sur le sable. Petit à petit je compris que je me trouvais sur une île presque inconnue, qu'en tout cas aucune carte ne signalait. Seuls en avaient connaissance et s'y arrêtaient parfois des pêcheurs de crabes, d'une sorte de crabes à l'aspect repoussant, aux reflets bleu-rose et dont la chair est - je l'appris à force de ne plus manger que ça pendant les jours qui suivirent - particulièrement goûteuse.
Je devais sentir mauvais ou bien avais une haleine fétide car lorsque je m'approchais de l’étranger pour lui parler il reculait insensiblement en ne pouvant s'empêcher d'arborer une moue dégoûtée. J'aurais pu ainsi parler par gestes, indéfiniment, tellement je ressentais le besoin de "dire" à quelqu'un tout ce qui m'était arrivé depuis que je n'avais plus eu pour seul interlocuteur que les perroquets et les rongeurs, lorsque je m'aperçus que l’homme manifestait de l’impatience et se tournait régulièrement vers son bateau, comme s'il eût craint que ses congénères l'abandonnent sur l'île avec moi. Ceux-ci avaient cessé de nous regarder et étaient retournés dans les soutes vaquer à leurs occupations. Au bout d'un moment, l’homme me fit comprendre qu'il devait retourner sur le bateau et j'eus l'impression surréaliste qu'il allait prendre congé comme on le fait poliment après une visite de courtoisie, me saluer ou me serrer la main, et repartir comme il était venu en me laissant planté là, comme un spécimen sympathique mais somme toute encombrant d'une espèce en voie de disparition qu'il importerait de ne pas imposer au reste de l'équipage. Avec horreur, je le vis tourner les talons, aller jusqu’à son canot et commencer à le pousser vers la mer. Je courais vers lui, m’agrippais à son bras, et lui parlais alors dans un français précipité, le suppliant de m'emmener avec lui, de ne pas me laisser à mon sort. Il semblait ne rien vouloir entendre et me repoussait sans brusquerie mais fermement, me faisant comprendre que c'était fini, que je ne devais pas insister, qu'il lui fallait rejoindre ses compagnons. Je me jetai dans son canot, empoignai les rames, et me mis à souquer à toute vitesse vers le large, le laissant interdit sur le rivage. J'eus peur un temps qu'il sache nager et qu'il me rattrape en quelques brasses, mais ça ne semblait pas le cas. Il restait les bras ballants, au bord de l'eau, ne faisant même pas l'effort d'appeler à l'aide ses camarades. Je le vis alors tourner le dos au rivage et commencer à s'enfoncer dans la végétation. Je n'y comprenais plus rien. Je me retournai et constatai que le bateau était toujours derrière moi, immobile, sans le moindre signe de vie. C'était étrange, comme s'il se passait quelque chose sur cette embarcation qui aurait pu conduire l’étranger à prendre brusquement la décision de ne plus rembarquer. Et moi, je progressais, je touchais presque au but, peu importe ce qui pouvait m’arriver maintenant... j’étais sauvé!
A peine avais-je posé le pied sur le rafiot qu'on s'abattait sur moi de tout côté, qu'on me rouait de coups et qu'on me descendait dans les soutes où je fus laissé jusqu'à la nuit. Aux bruits que j'entendis au cours de la journée, je me rendis compte que des hommes étaient allés à terre, peut-être à la recherche de leur compagnon. Beaucoup plus tard, j'entendis les bruits d'une altercation assez violente entre plusieurs hommes, puis plus rien. Enfin je perçus le bruit et les vibrations du moteur ; le bateau appareillait. J'attendais impatiemment qu'il se passe quelque chose, que les marins descendent me chercher, mais c'est bien la mort que j'aurais dû souhaiter, car j'étais loin d'imaginer ce qu'ils me réservaient. Enfin, dans une ambiance de vociférations incessantes, plusieurs hommes vinrent me détacher, puis se remirent à me rouer de coups, à me tirer sur les cheveux ou sur la barbe. L'un d'eux, particulièrement ivre, alla chercher un rasoir : lorsqu’il approcha la lame de mon visage et que je la vis briller à quelques centimètres de ma cornée, je perdis connaissance et m’écroulai sur le plancher. Je ne sais plus ce qu’il se passa par la suite mais je sais que je repris connaissance allongé dans un hamac, la barbe et les cheveux coupés. Par la suite, j’eus l’impression de ne plus voir la lumière du jour pendant un temps infini. Je n’avais d’ailleurs plus la notion du temps. Mes forces mentales plus encore que physiques m’avaient quitté et je n’avais plus aucune volonté pour mettre le pied par terre. Manifestement, je n’intéressais plus l’équipage, qui ne descendait même plus voir dans quel état j’étais et qui se contentait de me faire apporter par le marmiton des pitances faites de crabe mélangé à du riz. Tout ce qui m’était arrivé, depuis la mort de Pierre et des siens, jusqu’à ce voyage dans les soutes infernales de ce bateau, toutes ces péripéties mises bout à bout, participaient au développement chez moi d’un délire de persécution qui m’empêchait de porter sur mon environnement et sur les gens qui étaient censés s’occuper de moi un regard autre que celui d’un malade mental.
C’est donc dans cet état misérable qu’on me débarqua à Manta, sur la côte équatorienne, et que je fus conduis sous escorte à l’asile de fous de Guayaquil. Je sais maintenant qu’on dit “hôpital psychiatrique” mais, à cette époque, “asile de fous” étaient encore pour moi les termes consacrés pour décrire ce genre d’endroit. C’étaient tout du moins les termes qu’on employaient, à l’école d’Avion, pour désigner l’établissement de Saint-Venant, dans lequel on se serait bien laissés aller à envoyer tous ceux dont le comportement sortait de l’ordinaire.
C’est a posteriori que j’ai pu prendre la mesure de l’état dans lequel je me trouvais au moment de mon internement : on m’a raconté que je m’agitais à ce point dans la vieille guimbarde qui faisait office d’ambulance, pendant le trajet entre Manta et Guayaquil, que les équatoriens collaient leur visage à la vitre du véhicule, n’en croyant pas leurs yeux, au point qu’un ambulancier avait même fini par demander de l’argent à ceux qui voulaient m’observer. C’est en fait le Consul de France à Guayaquil, Jean-Xavier L..., un homme exquis qui fut peut-être le seul à comprendre ce qui m’était arrivé, qui eut la bonté de m’en faire un jour le récit. Je lui en sais gré, non seulement de m’avoir fait sortir de l’hôpital psychiatrique où je croupissais mais encore de s’être intéressé à mon histoire et de m’avoir permis par la suite de retourner d’où je venais - c’est à dire dans cette île déserte où j’étais resté plus de dix mois - et de récupérer mon trésor.
Mon internement, qui dura plus de dix huit mois, aurait pu me faire plonger, définitivement cette fois, dans la folie, mais c’est sans doute grâce à la présence de Mario - le seul infirmier qui parlait anglais - que je réussis à surmonter cette nouvelle épreuve et à renaître plus fort que jamais et en tout cas à être en mesure d’affronter tous les obstacles à venir. Cet internement aura eu comme effet de me faire rattraper le temps perdu, en termes d’accès à une maturité psychologique à peu près normale, et m’aura permis de me lancer dans une nouvelle vie, une vie adulte où il n’y avait plus de place pour les contes de fées, l’émerveillement, les sentiments nobles, mais seulement pour la souffrance, le poids des êtres et des situations, une vie où tout phénomène allait se trouver réduit à sa gravité, tant physique que morale.
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Ma “vie de fou” avait commencé bien avant mon internement, peut-être même depuis que j’avais mis le pied sur l’Ile de Pâques et que Marcia avait fait entrer le doute dans mon esprit à la lumière de ses révélations. Sa disparition et celle de sa fille, et pour finir le récit de Pierre, avaient achevé de brouiller les pistes et de me faire perdre pied. N’étaient les éléments matériels qui me permirent par la suite d’en être où je suis aujourd’hui - et que je peux relier directement à ce qu’il m’est arrivé après la mort de Pierre - je serais en mesure de me demander si ce que j’ai relaté précédemment s’est réellement passé. Je pense néanmoins que, pour l’essentiel, les faits ont eu lieu, mais comment exactement, je ne le saurai jamais, tout comme d’ailleurs les faits qui se dérouleront pendant les premières semaines de mon internement. Je vais quand même essayer d’en faire le récit, en décrivant de la manière la plus authentique possible ce que j’ai ressenti au contact de l’extrême misère qu’il me fut donné de voir.
Les bâtiments de l’asile étaient disséminés au milieu d’un parc à la végétation exubérante, décor presque fantastique qui m’inspirait une terreur irraisonnée mais que j’analyse avec le recul comme une sorte de phobie de la luxuriance naturelle, phobie déclenchée par les longs mois que j’avais passés au milieu d’un univers “aride”, seulement aérien et liquide. Mon état d’excitation et d’agitation était tel, à mon entrée dans ces lieux, qu’on me plaça d’emblée dans une espèce de cachot obturé par une lourde porte rouillée qui grinçait quand on l’ouvrait et au sujet de laquelle je me disais qu’un jour on n’arriverait plus à l’ouvrir tant il devenait de plus en plus difficile d’en pousser le battant. Je dormais à même le sol, sur une natte de raphia infestée de bestioles de toutes sortes qui, au début, me rendaient fous mais auxquelles je finis par m’habituer au point d’en apprivoiser quelques unes. La nourriture était infecte et les “soins” inexistants. Parfois, on m’autorisait à sortir dans une cour entourée de hauts murs où je pouvais m’ébattre un peu, courir, sauter, sous les yeux des infirmiers qui me surveillaient comme si j’avais été un jaguar qu’on aurait capturé quelques jours avant dans les rues de la ville et qui inspirerait encore une peur incoercible. C’est, je crois, ce que j’inspirais à tous ceux qui s’occupaient de moi et qui fait qu’a posteriori je ne peux pas véritablement leur en vouloir. Ils me prenaient pour une bête sauvage, un être extraordinaire qui avait survécu seul, on ne savait comment, sur une île inhospitalière et pour lequel le retour à la vie civilisée était presque une gageure. On me donnait bien parfois des médicaments, mais de manière tellement incohérente que je pouvais en ressentir ou non, c’était selon, les effets.
Lorsqu’on me plaça dans cette ménagerie humaine, au début, et que je restai de longs jours sans voir un médecin, j’eus le temps de réfléchir et de penser que ma plongée définitive dans un univers de malheur et de cauchemar remontait à ce fameux jour où je m’étais réveillé, sur le bateau, lorsque j’avais constaté la disparition de Marcia et de Lolita. J’avais comme la certitude que cela ne prendrait jamais fin.
Au bout de trois ou quatre semaines, je ne sais plus exactement, je rencontrai un premier médecin. C’était un indien d’origine andine qui ne parlait qu’espagnol et posait en permanence sur moi un regard impassible dont je n’aurais pu dire s’il était bienveillant ou malveillant. Il m’observait, prenait des notes, posait des questions aux infirmiers, sans doute sur la façon dont je me comportais, et pour finir inscrivait avec application sur un grand livre noir les soins à me prodiguer. Je “bénéficiai” ainsi, à son instigation, de balnéothérapie, autrement dit de douches au jet, nu dans la cour ; d’ergothérapie, c’est à dire du débroussaillage à la machette des endroits du parc envahis par la végétation ; enfin de thérapies de groupe au cours desquelles je restais dans mon coin, ne comprenant pas ce qui se disait autour de moi et en particulier les consignes de l’infirmier animateur qui s’évertuait, avec une constance impressionnante, à faire jouer aux participants des scènes de la vie courante consistant - je l’appris secondairement - à “aller à la poste pour envoyer un mandat” ou bien “se rendre en visite chez ses beaux parents”. Le second médecin - son collègue, son patron ou son assistant, je n’ai jamais vraiment su - ne fit guère mieux en tentant d’échanger avec moi quelques mots de français et de se lancer dans une thérapie corporelle pour le moins étrange dans la mesure où il me faisait tournoyer dans une pièce jusqu’à ce que je m’écroule, pris de vertige, devant ses pieds et qu’il s’emploie à me faire retrouver mes instincts animaux en me faisant marcher à quatre pattes et pousser des cris. Au bout de trois séances, je refusais résolument d’y participer.
Les premiers jours de répulsion à mon encontre passés, les infirmiers avaient consenti à s’occuper de moi, en l’occurrence à me laver, à me raser et à me couper les cheveux, de telle sorte que, reprenant un aspect “humain”, je pouvais constater de leur part davantage de considération. Cela continua d’aller croissant, au point que, si je n’avais pas fait la connaissance de Mario, l’infirmier anglophone, j’aurais certainement fini par apprendre à parler espagnol tant l’équipe s’était mise à me stimuler et à vouloir me faire parler à tout prix. Les rudiments d’anglais que m’avaient inculqués Marcia et sa fille suffirent pour que des échanges réguliers s’instaurent entre l’infirmier et moi. Il y trouvait d’ailleurs son compte, qui me confiait que cela lui permettait de ne pas oublier ce que lui-même avait appris.
Mario Menendez était un indien originaire du Mexique, issu d’une famille nombreuse, dont deux des frères s’étaient tués à quelques mois d’intervalle en plongeant du haut d’une falaise, à Acapulco, pour quelques dollars. La tristesse provoquée par ces deux décès l’avait amené à quitter son pays, à traverser l’Amérique Centrale et à s’installer en Equateur où il avait eu l’opportunité de suivre une formation d’infirmier et d’être recruté, un peu à son corps défendant, dans un hôpital psychiatrique. La psychiatrie ne l’intéressait pas vraiment au début et ce n’est qu’avec le temps qu’il avait fini par comprendre le sens de son travail et y trouver de l’intérêt. Avide de connaissances, il se lançait dans toutes sortes d’apprentissages, de manière un peu désordonnée, et passait ainsi de l’anglais à l’astronomie, de la philosophie antique à la menuiserie, de la botanique à l’économie... Il avait épousé une équatorienne aussi inculte et fermée au monde environnant que lui était y était ouvert, mais dont l’extrême bonté, le dévouement pour ses enfants et l’amour qu’elle portait à son mari suffisait à en faire une sorte de sainte, innocente au premier sens du terme, à laquelle nul n’aurait songé à faire le moindre reproche. Elle avait donné à son mari quatre enfants, sérieux, studieux et même brillants pour deux d’entre eux auxquels un avenir de haut fonctionnaire était vraisemblablement promis. Ils formaient tous les six une famille unie, où régnait une harmonie parfaite, chacun des membres de cette famille paraissant se sentir parfaitement bien dans son corps et son identité. Lorsque Mario me parlait des siens, je ne pouvais m’empêcher de faire le rapprochement avec ma propre famille et d’en conclure que la précarité, la misère avaient parfois bon dos pour justifier des dérives existentielles que seul un certain atavisme pouvait finalement expliquer.
Mario, non content de me faire retirer de la cellule insalubre dans laquelle j’aurais certainement fini par mourir, m’avait permis de renouer des liens à peu près normaux avec un être humain, et ce malgré les “soins” fantaisistes que les deux médecins avaient voulu à toutes forces me prodiguer. Mario était sans doute le premier être vivant que je rencontrai depuis que j’avais quitté la France en qui je pouvais avoir confiance. Il était incapable de mentir et ne se dérobait jamais quand il s’agissait de prendre une décision concernant les patients dont il s’occupait. Sa probité et sa droiture m’en imposaient.
Au fil des mois, je sortis progressivement de l’enfermement mental dans lequel m’avaient plongé les péripéties que l’on sait. C’est grâce à Mario que j’appris à parler anglais couramment. Je m’efforçai aussi d’apprendre à communiquer en espagnol avec ceux des patients qui pouvaient le faire ; ce qui me permit, progressivement, de me faire accepter. On arrêta de maculer systématiquement d’excréments la natte sur laquelle je dormais, de subtiliser mes repas, de m’empêcher d’aller à la douche ou aux toilettes. Les relations s’apaisèrent, on se mit à m’adresser spontanément la parole. Je cessai de me réveiller en criant pendant mon sommeil, de faire toujours le même cauchemar à savoir celui au cours duquel je nageais en pleine nuit, dans une eau noire, et sentais qu’on me tirait par les pieds et qu’on cherchait à m’entraîner par le fond.
Mario avait l’art pour me laisser parler et pour reprendre certains détails de mon récit qui me paraissaient anodins mais qui devenaient à mes yeux, après qu’il les ait soulignés, essentiels pour comprendre ce qu’il m’était arrivé. Lorsqu’il s’agit d’évoquer la mort de Pierre, je mentis sciemment, laissant entendre qu’il avait fini par se jeter à l’eau, en pleine nuit, et que je m’étais alors retrouvé seul sur le bateau. D’une part ce mensonge était plausible, eu égard à la situation de Pierre, au fait qu’il était gravement blessé et que plus rien ne le retenait vraiment à la vie ; d’autre part, j’avais désormais tellement de mal à imaginer que ce que j’avais vécu sur ce bateau avait été réel que le mensonge devenait par force plus vrai que la réalité.
Lorsque j’en arrivai aux circonstances qui avaient marqué mon départ de l’île et mon retour à la civilisation, Mario me laissa terminer puis me fit part de la toute autre version des pêcheurs qui m’avaient ramené, à savoir le fait qu’ils m’avaient trouvé dans un état de détresse physique et psychique indescriptible et que j’étais alors tout sauf en mesure de communiquer avec qui que ce soit. Celui des pêcheurs qui était venu jusqu’à moi et avait tenté de me parler avait été tellement impressionné par mon regard, mon discours et mon comportement qu’il avait fini par me laisser monter dans le canot qu’il avait utilisé pour accoster et avait fui à l’intérieur de l’île. Les autres pêcheurs avaient eux aussi été terrorisés en me voyant rallier leur bateau et avaient pris la décision de m’attacher en fond de cale jusqu’à leur retour au pays. Ils n’avaient aucune intention malveillante et souhaitaient seulement que le voyage prenne fin le plus vite possible afin de pouvoir me confier aux autorités sanitaires et se débarrasser de moi une bonne fois. Cette rectification me fit l’effet d’une gifle et je me surpris à regarder ce qui m’entourait différemment. Je crois que je commençais à guérir.
J’avais en partie récupéré un certain équilibre mental quand deux individus se mirent à s’intéresser à moi : à “mon âme” pour ce qui est d’Oliver, à “mon corps” pour ce qui est de Ramon. Ils formaient tous les deux un improbable binôme, Oliver ressemblant à un acteur britannique confiné aux rôles de névrosés falots ou de généraux mégalomanes ; Ramon incarnant - lorsqu’on ignorait qu’il était farouchement homosexuel, je dis farouchement parce que son homosexualité relevait davantage d’une haine irraisonnée des femmes que d’une attirance véritablement sexuelle pour les hommes - le macho absolu, le mâle latin dans toute sa masculinité triomphante. Il faut savoir qu’à l’origine Ramon incarnait vraiment cela et que c’est par la seule influence d’Oliver qu’il en était arrivé à renier tout ce qui avait jusqu’alors donné un sens à sa vie : son pouvoir de séduction sur les femmes, à l’aune de ses innombrables conquêtes, voire de ses viols quand certaines d’entre elles s’étaient mises en tête de vouloir lui résister. On peut a posteriori imaginer combien cet “amour des femmes” était à l’origine ambigu quand on sait qu’il avait suffi à Oliver de très peu de choses, de quelques arguments pour tout dire, pour faire basculer Ramon dans une misogynie maladive, vindicative, revancharde, qui lui faisait désigner la Femme comme son seul et unique ennemi.
Oliver Smolensky-Goutchkoff était interné depuis longtemps - on ne savait d’ailleurs trop bien pourquoi mais en tout cas pour une raison suffisamment grave pour que l’on sache qu’il ne sortirait pas avant longtemps - quand Ramon Vargas arriva à l’asile. Au contraire d’Oliver qui n’évoquait jamais son passé, Ramon s’empressa de mettre tout l’asile au courant de ce qui avait motivé son internement, à savoir une bonne quinzaine de viols, “agrémentés” ou non de meurtres, sur des femmes de tous âges. Son avocat avait réussi, prétendait-il, à arracher “l’état de démence au moment des faits” à la Chambre d’accusation, laquelle avec donc conclu à un non-lieu et avait prescrit l’hospitalisation en milieu psychiatrique ; ce qui ne laissait pas d’intriguer la communauté médicale. La complicité entre les deux hommes s’installa lentement et finit par constituer une véritable interdépendance dans la mesure où l’influence d’Oliver sur Ramon permit au premier d’être sous la permanente protection physique du second.
Oliver n’avait pas à proprement parler de sexualité. Il était d’ailleurs suffisamment laid pour n’intéresser personne et ne cherchait pas à forcer qui que ce soit dans le domaine sexuel alors même que la promiscuité qui régnait dans l’asile lui aurait permis d’assouvir n’importe quel besoin. Il n’était sexuellement attiré par rien, méprisait les hommes autant que les femmes, les reléguant tout bonnement au rang d’animaux, et s’était d’ailleurs toujours demandé ce qui pouvait conduire un homme à faire aller et venir son sexe dans celui d’une femme et à une femme de supporter ça, et toute autre situation sexuelle imaginable entre deux ou plusieurs êtres vivants. Tout cela lui semblait grotesque. Il était profondément pervers mais se contentait d’exercer sa perversité par le seul biais d’un discours toujours parfaitement logique et qui faisait mouche à tout coup. C’est ainsi qu’il lui avait suffi de quelques remarques percutantes pour déstabiliser Ramon et lui prouver que ses véritables aspirations en matière sexuelle étaient tout autres que celles qu’il s’était employé jusque là à cultiver.
Les infirmiers comme les patients ignoraient à peu près tout de la teneur des conversations des deux hommes, lesquels avaient pris l’habitude se s’isoler pour discuter. Cependant, je crois pouvoir me fier au témoignage de Mario et à son sens clinique, comme d’aucuns disaient à son sujet, pour dire que cela avait dû ressembler à cela : un subtil travail d’approche psychologique de la part d’Oliver, qui s’était tout de suite rendu compte de l’ambiguïté qui existait chez Ramon mais aussi du danger qu’il y avait à vouloir détruire ses convictions par le seul moyen de quelques répliques bien senties. Oliver avait donc usé de toute sa ruse pour utiliser les registres qui lui semblaient propices à un rapprochement préalable d’avec Ramon : indifférence et détachement dans un premier temps ; puis manoeuvres d’approche virile faites comme il se doit de rudoiements sympathiques, de bourrades dans le dos et de plaisanteries à connotations sexuelles ; rapprochement autour d’intérêts virils communs ; enfin, après en être arrivés à une parfaite communion d’idées, destruction méthodique et systématique de toutes les convictions de Ramon, aliéné que celui-ci était devenu au système de pensée de son acolyte. Ce fut alors un jeu d’enfant pour Oliver de retourner comme un gant la personnalité de l’équatorien et d’en faire le serviteur le plus fervent d’un culte dédié au pénis et à son pendant si j’ose dire symbolique : le phallus, objet fétiche qui se mit à hanter Ramon au point que plus rien ne put l’en détourner.
Il semble qu’Oliver ait utilisé des arguments assez simples, voire simplistes, pour arriver à ses fins ; mais c’est il est vrai souvent le cas lorsqu’on s’adresse à des individus pour lesquels le Monde ne peut être analysé qu’à travers le prisme d’une pensée manichéenne. Oliver aurait ainsi commencé à évoquer les jeux des enfants, le fait que dans toute famille qui se respecte on s’évertue très tôt à inciter les petits garçons à jouer à des jeux censés être masculins (automobiles, billes, compétitions diverses) et les petites filles à se réserver les activités censées être davantage féminines (poupées, jouer à la marchande, et à toute activité relationnelle en général, dans la mesure où bavarder est “comme il se doit” le lot des femmes et agir sans perdre de temps celui des hommes). Comment, aurait demandé Oliver à Ramon, un homme auquel on a inculqué depuis sa plus tendre enfance et d’une manière presque fanatique le rejet des “valeurs” féminines peut-il brusquement se tourner à l’adolescence vers l’incarnation de ces mêmes valeurs : les filles, les femmes, personnages fragiles, peureux, futiles, reproductions grandeur nature des poupées enfantines desquelles on l’avait sommé de se détourner. Malgré les molles dénégations de son compagnon - le besoin de tendresse par exemple, le fait qu’on ne pouvait quand même pas passer son temps à en découdre avec son prochain... - Oliver continuait sur ce thème, s’étonnant par exemple qu’un homme adulte puisse du jour au lendemain “enterrer sa vie de garçon” et se consacrer à l’amour de cette petite chose (la Femme) dont la société l’obligeait à épouser la cause et qui l’éloignait immanquablement de son statut d’homme, de guerrier, de combattant, de chasseur, et le cantonnait dans des activités domestiques et de pouponnage. Ah! aurait insisté Oliver, combien ces hommes paraissaient finalement ridicules qui sur-jouaient le rôle qu’ils imaginaient être celui d’un homme, c’est à dire “amateurs de femmes” comme ils se plaisaient à dire. Ils étaient fétichistes malgré eux à travers cette appétence dont ils tenaient à se vanter pour les dessous féminins, les fanfreluches, les dentelles, la mousseline, les bas résille - sans se rendre compte de la fascination qu’exerçaient sur eux tous ces colifichets et de ce que cette fascination était en mesure de révéler à propos de leurs véritables aspirations, à savoir le besoin d’acquérir les caractéristiques de l’autre sexe et finalement de se travestir ; et ce, même s’ils retrouvaient un peu de leur instinct viril autour d’un ring de boxe ou d’un circuit de formule un.
Oliver aurait fini, selon Mario qui avait un jour pu surprendre leur conversation, par donner l’estocade en ces termes : “Comment un type comme toi, viril, bien dans son sexe, qui se fout comme de l’an quarante de la vie des starlettes à Hollywood ou de la mode à Paris, peut-il subitement s’y intéresser sous prétexte d’amener dans son lit une blonde gigotante et d’agiter sa queue à l’intérieur?... il faudrait à l’âge que tu as que tu te mettes à jouer à la poupée?... car après tout ce ne sont rien d’autre que des poupées, toutes ces pétasses que tu as l’habitude de t’envoyer, non?... il faudrait que tu fasses attention quand tu parles? que tu deviennes prévenant?... les femmes, mon vieux, ne le méritent pas!... Quand je pense qu’elles prétendent être autre chose que des garages à bites... c’est à mourir de rire... ce sont des trous et rien d’autre... et des trous, c’est pas ce qui manque... tiens, les cosaques, eux ils s’y connaissaient... ils prenaient un canard par les ailes, lui coinçaient la tête dans un tiroir et tout en l’enculant se faisaient caresser les couilles avec les pattes... c’est pas une femme qui pourrait te faire ça!... Si au moins les femmes savaient être désirantes, si au moins elles aimaient baiser... mais elles sont incapables de désirer quoi que ce soit, ou de faire des projets, sinon pour l’aménagement de leur maison ou l’habillement de leur petite famille... elles sont seulement dévorées par l’envie, celle qu’elle ressente en permanence et celle qu’elles rêvent de provoquer chez autrui... Ah, l’envie!... Une femme n’aime rien tant que susciter l’envie, c’est un plaisir pour elle bien plus fort que le simple fait de posséder un objet, l’amour d’un homme ou la beauté... Tiens, quand une femme choisit une robe, ou des bijoux, la première des raisons qui l’anime n’est pas qu’elle apprécie la robe ou les bijoux, non, la première raison c’est qu’elle anticipe sur l’envie que le fait de porter sur elle cette robe ou ces bijoux va susciter chez les autres femmes, voire chez les hommes... Son seul plaisir se situe là : dans l’envie qu’elle sent poindre dans le regard des autres et qui lui fait penser qu’elle peut être, même de manière fugace, celle vers qui tous les regards vont converger, la star d’un instant... elle ne jouira pas des qualités intrinsèques de la robe ou des bijoux, de leur beauté ou de leur perfection, non, elle jouira seulement de l’éclair d’envie qu’elle pourra percevoir chez celles qui convoiteront ce qu’elle porte, lesquelles, le jour où elles pourront posséder la même chose qu’elle, auront alors la même réaction... C’est pourquoi l’amour qu’une femme déclare porter à un homme ne repose sur rien d’autre que l’envie qu’elle peut encore une fois susciter chez une autre femme, envie d’être avec cet homme, de partager sa vie... Qu’une femme donne l’apparence d’être “heureuse”, par le biais d’un mariage apparemment réussi - c’est à dire : un mari possédant une bonne situation, des enfants en bonne santé, une belle maison et des relations choisies - cela reste pour elle le comble du bonheur car elle ne peut faire que des envieuses... bien sûr, elle dissimulera cela sous des manières délicates, une modestie, une aménité, qui ne feront d’ailleurs qu’accroître le degré d’envie qu’elle sera en mesure de provoquer chez ses amies... et le tour sera joué... Tu me diras : pourquoi la Femme est-elle obligée d’en arriver là?... C’est très simple... alors que tout incite l’Homme à se tourner vers le monde qui l’entoure, à oublier qui il est, à agir, à désirer en somme, tout incite la femme à faire le contraire : égocentrique, elle ne voit ce monde qui l’entoure qu’à travers ce que ce dernier peut lui apporter... Au fond, ce monde ne l’a jamais intéressée et ne l’intéressera jamais... Tout doit être centré sur sa personne, converger vers elle... L’homme qu’elle est censée aimer? un simple faire valoir, une sécurité matérielle, un garde du corps, à la rigueur le père de ses enfants car il en faut bien un, n’est-ce pas... mais rien de plus... L’orgasme, chez la femme? le résultat de la conjonction entre la stimulation de ses zones érogènes et le simple fait de se sentir désirée... mais jamais la vue ou la possession du corps de l’autre... Elle ne peut avoir de désir sexuel, son désir est seulement d’être désirée.
- Mais alors, osait intervenir Ramon, que penses-tu des femmes qui réussissent à se passer des hommes et adoptent leur comportement...
- Les lesbiennes?... c’est vrai qu’elles possèdent des qualités masculines, qu’elles paraissent a priori moins futiles que leurs soeurs, mais toute cette masculinité est étouffée dans l’oeuf... leur “virilité” cache des âmes de midinettes... ce qui leur reste de féminité finit toujours par reprendre le dessus et si tu les interroges elle finissent par te dire qu’elles n’aspirent qu’à une seule chose : un bonheur fait de tartes aux fruits, d’enfants jouant dans le jardin et d’ouvrages au point de croix.
- Mais que fais-tu de ...? [il se mettait alors à citer une kyrielle de femmes célèbres dans l’histoire de l’Humanité].
- Pfff... des exceptions... quelques arbres qui ont du mal à cacher la forêt de leurs soeurs, ces sous-êtres qui ne savent que se rengorger à l’idée que quelques femmes puissent les représenter, comme si les rares qualités masculines de quelques unes d’entre elles suffisaient à racheter les tares féminines de toutes les autres... ”
Etc, etc.
Même si les arguments étaient grossiers, le fait qu’il soient assénés jour après jour à un homme dont l’hypersexualité était construite sur une ambiguïté suffisait pour qu’ils atteignissent leur cible et que Ramon au bout du compte en vienne à poser sur lui et ses congénères un regard neuf : seul l’homme était estimable, seules les qualités viriles trouvaient grâce à ses yeux. Dès lors, les femmes et leurs attributs ne pouvaient plus représenter le moindre attrait pour lui. Elles en devenaient profondément méprisables.
Le premier signe de sa conversion consista à mettre au rebut les posters de Jayne Mansfield et autres pin-up mammaires qui ornaient les murs de sa chambre. Puis vint le temps où il refusa de se présenter au parloir lorsqu’il reçut la visite de sa soeur. Pour sa mère, cela prit davantage de temps mais il finit par s’y résoudre, comme de ne plus ouvrir son courrier et de détruire celui qu’il avait déjà reçu d’elle. La première étape pour lui était manifestement celle du rejet programmé des femmes de son univers, de leur exclusion définitive, persuadé qu’il était que c’était à cause d’elles qu’il en était arrivé là, à savoir les viols et les meurtres successifs et pour finir son internement dont il ne savait quand il prendrait fin. Il entreprit ainsi “d’annuler” littéralement la moitié de l’Humanité, s’employant à supprimer dans les journaux tout ce qui pouvait avoir un rapport de près ou de loin avec les femmes, caviardant les articles ou les coupant à grands coups de ciseaux, se bouchant les oreilles dès qu’il entendait des chants ou des cris - c’était selon - en provenance du quartier des femmes, alors même que encore peu de temps auparavant cela l’aurait mis dans un état de surexcitation tel qu’il aurait été en mesure de violer le premier trisomique à sa portée.
La Femme étant devenue pour Ramon l’objet d’un répulsion définitive, s’installa chez lui une attirance irrépressible pour le seul organisme biologique, l’Homme en l’occurrence, qu’il se mit à reconnaître comme digne d’intérêt. Intérêt auquel se mêlèrent bizarrement un sentiment fraternel voire corporatiste (dans le sens où les hommes formaient désormais pour lui une “corporation”) et bien sûr le désir sexuel - mais un désir qui participait davantage d’une dévotion pour tout ce qui caractérisait l’homme, et partant son sexe, plutôt que d’une attirance en tant que telle, d’un appétit pourrait-on dire, pour le corps masculin. Cette attitude l’amena donc à vouloir faire l’amour avec à peu près tous les hommes qu’il côtoyait, insensible finalement à la plastique attirante ou repoussante des uns ou des autres et n’ayant comme seul critère que leur “essence” masculine. Cela donna lieu à une zizanie sans précédent dans le pavillon où il logeait dans la mesure où les autres pensionnaires, passée leur consternation première, se trouvaient flattés d’être “choisis” sinon même élus par celui des leurs qui représentait jusqu’alors l’archétype de leur sexe.
Il haïssait les hommes efféminés et aurait réduits ceux qu’il croisait à l’asile en bouillie si Oliver, plus d’une fois, ne s’était interposé. Tout ce qui pouvait comporter, de près ou de loin, une connotation féminine devait être honni, et c’était au point qu’il imposait à tout le monde de changer d’émission de radio lorsqu’il entendait, par exemple, évoquer la vie des lions et le fait que c’était les femelles qui chassaient pendant que le mâle se contentait de rester vautré sur une branche d’arbre. Il n’accordait guère aux femmes que la nécessité d’exister eu égard au fait qu’elles mettaient au monde les enfants et qu’on n’avait pas encore inventé de moyens pour se passer de leurs services dans ce domaine. S’il avait su que l’Organisation, dans laquelle Nabila puis TELE émargeraient des années plus tard, était déjà parfaitement opérationnelle à l’époque et s’employait, clandestinement mais très activement, à retourner complètement la situation en faveur de celles qu’ils vouaient désormais aux gémonies, il se serait alors sans doute suicidé.
Ce couple étrange, que formaient Ramon et Oliver, me fit d’abord penser aux deux héros de Cervantès : unis dans la folie et l’illusion, complémentaires dans leur capacité à vouloir transformer le monde qui les entourait, sans se rendre compte qu’un autre monde se cachait derrière celui contre lequel ils bataillaient et ne les avait pas attendus pour leur souffler la priorité. Cette première impression s’estompa, en particulier à propos d’Oliver lorsque celui-ci se révéla tout à fait différent de ce que son comportement avec Ramon laissait prévoir.
Passées les tentatives d’approche sexuelle de Ramon vis à vis de moi, que j’arrivai à repousser grâce entre autres à l’intervention d’Oliver, ce dernier commença de m’adresser la parole, de me faire montre d’un intérêt allant croissant - comme s’il se rendait compte soudainement que j’étais peut-être doué de raison - au point d’abandonner Ramon à son délire misogyne. Un peu comme si, sa tâche accomplie, il se lançait un autre défi. Ce défi était-il cette fois de jouer avec moi les Pygmalion? en tout cas tint-il à m’entretenir de toutes sortes de sujets que j’avais quelque difficulté au début à saisir ne serait-ce parce que ma maîtrise de l’anglais n’était pas encore parfaite. Les entretiens avec Oliver pouvaient tourner autour de n’importe quel sujet : de la civilisation précolombienne aux découvertes les plus récentes en matière de génétique, du calcul différentiel à la musique espagnole, de la dérive des continents à la marqueterie française du 18ème siècle... Ayant été témoin du patient travail de déconstruction qu’il avait effectué avec Ramon, j’étais particulièrement sur mes gardes et ne m’autorisais jamais à sortir du cadre strict du sujet de la discussion. Mais un jour, ce fut plus fort que moi et, alors qu’il était en train d’évoquer un problème assez ardu d’économie et que je suivais avec peine, je ne pus m’empêcher de l’interrompre et de lui demander pourquoi il s’était ingénié à détruire chez Ramon tout désir sexuel envers les femmes et à faire éclore chez lui une homosexualité frénétique. “Je pensais que tu avais compris, s’étonna-t-il... ce n’était rien d’autre qu’un défi que je m’étais lancé... ce pauvre type était tellement pris dans son image, celle d’un parfait Don Juan, que je voulais d’abord l’aider à s’en débarrasser et que, pris au jeu, j’ai poussé le bouchon jusqu’à ce qu’il retourne complètement sa veste... je pense que j’aurais agi de la même manière s’il avait voulu faire accroire tout autre chose... je ne sais pas, moi... tiens, par exemple, le fait qu’il soit issu de l’aristocratie, ou qu’il sorte d’une université américaine... ce qui m’importait était de le voir délaisser ce pour quoi il s’était construit une personnalité parfaitement factice... le thème n’avait pas d’importance... là, c’était la sexualité, eh bien va pour la sexualité... maintenant, il construit des autels au dieu Phallus... c’est plutôt cocasse, non? quand on sait que ne serait-ce qu’il y a un an il en faisait de même au dieu Con... je sais, tu vas me dire que la personnalité qu’il possède désormais peut sembler aussi factice que celle qu’il possédait auparavant... j’en conviens... mais c’était le risque à courir... tant pis pour lui... maintenant son cas ne m’intéresse plus, qu’il se débrouille avec et inch Allah...”, ajoutant, pour finir : “Et puis, je tiens quand même à te rassurer, je n’ai pas plus de grief contre les femmes que contre les hommes, les animaux, les objets, les éléments... mais pas moins non plus. Je suis capable de soutenir n’importe quel raisonnement et son contraire dans le même temps. La dialectique m’ennuie.”
Comme je restais silencieux il se prit à continuer, se laissant aller, pour la première fois semblait-il, à adopter le ton de la confidence : “Tu sais, au fond, les gens ne m’intéressent pas... la pensée, l’esprit, passe encore, mais ceux ou celles qui les incarnent, jamais de la vie... rien ne m’intéresse dans ces amas organiques qui prolifèrent à la surface du globe sous la forme d’une monstrueuse moisissure... [je me rendais compte qu’il voulait alors parler des êtres humains] Dans un même ordre d’idées, les sciences dites humaines, ces entomologies imparfaites puisque saturées de subjectivité, ne m’intéressent pas... Histoire, Politique, Religion, Morale, Esthétique, tout n’est qu’interprétation de la réalité, laquelle demeure bien entendu inaccessible... alors quoi? la Physique? même pas, puisqu’on sait depuis Heisenberg que le seul fait de vouloir étudier un phénomène influe directement sur sa mesure... mais puisqu’on le sait, ajouta-t-il à part lui, enfin, bon... La Métaphysique? encore moins : spéculations de spéculations... comme tu vois, il n’y a pas de solution... alors, que reste-t-il? les Mathématiques, et encore...” Il s’interrompit un moment, et reprit, comme rasséréné par ce qu’il allait dire : “Et puis non, il y a quand même l’expérience sensible... c’est bien la seule chose qui nous soit donnée et dont nous soyons sûrs, au niveau même de sa perception... non de son analyse, je dis bien de sa perception et de l’effet que cela provoque en nous... Bien sûr, qui me dit que la couleur du ciel est la même pour toi et pour moi?... rien ne peut me le démontrer... mais ce qui est incontestable, ce qui m’est donné une bonne fois, c’est la sensation qui se répète, jour après jour, provoquée en moi par la vue du ciel, de ses couleurs changeantes, toujours à l’origine d’émotions... ça, vois-tu, c’est peut-être ce qui me fait penser que l’éternité ne repose pas que sur du vide et que cette sensation qui nous constitue justifie que nous existions.”
Un moment, je fus saisi d’une panique incoercible : j’avais l’impression d’être de nouveau en face de Pierre, alors même que je commençais enfin, à force de rabâcher avec Mario mon histoire, à ne plus rêver à cet individu et à ce qu’il m’avait fait endurer.
*******
Un jour, Oliver vint me retrouver dans le parc et me tendit une liasse de feuilles de papier grossièrement reliées. “Tiens, dit-il, lis ça... habituellement, je ne fais lire à personne ce que j’écris, mais là c’est différent, j’ai confiance en toi.” Etait-ce encore une manoeuvre en vue de m’éprouver ou bien se libérait-il enfin de ses masques et acceptait-il de se livrer à quelqu’un, moi en l’occurrence? Je fus méfiant.
Je regardai la première page : il s’agissait d’une pièce de théâtre, en un acte, intitulée “The Attendant” - ce que l’on pourrait traduire en français par “L’Appariteur” - et comportant huit rôles tous dotés (exceptés ceux de l’Appariteur et du Professeur, lesquels se contentaient d’être désignés comme tels) d’un patronyme biblique. On voyait d’emblée où il voulait en venir. Je réprimai un soupir (la perspective de lire ces pages en ânonnant, compte tenu de ma connaissance somme toute récente de l’américain, ne m’enchantait guère) et lui promis de m’y plonger incessamment. En fait, sans le lui dire, je me fis aider par Mario qui trouva là, selon ses propres termes, un “matériel clinique inestimable”. Pour ce qui me concerne, je ne vis dans cet écrit qu’une oeuvre indéfinissable, sur laquelle je fus bien en peine de porter un jugement. Je ne connaissais alors presque rien au théâtre. La seule pièce que j’avais jamais vue était “Le Médecin Malgré Lui”, un dimanche après midi, à la salle des fêtes de Valenciennes, et encore parce qu’on m’avait remis à l’école trois places gratuites. J’y étais allé avec mes parents et je me souviens d’avoir ri mais aussi d’avoir eu mal aux fesses sur les sièges fixes à rabattant en bois et qui grinçaient. Ce n’est que beaucoup plus tard, lorsque je suis venu vivre aux Etats-Unis, que j’ai commencé à fréquenter les lieux convenus des principales cérémonies culturelles (musées, théâtres, salles de concert, opéras) et que je me suis fabriqué ma propre “culture”, que j’ai relu cette pièce et qu’il m’a été possible d’y comprendre quelque chose et de faire le rapprochement entre son contenu et la véritable personnalité d’Oliver. Cette oeuvre est écrite dans une langue trop littéraire pour arriver à passer la rampe et à intéresser un public. Elle traite principalement de l’indifférence de Dieu mais aussi d’autres thèmes comme ceux de l’identité, de l’imposture, de la sexualité, du milieu universitaire, des conflits trans-générationnels... Bref, c’est tellement foisonnant, ça ouvre des pistes dans tant de différentes directions que très vite on ne s’y retrouve plus. Oliver s’ingénie à laisser planer un doute sur l’identité de l’Appariteur, censé être Dieu mais qui peut tout aussi bien être un imposteur se faisant passer pour tel. En tout cas, ce personnage représente-t-il le détonateur, ou le catalyseur comme on veut, qui permet à une bourgeoise apparemment un peu sotte et sans épaisseur de se sublimer et d’aller trouver au fond d’elle-même des mots inouïs pour décrire l’amour qu’elle porte à son mari, un universitaire ranci et revenu de tout. Hormis la fin, relativement lyrique, les deux premiers tiers nous obligent à subir les déclarations des proches du Professeur, des êtres pratiquement tous détestables et dont la collection en dit long sur l’aversion qu’Oliver pouvait ressentir pour l’Humanité toute entière.
A posteriori, j’ai relu ce texte comme s’il s’agissait de l’auto-analyse d’Oliver, d’un travail sur lui dans lequel chaque personnage en représenterait une partie. Il songeait à monter cette pièce dans l’enceinte même de l’asile mais la distribution des rôles lui posait tellement de problèmes qu’il avait fini par y renoncer. J’appris néanmoins que, si le projet avait abouti, il se serait attribué le rôle de l’Appariteur et qu’il nous aurait bien vus, Ramon et moi respectivement dans les rôles de Mary et de Luke, les deux enfants du Professeur...
Il est toujours difficile de résumer une oeuvre et je préfère en retranscrire ici des extraits, en l’occurrence le dernier tiers, à partir du moment où l’Appariteur qui s’était jusqu’alors fait passer pour sourd et muet sort de son mutisme et pousse le Professeur et son épouse dans leurs derniers retranchements. La traduction est de moi.
L’APPARITEUR
Pièce en un acte de Oliver Smolenski-Goutchkoff
Par ordre d'entrée en scène : - l'Appariteur
- le Professeur
- Marc, un "thésard"
- Madeleine, épouse du professeur
- John, collègue du professeur
- Mary, fille du professeur
- Luke, fils du professeur
- Mathew, un universitaire
L'action se déroule dans un amphithéâtre d'université, après une soutenance de thèse. Les tableaux noirs sont recouverts d'inscriptions à la craie, serrées et illisibles. L'Appariteur, un homme silencieux, en blouse grise et en espadrilles, les cheveux hirsutes, de haute stature, est présent tout au long de l'action, allant et venant, entrant et sortant de manière aléatoire et forçant parfois par sa seule présence les autres protagonistes à interrompre leur discours. Il n'interviendra que dans les dernières scènes. Les autres personnages entrent et sortent par les issues situées de chaque côté du tableau central.
(Les scènes d’introduction sont interminables. On y apprend que le Professeur est un homme fatigué, aigri, que les simulacres du soi-disant travail de recherche que représente une thèse n’intéressent plus. On fait connaissance avec sa femme, Madeleine, une quinquagénaire évaporée, ainsi qu’avec son futur gendre, Marc, lauréat malheureux du jour. Suit une longue scène, pesamment didactique, entre le Professeur et un collègue, John, au cours de laquelle on comprend que le Professeur s’apprête à être honoré alors même qu’il en est arrivé à renier l’ensemble de son parcours universitaire, de sa vie professionnelle. Les deux hommes en viennent à disputer autour de thèmes métaphysiques des plus rebattus. Ce qui peut paraître intéressant est que le professeur tend, un moment, à assimiler la vie universitaire à celle d’une secte. Suivent trois scènes sans grand intérêt, où l’on fait la connaissance de sa fille, Mary - une psychanalyste suffisante, certaine que rien ne lui échappe, qu’elle sait tout de son père, et qui en même temps minaude, joue les petites filles avec lui - et de son fils, Luke - un financier cynique et agressif, qui se montre odieux, évoque la mort prochaine de son père, ou plutôt comme il dit “sa fin”. C’est alors que Mathew, un ami de longue date du Professeur, fait irruption. Une première scène va le confronter à Mary, une autre au Professeur. On comprend très vite qu’ils ont eu, lui et le Professeur, une liaison amoureuse, que l’un (le Professeur) a été le “mentor” de l’autre (Mathew) et que leurs vies ont fini par prendre des chemins différents : le professeur “rentrant dans le rang”, Mathew choisissant la voie plus marginale de l’homosexualité assumée. Leurs échanges donnent encore une fois l’occasion à Oliver de stigmatiser la féminité, que ce soit celle de l’homosexuel masculin ou celle de la femme. Se retrouvant seuls, ils se mettent à parler de Madeleine, la femme du Professeur. Mathew se laisse aller à ironiser. La scène prend alors rapidement l’allure d’un crêpage de chignon, plutôt pathétique, entre deux vieilles “tantes”. Puis suit une scène entre les deux enfants du Professeur, prétexte à réflexions sur la guerre des sexes, la prise du pouvoir par les femmes grâce à la maîtrise de la reproduction et à leur peu de scrupules en matière d’éthique ; thème prémonitoire comme on le verra par la suite. Et c’est alors que l’Appariteur, supposé être sourd et muet, se met à parler. Stupéfaction générale.)
(...)
Le Professeur
(il regarde tout autour de lui) Je suis une survivance du passé, aussi poussiéreux que toutes ces boiseries... coiffé sur le poteau par ma fille, qui a réponse à tout, qui a l'art consommé de retourner n'importe quel argument par une interprétation spécieuse... si on la laissait faire, elle serait capable d'interpréter le bottin...
Je n'ai plus qu'à me laisser porter par les honneurs, les flatteries... avoir ma cour... préfacer des ouvrages savants... me faire inviter à des colloques chics...
L'Appariteur
Stop!
Le Professeur
Tiens... il parle, celui-là, maintenant?
L'Appariteur
J'ai dit : stop!... fini... terminées les jérémiades!...
(à part soi, avec consternation, et se prenant la tête dans les mains) Mais pourquoi l'avoir choisi, lui?...
(singeant le professeur) Et où en suis-je arrivé?... et qu'est-ce que je fais maintenant?... et si je me suicidais?... oh, et puis non... me la couler douce jusqu'à la fin et emmerder le monde... gnen, gnen, gnen...
Ca va durer longtemps!?
Le Professeur
(ébahi) Qu'est-ce qui vous prend?... avoir choisi qui?... vous délirez mon pauvre ami... et puis vous n'êtes pas sourd et muet... vous avez berné l'administration...
L'Appariteur
(éclatant de rire) Et allons-y!... la fibre professorale reprend le dessus... qu'est-ce que j'en ai à faire?... je ne suis rien, il ne peut (en insistant) rien m'arriver... j'irai ailleurs, comme je le fais depuis toujours.
Le Professeur
Vous êtes bien (en insistant) arrivé là, un jour, dans ces lieux... c'est curieux, j'ai l'impression de vous avoir toujours vu, à effacer les tableaux, à ouvrir les fenêtres, comme si vous étiez là avant moi et le serez encore après mon départ, toujours le même...
L'Appariteur
Pourtant, il y a bien eu un début... quand il a fallu remplacer l'autre... mais oui, rappelle-toi, le petit moustachu, très maigre, toujours entre deux vins... la cirrhose, que veux-tu, la cirrhose... c'est curieux comment les hommes peuvent passer des journées entières à nettoyer un moteur de voiture ou des armes à feu et se soucient comme de leur dernière chaussette de la splendide mécanique biologique qui les anime... de la confiture aux cochons, comme vous dites si bien...
Le Professeur
Pourquoi vous êtes-vous fait passer pour sourd et muet?
L'Appariteur
Avant de travailler ici, je m'étais fait engager dans un centre de tri au titre des quotas réservés aux handicapés... j'ai trouvé ce subterfuge et cela m'a permis de passer devant une vingtaine de postulants... mais le travail était vraiment pénible, j'ai préféré trouver autre chose...
(en aparté) C'est inouï ce que les hommes sont capables d'endurer, enfin...
Le Professeur
Et ici, c'est aussi au titre de ces quotas que vous avez été embauché?
L'Appariteur
Non... ça te rassure, hein... mais quand j'étais au centre de tri j'avais fini par apprécier le fait qu'on me laisse tranquille, qu'on me dispense de participer au bavardage ambiant, à ce bruit de fond fait de gaudrioles, de petites délations, de nouvelles de la progéniture... alors j'ai continué de jouer le sourd et muet...
Ah, la conversation... en avoir ou pas... comment les hommes ont-ils pu en arriver là?... dévoyer à ce point le langage, cet or pur qui leur a été confié pour se penser eux-mêmes et le monde qui les entoure... jusque dans ce lieu qui devrait être le dernier sanctuaire où chaque mot garde encore un sens... non, tout est à recommencer... et tu es l'un des artisans de cette déroute, sache le.
Le Professeur
Qu'est-ce qui vous autorise à me parler ainsi?... et d'abord (en insistant) d'où venez-vous?... d'où me parlez-vous?
L'Appariteur
Ah, ah, ah!... ta fille aurait à ce point de l'influence sur toi que tu en viennes à utiliser ses formules sans même t'en rendre compte?... je viens de nulle part et suis prêt à y retourner au moindre coup de pied des hommes dans mes flancs... que de mystère, n'est-ce pas... non, je viens seulement d'une contrée où le savoir et les honneurs ont été tellement galvaudés que tout a fini par avoir la même valeur : un plat de pois chiches ou une somme encyclopédique, la beauté la plus émouvante ou le kitsch le plus scandaleux... les dirigeants de cette contrée s'autoproclamaient docteurs... docteurs en tout et en rien... je ne savais plus si je savais ce que je savais... et pourtant, j'en avais appris des choses... des langues dont tu ignores jusqu'à l'existence... des idées, des théories... des systèmes, des équations... tout ce qui devrait nous aider à comprendre ce qu'est le monde, pourquoi il est ainsi fait, et pourquoi finalement il est...
Alors je suis parti... j'ai pris un grand manteau contre le froid, j'en ai rempli les poches de pommes et de noix, et j'ai marché, marché, en droite ligne vers ton pays, la tête remplie des idées fabuleuses de tes prédécesseurs... je savais où je devais aller, c'était comme si je suivais une étoile...
Quand je suis arrivé, j'ai commencé par regarder, par écouter... puis j'ai cherché à entrer dans des lieux comme celui-ci... rien ne m'a été épargné : humiliations, ricanements, mépris... les parchemins que je tendais à tes confrères incrédules n'avaient à leurs yeux aucune valeur... j'ai fini par me résigner... des petits emplois, à droite, à gauche, et puis finalement ce poste qui me convenait parfaitement.
Je vous connais tous, toi et tes collègues, et...
Le Professeur
Pourquoi (en insistant) "me convenait"?
L'Appariteur
Parce que tu vas t'employer à me faire licencier, c'est logique... mais peu importe, je trouverai autre chose, ne t'en fais pas pour moi.
Où en étais-je?... ah oui, Herr Professorin, vos petites manies à tous et à chacun... le pupitre à droite, ou bien à gauche... des craies blanches ou bien de couleurs, jamais trop courtes... effacer le tableau avec l'éponge plutôt qu'avec le chiffon, ou inversement... et puis vos formules, censées faire mouche, usées jusqu'à la corde... vos auteurs fétiches, chacun le sien, comme si la répartition en avait été faite une fois pour toutes... les recettes dispensées aux étudiants comme autant de clefs susceptibles de leur ouvrir les portes de la connaissance alors qu'il ne s'agit que de méthodes de travail obsolètes... et cette déception que je peux lire sur vos visages dès lors que l'amphithéâtre est clairsemé ou que les questions se font rares... et puis aussi, l'illusion exaltante de parler à la multitude alors même que l'auditoire se réduit, d'année en année, comme peau de chagrin... tu en veux encore?
(L’Appariteur va alors faire en sorte que le Professeur évoque son passé, se livre, et explique son cheminement.)
Le Professeur
Par où commencer?... voyons... oui, il y a eu une "scène primitive", comme pourrait dire ma fille, quelque chose qui m'a fait basculer dans l'illusion... je veux dire : dans le besoin permanent de faire illusion.
L'Appariteur
J'avais compris...
Le Professeur
J'étais encore au lycée... en quelle classe? je ne sais plus... on nous avait donné à faire une dissertation sur un thème des plus rebattus, comme...
L'Appariteur
(soupirant) Oui, oui, j'imagine... continue.
Le Professeur
Je n'avais aucune idée originale, mes camarades non plus, et je savais que seul le style pourrait nous départager... je ne voulais pas m'en contenter... j'eus l'idée de mettre en parallèle des notions d'origine très diverse : linguistique, droit, mathématiques, que j'avais piochées au hasard de mes lectures, sans bien en comprendre le sens... ce syncrétisme était pour le moins artificiel mais je trouvais cela d'un chic fou... pour parfaire le tout, j'ajoutai quelques fausses citations, bien tournées... j'obtins une note mirobolante... on lut ma copie à toute la classe, dans un silence religieux... à partir de ce jour, je sus que je ne pourrais jamais plus être intègre.
(silence. il quête l'approbation de l'appariteur)
L'Appariteur
Et avant?
Le Professeur
Comment ça : avant?
L'Appariteur
(haussant les épaules avec un peu d'impatience) Ton enfance, ton adolescence, tes premiers émois sexuels, tout ça...
Le Professeur
Est-ce si important?...
(pensif) Par où commencer... mes parents d'abord : ma mère enseignait l'Histoire et mon père avait une entreprise de matériel médical... je ne sais pas pourquoi mais je m'évertuais à penser que nous faisions partie de la grande bourgeoisie. Etait-ce parce que ma grand mère possédait quelques beaux meubles et des terres cultivables qu'elle louait à des fermiers?... ou bien était-ce à cause de notre maison de vacances, au bord de l’océan, qui portait à l'instigation de ma mère le titre d'une pièce de François Couperin, un musicien français : "Les Barricades Mystérieuses"?... toujours est-il que je tenais mes camarades de classe pour des êtres inférieurs avec lesquels je m'efforçais néanmoins, suivant en cela les préceptes parentaux, d'avoir des rapports "d'égal à égal", bienveillants et courtois... sans pouvoir imaginer un seul instant ce que mon attitude avec eux avait d'insupportable.
Je devais tenir ce snobisme de ma mère qui, je me souviens maintenant, nous interdisait à tous d'évoquer devant autrui les différents biens que nous possédions ou ses propres origines, et par contre ne manquait jamais, en privé, d'interpeller mon père, d'une pièce à l'autre, en plaçant sa voix, pour lui demander si (avec affectation) nous irions “aux Barricades" pour les prochaines vacances. Dans ces moments-là, j'avais une irrépressible envie de descendre à la cuisine et de demander à la bonne de me préparer un chocolat, comme si j'avais été un empereur romain s'adressant à un homme de sa garde.
Je m'étais hasardé à demander à ma mère pourquoi elle avait choisi ce nom, qui ne correspondait en rien, vous vous en doutez, à une maison inondée de soleil, battue par les vents et seulement entourée d'une haie vive. Elle m'avait répondu, avec pour une fois beaucoup de sincérité, qu'elle trouvait ce titre infiniment poétique.
Elle avait pour mon père cette condescendance amusée qu'ont les intellectuels, ou du moins ceux qui se prétendent tels, pour ceux de leurs congénères qui n'ont comme seul souci que de faire fructifier leurs biens... à ce détail près qu'elle était la première à profiter des dits biens.
Mon frère avait mal supporté ma naissance. Ce qui n'était au début qu'une banale jalousie avait progressivement tourné en symptôme... il bafouillait, souffrait d'énurésie... il allait voir une psychothérapeute, deux fois par semaine... elle et ma mère s'entendaient à merveille... moi, je jouais l'enfant sage, le bon élève... je me rappelle que j'accompagnais mon frère à ses séances et que je faisais mes devoirs en l'attendant... quand il sortait, ma mère avait toujours une longue conversation avec la psychologue et ne manquait jamais de dire, devant mon frère, que j'étais un petit enfant modèle qui ne lui avait jamais posé le moindre problème... mon frère n'avait qu'une solution pour s'en sortir : nous tuer, ma mère et moi...
(silence gêné) Il est devenu prêtre... on ne se voit plus guère.
Quand je fus adolescent, mes parents en vinrent à se séparer... j'ai compris bien après que mon père avait eu très tôt des maîtresses mais que lui et ma mère avaient adopté le statu quo jusqu'à ce que mon frère et moi soyons en âge de nous débrouiller... leur divorce ne changea pas grand-chose pour nous, si ce n'est que ma mère se mit à nous tenir un discours très pernicieux sur mon père, tout en nous poussant à lui rendre régulièrement visite à seule fin d'avoir l'assurance de toucher son chèque au début de chaque mois.
Mon père ne savait pas quelle attitude adopter avec nous et très vite les visites chez lui tournèrent court... il est vrai que nous faisions tout pour nous rendre détestables : mon frère déclinait systématiquement les activités qu'il nous proposait... quant à moi, je ne manquais jamais l'occasion de me montrer pédant. Nous perdîmes petit à petit tout contact avec lui. Il aura vraisemblablement refait sa vie avec une femme chaleureuse et aura eu d'autres enfants plus aimants, en tout cas c'est ce que je lui souhaite. Ma mère n'aura pas eu cette chance, qui se sera tuée en voiture alors qu'elle rentrait de chez son analyste.
Voilà pour l'essentiel.
L'Appariteur
L'essentiel?... mais non!... et le sexe, alors... le sexe!
Le Professeur
Le sexe?... que puis-je bien en dire?... sinon que l'individu mâle passe son temps à mesurer le sien à l'aune de celui des autres... tout se résume à cela.
L'Appariteur
Foin de "psychologisme"!... je veux des faits.
Le Professeur
Mais c'est quoi le sexe, au juste?... c'est quand la fille de la bonne m'a obligé à baisser ma culotte et à m'allonger sur elle en mimant le coït?... ou bien c'est quand un camarade de classe m'a montré comment me masturber?... ou est-ce la première fois que j'ai couché avec une fille et que j'ai éjaculé au bout de trois secondes sur son ventre?... seraient-ce les relations que j'ai eues avec Madeleine pendant des années, aussi régulières, automatiques et satisfaisantes que toutes les autres fonctions vitales?... ou bien serait-ce finalement cette passion charnelle dévorante, teintée de perversité, qui nous a liés Mathew et moi?...
L'Appariteur
D'après toi...
Le Professeur
Je n'en sais fichtre rien... à distance, tout se mélange... il y a du désir, mais il n'y a pas que ça... il y a aussi du jeu, de la curiosité, de l'habitude, de la dépendance, de l'aliénation, voire de la folie... et même si, à chaque fois, il y a un peu de tout cela, comment réunir dans la même catégorie ce qui ne peut être réuni : des jeux puérils... une longue et émouvante habitude du corps de l'autre... un rituel purement cérébral...?... je ne m'y risquerai pas.
(silence. il continue de quêter l'approbation de l'appariteur)
L'Appariteur
C'est bien, c'est bien... je vois que nous progressons...
Passons à autre chose, maintenant : la carrière.
Le Professeur
Ah bon... parce que tout doit y passer?...
L'Appariteur
(désignant le public) Mais regarde-les!... ils n'attendent que ça.
Allez... continue.
Le Professeur
(souriant et songeur) Ah, la carrière... j'étais comme certaines de ces femmes qui ne sont bien qu'enceintes et finissent par mettre au monde une tripotée d'enfants... chaque étape en impliquait une autre et me tenait en haleine... les examens, la thèse, les livres, les articles... tout semblait s'enchaîner facilement... c'était sans compter avec la lassitude et l'ennui que provoque immanquablement le fait de se spécialiser... le champ des connaissances, à force de devenir de plus en plus pointu, paraît se rétrécir, et l'on regarde, envieux, l'agitation pétaradante autour de soi avec l'oeil de celui qui a définitivement décroché... on a beau être encore fringant, enfiler des chandails du même bleu que ses yeux et rouler à bicyclette sur le campus, il y a un moment où l'on devient irrémédiablement "has been"...
J'ai eu l'impression un jour de lever la tête et de m'apercevoir que le temps avait passé beaucoup plus vite que je n'imaginais, tout occupé que j'étais à ma tâche... je ne pouvais pas rebrousser chemin, et il était trop tard pour entamer autre chose... alors je suis devenu méchant... je me suis surpris à être cassant avec les étudiants, avec les collègues... je me suis mis à mépriser tout ceux qui jusqu'alors m'étaient chers... plus rien, plus personne ne trouvait grâce à mes yeux... je n'avais plus qu'une envie : détruire.
L'Appariteur
Ecce Homo...
Alors, si je n'étais pas intervenu, tu allais te saborder... et envoyer par le fond, par la même occasion, toute la flottille... une sorte de Sardanapale moderne qui ne peut souffrir qu'on survive à son déclin... orgueil monumental... crois-tu vraiment que tu serais arrivé à faire passer cela au compte de la sagesse?... allons, il fallait quand même que quelqu'un t'en empêche.
(Encore une fois, la scène tend à s’éterniser dans une succession de jérémiades du pauvre Professeur sur lequel, décidément, le destin semble s’acharner. C’est alors que son épouse fait irruption pour annoncer que leur gendre, Marc, vient de faire une tentative de suicide. Elle se montre sous son jour habituel, à savoir celui d’une femme un peu sotte et réagissant de manière enfantine. Ce n’est que progressivement, à l’occasion d’un long et dernier échange entre elle et l’Appariteur, que l’on va se rendre compte de la véritable personnalité de Madeleine, personnage qui se trouve être finalement le plus touchant et le plus attachant de la pièce, une fois libéré du joug des conventions.)
(...)
Madeleine
Dans toute cette histoire, ce que je n'arrive pas à comprendre c'est pourquoi Marc n'a pas songé un seul instant à ses enfants...
L'Appariteur
(riant) Je l'attendais, celle-là...
(Le professeur sort)
SCENE XVI
Madeleine
(se retournant. hautaine) Fichez-moi la paix!... mais qui êtes-vous pour vous mêler de nos affaires?... je peux le savoir?... un moins que rien... vous passez votre temps à effacer des choses que vous ne comprenez même pas, à ouvrir une fenêtre, à brancher un fil électrique... c'est grandiose, dites-moi!... vous êtes à ce point amer d'avoir (en insistant) raté votre existence que vous avez besoin de tourner en dérision celle des autres... vous êtes lamentable!... et pourquoi, d'abord, vous mettez-vous à parler, soudainement?... qu'est-ce qui a bien pu déclencher ça?
L'Appariteur
Je vois et j'entends depuis toujours... quant à me mettre à parler, vu les circonstances, je ne pouvais pas attendre plus longtemps...
Tu as raison : je suis (en insistant) moins que rien... mais je peux être tout, aussi bien...
Madeleine
C'est-à-dire?... tout, ou bien n'importe quoi?... et puis cessez de me tutoyer, à la fin...
L'Appariteur
C'est ma manière de m'adresser aux gens...
Comme tu viens de le dire : tout... ou bien une pierre, un oiseau, l'océan, ce corps que j'habite...
Madeleine
Mais vous êtes Dieu, ma parole!... ça y est, encore un cinglé qui se prend pour Dieu...
Faut-il que je n'ai rien à faire pour perdre mon temps à discuter avec vous...
(elle se dirige vers la porte)
L'Appariteur
Et, en même temps, ça t'intrigue, reconnais-le... tu n'es pas insensible à ce genre de discours... il tient à peu de chose que tu sois attirée par l'irrationnel... bien sûr, tu ne t'en es jamais confiée, au risque de devenir la risée de ton mari ou de tes enfants...
Madeleine
Je répugne à croire... croire sans preuve... croire sans retenue.
L'Appariteur
Qui te parle de croyance?... je n'ai pas encore prononcé le mot.
Madeleine
Pas encore...
L'Appariteur
Eh bien, je ne le prononcerai pas, je n'en ai pas besoin... mais revenons à toi : toute ton énergie - et tu es loin d'en manquer - tourne en rond... tu es devenue, ou disons (en insistant) "tu n'es plus que" la femme d'un professeur d'université, la mère d'un ingénieur et d'un médecin... après avoir été la fille d'un haut fonctionnaire... ou encore la soeur d'un violoniste... toute ton existence repose sur celle des tiens... ils disparaîtraient subitement que tu n'existerais plus... alors, tu peux railler ma situation, elle est tout aussi enviable que la tienne...
Madeleine
(mal à l'aise) Mais regardez-vous!... ces cheveux sales... cette vieille blouse...
L'Appariteur
Tu me permettras pour l'instant de (en insistant) te regarder... ça me rend triste...
Tu avais tout pour devenir l'égal de ceux que tu admirais... la beauté... des dons pour les sciences, pour la musique, pour le sport... tu réussissais tout ce que tu entreprenais... pourquoi avoir tout abandonné?
Madeleine
Comment pouvez-vous savoir tout ça? c'est de la divination...
(songeuse) Ah, la jeunesse... un paradis perdu... l'insouciance... la joie de vivre, le bonheur de goûter à tout... l'acuité des sensations... être impatiente de découvrir ce qu'apporte chaque nouveau jour...
L'Appariteur
Il y a d'autres jeunesses, faites de misère et d'ennui...
Madeleine
Je sais... mais peut-on reprocher à un enfant d'être heureux?
L'Appariteur
Quand cesse-t-on d'être un enfant?
Madeleine
Et même... peut-on le reprocher à celui qui n'en est plus un?... il nous faut être des hommes de désir, n'est-ce pas... c'est ce que vous auriez dit.
L'Appariteur
Oh, tu sais, ce que j'en dis... on a beau faire, on ne maîtrise pas tout... je n'avais pas prévu que le bonheur était irrémédiablement lié à sa quête et qu'il s'évanouissait dès lors qu'on touchait au but... comme ces mirages, dans le désert, qui s'éloignent au fur et à mesure qu'on avance, et qui finissent par disparaître...
Madeleine
Mais je ne rêve pas... Tu te prends bien pour Dieu!... c'est incroyable...
(tentant de masquer son malaise par de l'ironie)
Dieu est là, devant moi, qui me parle, avec un aplomb confondant, alors que je m'égosille à l'appeler depuis des années, et que me dit-il? qu'il se trompe, qu'il ne maîtrise pas tout... que veux-tu que j'en fasse de tes réponses idiotes... maintenant, je suis là... (elle accompagne ses paroles de gestes de la main) là... devant toi... (elle désigne la salle) devant eux... à me débattre, au milieu du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux...
L'Appariteur
Au milieu de quoi?... du Bien et du Mal?... du Vrai et du Faux?...
Qu'est-ce que c'est que tout ça?
Madeleine
(rire jaune) Ah, ah ah...
Le Vrai et le Faux, le Bien et le Mal, la Culpabilité, la crainte du Châtiment...
Tout ce dont on nous rebat les oreilles, en ton nom...
L'Appariteur
Ah non... ce serait trop facile de me faire porter le chapeau... je n'ai rien à voir là-dedans... ce sont les Hommes qui ont inventé ça, de toutes pièces... et puis, réfléchis un peu, c'est bête comme chou, ça relève de la nécessaire dualité qui participe de tout dans cet univers... sinon tout serait blanc, figé, insipide... et vous, les hommes et les femmes, n'auriez plus aucune raison d'être.
Non... moi j'étais là, allongé, dans un hamac, tendu entre rien et rien, à rêver sur ce qui pourrait composer un univers... Pourquoi j'étais là? tu te demandes, hein... eh bien, j'étais là, simplement, de tout temps... je ne suis pas comme les Hommes, à me poser sans cesse des questions...
Je me balançais dans mon hamac, tout en mâchant un chewing-gum de quarks... particules et antiparticules, cela va de soi... je n'avais pas d'idée et ça commençait à m'énerver... et puis, tout d'un coup, je me suis mis à souffler, doucement, et j'ai vu se former devant mon nez cette grosse vessie anthracite, filetée de nébuleuses et piquetée d'étoiles, qui gonflait, gonflait... c'était comme de regarder dans un kaléidoscope... je m'étais inventé un feu d'artifice... c'était si beau, si majestueux... si minéral, si pur... il n'y avait encore que de la matière, qui s'arrangeait entre elle... qui s'attirait, qui se repoussait, qui s'ordonnait... et qui commençait à tournoyer, méthodiquement, comme pour un grand bal... (avec exaltation) c'était magnifique, magnifique!...
Comment aurais-je pu imaginer que cette belle mécanique en vienne à m'échapper, que la Vie apparaisse - car c'est bien de cela dont il s'agit - sur une toute petite bille de matière, au fin fond d'une galaxie excentrée, et se mette à croître, inconsidérément, dans le plus grand chaos, comme une espèce de moisissure...
Madeleine
De quoi parles-tu?... de ce qui est vivant?... tu oses nous comparer à de la moisissure... c'est un comble!... pourquoi pas à une maladie, pendant que tu y es...
L'Appariteur
J'allais le dire... (avec précipitation) mais j'en décline toute responsabilité...
(amusé) Il devait y avoir un bogue ou un virus, à l'origine, sur le Grand Disque Dur...
Madeleine
Tu ne me fais pas rire... ainsi, tu ne serais pas responsable, tu nous laisserais nous débrouiller avec des histoires de libre-arbitre, de dualité...
L'Appariteur
...de réincarnation...
Madeleine
Ah bon... parce que la réincarnation, là aussi... (elle secoue la tête, abasourdie)
Mais, dis-moi, c'est un peu l'auberge espagnole, chez toi...
L'Appariteur
Si je me rappelle bien la signification de cette expression, ce doit être effectivement cela... mais ça n'a guère d'importance... tu peux ajouter à la liste toutes les trouvailles eschatologiques que tu veux, cela n'y change rien... ce sont encore une fois (en insistant) vos trouvailles...
Je vous regarde échafauder des systèmes... ils font parfois mon admiration, mais le plus souvent ils me consternent... j'ai l'impression que votre... psyché - c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas - cette parcelle d'intelligence qui vous tient lieu d'esprit... eh bien que votre psyché s'emballe et ne sait plus produire que des chromos dignes d'une fête foraine... Mais après tout, quel mal y a-t-il à cela?... c'est charmant...
Madeleine
Oh, que tu m'agaces!...
L'Appariteur
Pourquoi?... parce que tu ne peux pas avoir le dessus avec moi et que je suis, qui plus est, dans le corps d'un homme?... serais-je dans celui d'une femme qu'il te serait plus facile de supporter la contradiction?... si tu veux, je peux changer d'apparence, c'est aussi simple que ça... (il claque des doigts)
Madeleine
Surtout pas!... j'aurais l'impression de m'adresser à un travesti... la situation est suffisamment étrange comme ça pour ne pas en rajouter dans l'inquiétant...
Je ne comprends pas pourquoi tu dis cela... j'ai toujours eu de très bonnes relations avec les hommes... (d'un ton bonasse) Bon, nous avons eu des difficultés, moi et mon époux, mais quel couple n'en connaît pas... j'ai eu deux ou trois aventures sans lendemain, il n'en a rien su... mon fils m'adore... mes relations avec les autres hommes, même si elles demeurent empreintes d'une certaine séduction, n'en sont pas pour autant scabreuses... où est le problème?
L'Appariteur
Tu ments, ou tu te trompes toi-même...
Madeleine
(ironique) Tu es bien placé pour connaître la vérité...
L'Appariteur
L'omniscience est encore une de vos inventions... je vous connais "en temps réel", comme vous dites maintenant à tout bout de champ, ni plus ni moins... il m'arrive encore d'être étonné par vos réactions... (il hausse les épaules) mais bon, passons...
Le "problème", comme tu aimes à dire, réside dans ton incapacité à choisir entre le profond émoi érotique que suscite en toi la présence d'un homme à tes côtés et l'indéfectible envie que tu as d'arracher aux hommes cette précieuse et fragile partie de leur anatomie dans laquelle tu serais prête à parier que se loge leur âme...
Madeleine
Ma fille me dirait que je suis ambivalente...
L'Appariteur
Elle n'aurait pas tort... et cette ambivalence - si tu préfères - fait qu'aucun homme ne t'aura jamais pleinement satisfaite... dans tous les domaines à la fois, j'entends...
Que ne donnerais-tu pour retrouver cette jouissance sexuelle insurpassable qu'il t'a été donné de ressentir - souviens-toi : dans ce motel, une nuit d'été, tu voyageais seule pour aller rejoindre tes enfants - lorsque le réceptionniste est venu se glisser en pleine nuit dans ton lit, t'a fait l'amour jusqu'à l'aube et est reparti sans que vous n'ayez échangé une seule parole... Aurais-tu entendu le son de sa voix que le charme aurait été rompu, instantanément...
Madeleine
(songeuse) C'est étrange... cette nuit reste effectivement gravée dans ma mémoire... mais en même temps cela ne provoque en moi aucun sentiment de frustration... c'est un événement, qui m'est arrivé, que j'ai engrangé... et voilà : je l'ai vécu, c'est en moi maintenant, on ne peut plus me l'enlever... pourquoi chercherais-je à tout prix à vouloir le reproduire?... je ne pourrais, j'en suis sûre, qu'être déçue.
L'Appariteur
Tu aurais pu chercher à revoir cet homme.
Madeleine
Pourquoi?... pour nous mettre à parler, justement?... pour que je le découvre, dans sa pauvre “quotidienneté”?... ah ça, jamais!...
L'Appariteur
Non... tu as préféré bien sûr en rester à toutes ces images qui avaient défilé dans ta tête pendant qu'il te faisait l'amour... ce n'était pas tant les sensations physiques liées au fait de sentir ses mains sur ta peau, sa langue dans ta bouche ou son sexe dans ton ventre que les fantasmes que tout cela venait remuer qui avaient provoqué ta jouissance... si, à ce moment-là, tu avais pu lui laisser ton corps en pâture et t'élever au-dessus du lit pour profiter pleinement de le voir jouir de toi, tu l'aurais fait n'est-ce pas?... ta fille, dans son jargon, appellerait ça de l'hystérie...
Madeleine
Laisse ma fille où elle est!... si, comme l'a prétendu quelqu'un, "tous les hommes sont homosexuels", alors, aussi bien, "toutes les femmes sont hystériques", non?... et puis, cesse de parler de jouissance... il y a dans ce terme une consonance "juteuse" qui me dégoûte... il est déjà suffisamment insupportable d'imaginer que le sperme et l'urine empruntent le même trajet pour qu'il faille en rajouter dans ce genre de réalisme.
L'Appariteur
(les yeux mi-clos, esquissant un sourire) Ta fille serait là - excuse-moi de l'invoquer encore une fois - elle ne manquerait pas de souligner le rapprochement que tu sembles faire, peut-être sans le vouloir, entre hystérie féminine et homosexualité masculine...
Madeleine
(avec aplomb) Quelle candeur!... toi qui passes ton temps à nous observer, ne t'es tu donc pas aperçu que tous les hommes homosexuels avaient eu une mère hystérique et que toutes les femmes hystériques avaient eu un père homosexuel?... c'est un cercle vicieux... comme les uns et les autres continuent d'avoir des enfants, cela n'est pas près de s'arrêter.
L'Appariteur
Eh bien!... (se tournant vers la salle et, en quelque sorte, complice du public) heureusement que nous sommes seuls... dans un autre lieu, devant des témoins, ce discours pourrait te valoir un beau tollé.
Madeleine
Et alors!... je suis capable de soutenir ce raisonnement devant n'importe qui... j'irai même jusqu'à dire que ce phénomène peut entacher le comportement de toute une population...
L'Appariteur
Allons bon... qu'est-ce qui te fait dire ça?
Madeleine
Je ne sais pas... l'intuition... tu sais bien que les femmes en possèdent plus qu'il n'en faut.
L'Appariteur
C'est exactement cela : (en insistant) plus qu'il n'en faut... mais crois-tu que toutes les femmes partagent tes idées?... j'ai bien peur que tu finisses par faire cavalier seul.
Madeleine
Je suis une femme, tu m'as faite comme telle... tu ne peux pas m'enlever ça...
L'appariteur
...je te répète que je n'y suis pour rien...
Madeleine
...peu importe... en tout cas je parle en mon nom et a fortiori un peu au nom des autres femmes...
L'Appariteur
Quelle touchante solidarité!
Madeleine
Ce n'est pas de la solidarité, c'est... comment dire... un sentiment d'appartenance.
La solidarité?... pfff... ça n'existe pas... disons que c'est la stratégie commune que deux individus ou plus mettent en oeuvre dès lors qu'ils sont en butte au même obstacle...
L'Appariteur
Tu comparerais l'homme à un obstacle?...
Madeleine
Entre autres... quand il n'est pas un objet de désir, ou celui qui choisit le vin au restaurant, ou encore celui avec lequel on fait un enfant... quoique, dans ce dernier cas, il peut représenter une manière d'obstacle... plus pour longtemps d'ailleurs... la procréation est en train de lui échapper sans qu'il s'en aperçoive et il ouvrira les yeux quand il sera trop tard.
L'Appariteur
Tu n'es pas loin de penser comme ta fille.
Madeleine
Je m'en félicite... je l'ai bien élevée, cette petite... elle me ressemble... finalement elle réalise ce que je n'ai pu réaliser moi-même... tu me demandais pourquoi j'avais tout arrêté alors que j'étais promise au plus bel avenir... sans doute avais-je imaginé de longue date que cet avenir, eh bien ce serait mes enfants.
L'Appariteur
Fille de celui-ci... femme de celui-là... mère de cette autre... cette énumération sent inévitablement la paresse et la vanité de celle qui aura vécu tout sa vie par procuration.
Madeleine
(triomphante) Il l'a dit!... je croyais que tu n'entendais rien au Bien et au Mal... que me fais-tu le reproche d'être paresseuse?... le travail? regarde à quoi cela a conduit mon mari : il se lamente, tout lui paraît vain désormais, après une vie de recherches ininterrompues... le résultat de tout ça?... des honneurs, la reconnaissance de ses pairs... et après?... l'oubli, ou à la rigueur un article de quelques lignes dans un dictionnaire spécialisé...
(elle rit) La paresse me semble tout aussi estimable, qui m'a en tout cas permis de profiter des plaisirs de l'existence.
L'Appariteur
Et la vanité?
Madeleine
Tu es tenace... comment pourrais-tu comprendre quelque chose à la vanité, toi qui es Tout, qui n'a pas à te monter du col, qui n'a rien à prouver à personne, pas même à toi?...
Je vais tenter de t'expliquer : au début, on n'est rien et on ne s'en soucie pas... et puis, petit à petit, on essuie les premières vexations, le mépris gratuit des autres... évidemment, on ne comprend pas pourquoi on doit supporter tout cela, mais on le supporte, sans broncher, en accumulant au fond de soi un incommensurable besoin de revanche... ce n'est que beaucoup plus tard, lorsque l'on a repris à son propre compte ce besoin de se rengorger, d'en remontrer à plus faible que soi, que l'on comprend seulement alors l'origine de ce comportement... mais il est déjà trop tard, le mal est fait... c'est encore une fois un cercle vicieux... certains réussissent à en échapper et à transformer en or ce qui autrement n'aurait été que du plomb... les épreuves traversées sont autant de coups d'aiguillons qui les poussent à réaliser leur grand oeuvre, et cela leur permet de passer insensiblement du registre de la vanité à celui de l'orgueil... ce qui n'a pas été mon cas... je suis trop paresseuse pour avoir jamais trouvé l'énergie susceptible de changer le plomb en or...
L'Appariteur
J'ai du mal à comprendre ce que tu dis... le plus étrange me semble être cette résignation sereine que tu affiches par rapport à tout ce que tu as raté...
Madeleine
Ou plutôt : ce à côté de quoi je suis passée... mais je n'ai rien raté puisque je n'ai rien entrepris...
L'Appariteur
Belle prouesse!... tu as laissé faire les autres et c'est toi qui en récoltes les fruits.
Madeleine
(satisfaite et futile) Eh oui... j'entame la dernière partie de ma vie avec un bilan qui est loin d'être négatif... mes enfants ont réussi... j'ai deux petits enfants qui m'adorent... mon mari a eu une carrière brillante et nous avons su tous les deux, finalement, trouver une sorte de modus vivendi... j'ai suffisamment d'argent pour ne manquer de rien... que pourrais-je exiger de plus?
(la silhouette du professeur se profile dans l'encadrement de l'une des portes. il va demeurer dans l'embrasure jusqu'à la fin de la scène à écouter le dialogue entre sa femme et l'Appariteur)
L'Appariteur
(changeant brusquement de ton) Comment peux-tu tenir un tel discours?... tu sais pertinemment qu'il n'en est rien et tu cherches désespérément à te persuader du contraire...
Tu dis que tes enfants ont réussi... réussi à quoi?... à devenir un financier cynique et misogyne, à devenir une psychanalyste dogmatique... tu es la première à railler en privé, qui son âpreté au gain, qui son incoercible besoin de donner des leçons... tu ne tires de gloire que de leur titre et tu te fais un point d'honneur à ne jamais tenir compte des conseils qu'ils te donnent...
Tes petits-enfants?... ce sont déjà d'insupportables gamins... capricieux, exigeants... avec lesquels tu ne sais avoir d'autre relation que celle de l'argent...
Quant à ton mari, ce modus vivendi dont tu fais état n'est en fait qu'un accord durement discuté et conclu au couteau entre deux individus prêts ni l'un ni l'autre à lâcher la proie pour l'ombre.
Madeleine
Mais je t'inter...
L'Appariteur
Laisse-moi continuer... ton mari, justement, au bras duquel tu vas te montrer ce soir... eh bien ton mari aura passé sa vie à te mépriser... la considération qu'il a maintenant pour toi? c'est celle qu'on finit par accorder à l'autre en manière de reconnaissance du temps partagé, rien de plus... enfin sache qu'il t'a trompée, éhontément... et plutôt deux fois qu'une...
Madeleine
(se forçant à rire) Ce n'est vraiment pas une découverte... nous étions convenus depuis toujours de nous accorder un minimum de liberté dans ce domaine...
L'Appariteur
Ah oui?... au point qu'il devienne l'amant de Mathew et qu'il parte filer pendant deux ans le parfait amour à l'étranger?...
(Madeleine accuse le coup. long silence)
Madeleine
Je m'en doutais un peu... Mary m'avait tendu quelques perches à ce sujet mais j'avais joué l'idiote... il m'était insupportable de faire devant elle le constat de l'échec de mon mariage alors qu'elle-même prétendait tout réussir : sa carrière, ses enfants, le couple qu'elle formait avec Marc...
(acerbe) Après ce qu'il est arrivé aujourd'hui il me sera plus facile de lui en parler.
(pensive) Ah... Mathew... est-il seulement possible de ne pas tomber dans ses rets?... il a tant de charme... cette révélation - ou plutôt cette confirmation - me fait moins de mal que s'il s'était agi d'une femme... je veux dire : d'une liaison durable qui finit par miner un couple... mon mari a trop de bon sens pour imaginer un seul instant pouvoir me quitter pour aller vivre avec... avec un homme... ce serait grotesque, non?... réfléchis un instant : les courses le samedi au supermarché, la lessive, le ménage... c'est d'un ridicule!...
L'Appariteur
Rassure-toi, c'est ce que pense aussi ton mari... Mathew évidemment n'est pas de cet avis, qui pense que deux hommes peuvent vivre côte à côte leur vie d'homme, sans renier ce qui fait qu'ils sont des hommes... et se rejoindre dans une attirance sexuelle mutuelle.
Madeleine
(pensive) Oui, ça, le sexe, je peux le comprendre... avoir envie d'autre chose, d'un autre corps, cela me semble tellement naturel... le corps d'un homme est parfois si... est parfois tellement... comment dire?...(silence) enfin, il est difficile de ne pas succomber...
Il y a quelque chose qui me mettait hors de moi quand j'étais jeune, c'était lorsque j'entendais un homme parler du "beau sexe" à propos des femmes... je pensais : mais alors, y aurait-il un "sexe laid", représenté par les hommes, et les femmes devraient-elles s'en contenter?... quelle sottise!... ou plutôt quelle hypocrisie!... il ne faut pas être grand clerc pour comprendre ce qui pousse les hommes à inventer pareilles formules...
(l'air benêt) Il y a pourtant une chose que je n'arrive toujours pas à comprendre dans une relation sexuelle entre deux hommes, c'est le besoin qu'ils ont d'aller jusqu'à la sodomie... pourquoi être obligé d'en arriver là?...
(air accablé de l'appariteur)
...il est déjà si difficile pour une femme d'accepter l'idée du coït... d'accepter que l'endroit le plus fragile, le plus sensible de son corps, soit fracturé, soit offert à l'assaut de ce... de cet organe rigide et contondant, soi-disant objet de culte... la plupart des femmes pourraient te le dire : s'il n'y avait pas, à la clef, la perspective d'avoir des enfants, elles seraient prêtes à rester vierges le restant de leurs jours...
Tu vas me dire : et l'orgasme féminin, dans tout ça?... pure invention!... un os à ronger à destination des hommes, qui ne supportent pas l'idée que les femmes n'aient pas systématiquement comme eux cette espèce de secousse électrique dans les reins... s'ils savaient comme c'est secondaire pour nous, comme nous aimerions qu'ils nous laissent tranquilles avec ça!... une femme ne connaît guère que deux états, totalement opposés, dans ce domaine : l'un au cours duquel elle est en mesure de s'abandonner complètement, de faire absolument tout ce qu'on lui demande, aussi longtemps qu'on le lui demande et de ne pas s'en rassasier... l'autre au cours duquel elle se ferme instantanément, elle devient rétive à toute sollicitation externe... il est difficile d'expliquer pourquoi, cela tient à peu de choses parfois... c'est un peu une alchimie.
L'Appariteur
En quelque sorte... et cela recèle une part de mystère qui intrigue l'homme, ou même qui l'inquiète, et qui peut donc lui donner l'envie, la curiosité, de connaître ce qu'une femme peut ressentir à ce moment-là... dans certaines peuplades les hommes s'entaillent pour que le sang coule de leur sexe comme il coule du sexe des femmes... cette envie de posséder les qualités et les capacités de l'autre sexe existe de tout temps...
Madeleine
...uniquement chez les humains...
Tu ne vas pas prétendre encore une fois que tu te sens étranger à cela.
L'Appariteur
(agacé) Tu perds ton temps à vouloir m'impliquer... je me contente de vous observer, comme vous-mêmes le faites avec des fourmis... combien de fois faudra-t-il que je te le répète?
(A ce moment de la pièce, l’Appariteur annonce à Madeleine qu’elle est atteinte d’un mal incurable.)
(long silence. le Professeur fait mine de vouloir intervenir mais se ravise)
Madeleine
(elle se lève. meurtrie et de plus en plus transfigurée)
Voilà donc où tu voulais en venir... je comprends maintenant... ah... jamais le moindre signe... jamais la moindre compassion... une vie d'errance, sans indices, sans savoir où l'on pose le pied... alors, bien sûr, on procède par essais et erreurs, comme un rat dans un labyrinthe... on avance... on prend les choses comme elles viennent... le plaisir, la souffrance... on l'apprécie ou on la surmonte, mais on ne s'attarde pas... on n'a que ça... ce monde si beau autour de soi, dans lequel se fondre, s'oublier... les sensations comme autant de drogues... le danger permanent qui guette et qu'on veut oublier... et cette conscience qui colle comme de la poix... de quoi se rengorger, de quoi se sentir supérieur à toute cette vie qui grouille autour... quelle foutaise!... ah!... chêne plutôt que roseau... enfoncer ses racines au plus profond de la glaise humide, sentir la sève circuler jusqu'aux plus hautes branches, sentir le feuillage vibrer aux caresses du vent, en communion avec la grande forêt originelle, et succomber sous la foudre fracassante pour se donner à la Vie, qui continue, plus forte que tout, plus forte que l'immensité minérale et obscure qui l'a engendrée...
Une petite fille émerveillée, voilà ce que j'étais... la douceur d'un sein, le lait qui coulait dans ma gorge, le chant des cigales qui berçait mon sommeil d'avant le langage... aucun besoin de réduire les objets de ce monde à de simples mots... le goût de la framboise, le froid piquant de la neige, l'odeur de l'herbe coupée se suffisaient à eux-mêmes... et puis patatras... le Verbe qui s'abat sur le monde et qui corrompt tout... la peur, le mensonge, la folie... il faut que l'enfant accepte, qu'elle se soumette, qu'elle subisse les éclats de mots tels des éclats d'obus... les injonctions explosent autour d'elle comme des bombes de la Grande Guerre... mais aucune tranchée pour se protéger... elle est à découvert... les géants la soulèvent de terre, la palpent, posent leurs lippes humides sur son cou, commentent de leurs obscénités ses jeux d'enfant... Oh!... mon Dieu... comme j'ai pu alors t'implorer... je savais que tu existais et je n'avais besoin d'aucun prophète pour cela, d'aucune catéchèse... mais tu ne répondais pas... tu me laissais au milieu de leurs cérémonies, tu m'obligeais à tenir des rôles dont je ne voulais pas... j'étais si seule, si seule... les nuits d'insomnie calme, seule au milieu du rêve des autres à scruter l'obscurité, en espérant que tu te montres enfin... mais non, tu me laissais à ma détresse...
L'Appariteur
(se calant dans un fauteuil, derrière le bureau, en équilibre sur deux pieds)
C'est toi que j'aurais dû choisir...
Madeleine
Tais-toi!...
Mais quoi, tu n'as pas de temps à perdre, toi qui a l'éternité?... tu veux nous éprouver, sans attendre?... tu voulais savoir quels degrés de souffrance et de solitude j'étais capable d'endurer, c'est ça?... mais pourquoi, pourquoi?... le Mal pour le Bien, peut-être...
L'Appariteur
...ou le Mal parce que le Bien...
Madeleine
Je t'ai dit de te taire...
Tu es incapable d'imaginer tout le plaisir et toute la souffrance qui nous sont donnés, d'un seul coup... toi, tu craches dans l'eau, tu fais des bulles, tu t'en fiches...
Alors, bien sûr, on finit par choisir... on se plie aux règles imbéciles de la tradition... on ravale sa hargne... on se dit : plus tard, plus tard, quand je serai en mesure de les convaincre... mais à force de subir le joug, quelque chose dans l'âme commence à se corrompre, l'échine finit par ployer... on compose... on compense la faiblesse par l'intrigue, par la duplicité... on mesure son pouvoir à l'aune de sa séduction... ah, la séduction, le charme... pourquoi nous avoir permis d'en disposer... comme de laisser un enfant commander à une armée... le pouvoir que cela confère semble infini... c'est tellement facile... on en abuse vite... et le pouvoir devient acide... un acide qui attaque, qui érode tout... plus aucun lien qui n'en soit épargné... tout devient friable... les murs craquent, le plancher est instable... on s'avance, au devant de la scène, mais les rangs dans la salle sont de plus en plus clairsemés, et pour finir on reste seul, unique spectateur de son propre spectacle...
Il n'y a plus d'autre solution que de contracter des alliances... familles, communautés, il y a toujours lieu de s'entendre, n'est-ce pas?... mais il faut jouer serré... certains, trop candides, ne s'en remettent pas... peut-être étais-je de ceux-là?... tout comme l'homme que j'ai épousé... chacun de nous avait-il deviné chez l'autre la même faille, malgré cette détermination que nous semblions porter comme une oriflamme?...
Sache que ce que tu me dis de lui ne m'atteint pas... je l'ai aimé, aimé... tu ne ressentiras jamais cela, c'est trop humain pour toi... j'étais éperdue d'amour... plus rien n'avait d'importance que sa voix... ses mains... l'expression de son visage... sa respiration régulière quand il dormait à mes côtés... cet amour me rendait bête... je ne savais rien faire d'autre qu'attendre... attendre son accord... attendre un signe de lui qui me permettrait de ne pas me tromper... voilà où j'en suis arrivée... à ne plus savoir qui j'étais... où j'étais... ce que je faisais et pourquoi je le faisais... je disparaissais dans son ombre... et je retrouvais enfin cette souffrance et ce plaisir que je n'aurais jamais dû perdre... qu'il s'éloignât de moi ne m'importait guère... je vivais cet abandon parfait, cette dissolution dans son être que je savais indéfectible... c'est en moi, cela, maintenant... tu comprends?... en moi... tu ne peux plus me le retirer...
Ah, toi!... je ne sais pas ce que tu es mais je sais en tout cas que tu n'es pas cela...
Et tu voudrais nous juger... maintenant... sur quoi?... notre misérable impuissance?... nos minuscules vanités?... ces mouvements désordonnés qui nous empêchent de couler à pic mais qui sont insuffisants pour nous permettre jamais d'atteindre la bouée que tu fais mine de vouloir nous tendre?...
Tu n'en as pas le pouvoir... tu ne l'as jamais eu...
Le Professeur (apparaissant soudain aux deux autres)
Ne l'écoute pas... tu n'as rien à craindre, je te le jure... rien à craindre... il nous ment depuis le début... il était muet et il se met à parler... il se joue de nous, il nous manipule, c'est un imposteur... il voulait me faire croire qu'il m'avait choisi, que je parlais en son nom... il ne sait pas quoi inventer...
Viens avec moi... ne l'écoute pas.
Madeleine
Oh non... je ne l'écoute plus... je sais bien qu'il est celui que je n'attends plus depuis longtemps... il se manifeste parce que nous lui échappons... il est trop tard... trop tard...
(à l'adresse de l'Appariteur) Va-t'en, laisse-nous tranquilles, tu ne peux plus rien pour nous... peut-être pour nos enfants, dans les siècles à venir... il paraît que tu es attendu... mais pour nous, c'est fini.
(elle se dirige vers le Professeur, passe près de l'Appariteur qui se balance en équilibre sur les deux pieds arrières de son fauteuil, l'air satisfait, et le fait tomber derrière le bureau)
Le Professeur
Tu es folle!...
(Madeleine s'arrête de marcher, regarde ce qu'elle vient de faire et se met à donner de grands coups de pied dans le corps de l'Appariteur. on entend des sortes de gémissements mêlés à des éclats de rire)
Arrête!...
Madeleine
Mais je ne fais rien... tu vois bien qu'il n'y a personne... personne...
Le Professeur
Tu as raison, il n'y avait personne... allons nous-en.
Madeleine
Oui, partons... vite.
(ils s'enlacent, et sortent)
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Il était peut-être possible de trouver dans cette pièce l’explication aux troubles d’Oliver. Mais avec lui, il fallait faire aussi avec la supercherie, le besoin de tout maîtriser : personnages et situations. Peut-être finalement m’avait-il fait lire cette pièce uniquement pour m’emmener sur une fausse piste? En tout cas, si la pièce devait refléter des éléments de la réalité d’Oliver, de son passé, on pouvait avancer sans trop se tromper qu’il avait sans doute poursuivi des études universitaires (avec succès? on pouvait se poser la question...), qu’on s’était joué de lui, et qu’il avait fini, en manière de vengeance, par se jouer de tout le monde. Il n’y avait pas une seule marque d’amour dans ce texte et il ne fallait pas s’illusionner sur les discours à connotation vaguement sentimentale des uns ou des autres. Ce n’était que de l’artifice, de “l’impression” d’amour, du désir qu’il y ait des preuves d’amour. Je retrouvais dans ce texte ce même mépris de l’Humanité que j’avais déjà entendu sortir de la bouche de Pierre et que je ne pourrais, je le savais, jamais plus supporter.
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Le travail de Mario et sa sollicitude à mon endroit avaient eu entre autres comme effet de me faire recouvrer une manière de parler normale. C’était je crois l’ultime condition pour que je fusse présenté un matin au Consul de France, lequel était au courant de mon existence depuis le premier jour où j’avais posé le pied en terre équatorienne. Non seulement Mario, mais aussi cet homme, auront successivement participé de mon rétablissement mental en me livrant certaines des clefs qui me manquaient pour que je reconstitue mon histoire et celle des personnages que j’avais croisés.
LE CONSUL
Ayant quitté mon île déserte, comme on s’en souvient précipitamment, je n’avais emporté avec moi aucun papier susceptible de donner des preuves de mon identité. Pour ce qui est de ma nationalité il n’y avait pas de problème : tout le monde pensait que j’étais français. C’est d’ailleurs ce qui était remonté jusqu’au Consul et qui avait fait qu’il s’était finalement intéressé à moi. Là où ça clochait, c’était à propos de mon patronyme, dont tout le monde doutait. Le Consul avait contacté les autorités métropolitaines afin de se renseigner sur les avis de recherche en cours : aucun selon lui ne me concernait, moi, Odhysséas Eftymiou. J’en déduisis que ma famille avait dû finalement se ranger à l’idée que j’étais mort noyé et avais été entraîné au large par les courants. Ce qu’il me sera donné d’apprendre par la suite est que le Consul était persuadé que je me cachais sous un nom d’emprunt. Le seul détail qui finalement l’intriguait était le récit que je faisais de ma rencontre avec Pierre car, et c’est là où la lumière se fit jour au sujet de ce dernier, le Consul connaissait apparemment tout de son parcours.
Jean-Xavier L... était un homme d’une cinquantaine d’années dont la carrière diplomatique s’essoufflait et qui ne pouvait désormais plus prétendre la terminer avec les honneurs d’un poste prestigieux. Il était divorcé - son épouse s’étant vraisemblablement lassée d’un manque chronique chez lui d’ambition - et avait peu de contact avec ses deux enfants qui poursuivaient leurs études respectivement en France et aux Etats-Unis. Ma situation fut presque une aubaine pour lui tant son activité professionnelle tournait à vide et tant il avait fini de faire le tour des charmes de la vie équatorienne. Il avait bien une maîtresse, espagnole, épouse d’un ingénieur hydrauliste, que les ors des chancelleries bluffaient, mais c’était bien le tout d’une existence monotone et qui n’avait finalement plus aucune justification. Il me confia ainsi, quand nous devînmes relativement familiers à force de nous rencontrer, qu’il lui arrivait fréquemment, en général le dimanche, en fin d’après midi, de songer au suicide, mais d’une façon si peu déterminée - comme de se demander quels vêtements il porterait le lendemain - que cela se terminait immanquablement par une cuite après avoir vidé une bouteille de whisky.
Je ne pourrai jamais oublier le regard aigu de cet homme vieillissant lorsqu’on me fit entrer dans la pièce qui faisait office de parloir et que je m’installai en face de lui, sur une chaise basse. Après Mario, ce fut la deuxième personne qui me réconcilia avec l’Humanité. Par-delà l’acuité de son regard il y avait chez lui une profonde bonté, l’envie de m’aider coûte que coûte, et ce même s’il se méprenait sur mon nom et aurait voulu que j’en portasse un autre. Je le soupçonne a posteriori, tant il était épris de tout ce qui pouvait avoir un caractère romanesque, d’avoir secrètement espéré que je fusse un jeune intellectuel parti en Amérique du Sud pour épouser la cause du Sentier Lumineux et que je cherchasse à tout prix à brouiller les pistes avant de repartir sur celle de mes camarades dès qu’on m’aurait rendu ma liberté. Lorsque je lui relatais mes aventures, j’avais en permanence l’impression qu’il écoutait distraitement tout en se disant que j’avais finalement beaucoup d’imagination ou beaucoup de mémoire, ou les deux à la fois. Souvent je fus sur le point de lui faire part de mon sentiment à ce sujet car j’aurais aimé qu’il m’explique comment j’avais pu me retrouver isolé sur une île du Pacifique alors même que j’aurais dû me trouver, comme sans doute il l’imaginait, au beau milieu de la cordillère des Andes. Il me donnait l’impression de penser que j’avais été mis au courant de l’histoire de Pierre par quelqu’un de rencontre et que je me servais de cette histoire comme d’un écran de fumée censé masquer mon itinéraire révolutionnaire. Non seulement je ne cherchai pas à le détromper mais encore je lui donnai quelques faux indices, histoire de lui permettre de vivre par procuration une vie aventureuse.
Après avoir écouté patiemment mon récit, il tint à son tour à me “révéler” certains détails à propos de Pierre, mais avec la complaisance imperceptiblement ironique de celui qui feint d’adhérer à une thèse (ma rencontre avec Pierre) à laquelle il n’a jamais cru et ne croira jamais. Cela me permit néanmoins d’apprendre que Pierre était recherché depuis longtemps par les autorités judiciaires mais qu’aucunes preuves formelles n’avaient pu être réunies contre lui avant qu’il ne retombe sur son ancien collègue de Lyon et que celui-ci n’acquière la certitude qu’il était un imposteur. Ce qu’il ignorait, c’était que ce collègue, tout médecin qu’il fût, émargeait aux Renseignement Généraux.
Le Consul en profita pour m’expliquer comment fonctionnaient les R.G. ainsi que leurs méthodes de recrutement. Selon lui - car je n’ai jamais pu bien sûr en avoir la confirmation - les R.G. s’employaient à recruter des personnalités froides, intelligentes, insensibles ; toutes qualités fondamentales pour travailler “dans le renseignement”. Les agents étaient généralement approchés après avoir été eux-mêmes à leur insu l’objet d’une enquête. Il s’agissait de célibataires s’évertuant à passer inaperçu, ou bien de personnes mariées mais qui vivaient une double vie. Les concierges, commerçants et autres acteurs de la vie des quartiers étant rarement avares de confidences, il était facile de rassembler des renseignements sur tels ou telles, de les recouper, et finalement de se mettre en contact avec celui ou celle qui semblait avoir le meilleur profil. Ils refusaient rarement de se rendre au premier rendez-vous, intrigués et excités qu’ils étaient de savoir pourquoi eux, habituellement si transparents, avaient pu ainsi attirer l’attention. Après plusieurs entretiens, lorsqu’on était arrivé à les persuader qu’ils étaient sous surveillance depuis longtemps, qu’on savait tout de leur existence, et que pour leur permettre de continuer leurs éventuelles activités clandestines on leur demandait de consacrer une partie de leur temps libre à espionner les autres, ils n’hésitaient pas un seul instant ; d’autant plus que leur besoin de revanche - ils s’étaient fait piéger et n’avaient alors qu’un seul but : piéger ceux ou celles qui avaient pu échapper à cette surveillance - pouvait automatiquement se voir assouvi dans cette nouvelle activité. Ce récit me fit froid dans le dos et j’en vins à me demander qui, déjà à Avion, pouvait exercer cette activité : l’épicier auquel on ne connaissait aucune liaison? la remmailleuse de bas, dans sa toute petite guérite, qui le soir repartait en vélo vers une destination inconnue de tous? Je m’étais déjà rendu compte que la vie en soi n’était pas simple, mais à ce point...
Pour revenir à Pierre, les autorités malgaches avaient très tôt pris contact avec leurs homologues françaises après que le directeur de l’internat de Fianarantsoa où René Blainvilliers avait fait ses études secondaires, inquiet de ne plus avoir de ses nouvelles, fût tombé sur un article du Provençal - auquel il était abonné - relatant la découverte d’un corps “à la peau noire, d’origine africaine voire malgache” au fond d’un gouffre, dans les Cévennes. Les enquêteurs avaient donc été précocement sur les traces de Pierre mais s’étaient emmêlés à chaque fois dans ses différentes identités et ses domiciles successifs. Pierre avait sans doute une prescience du déroulement de l’enquête dont il faisait l’objet car il avait toujours pris la poudre d’escampette ou changé d’identité juste avant d’être découvert. Même au Maroc, alors que rien ne pouvait lui laisser penser qu’il était surveillé, il était parti juste avant qu’on ne vienne l’arrêter. Un instinct, en quelque sorte, lui dictait cette fuite éperdue et l’on pouvait penser qu’il en pressentait la fin tragique car son projet, le dernier, de quitter la France en bateau pour une destination incertaine ne procédait finalement que de cette faillite complète qu’il avait choisi d’assumer jusqu’au bout et en même temps du désir de faire vivre aux deux êtres qui comptaient alors le plus pour lui leurs derniers moments d’insouciance. Il aurait ainsi prémédité les meurtres de Marcia et de Lolita longtemps à l’avance, concomitamment à la décision de tout quitter et de partir faire le tour du monde. Le Consul laissa entendre aussi que, sans en avoir la preuve formelle, Pierre Le Douarin était un escroc patenté et s’était livré à toutes sortes de trafic : stupéfiants, pierres précieuses, armes... ce que je ne relevais pas mais qui me conforta dans l’idée que les cailloux que j’avais découverts à l’intérieur de l’annexe valaient sans doute plus que de simples morceaux de verre dépoli.
Le Consul avança aussi l’hypothèse que Pierre aurait un temps, en me sauvant de la noyade en mer d’Iroise, caressé le projet de prendre de nouveau une autre identité, après s’être auparavant débarrassé de moi, de Marcia et de Lolita ; ce qui me parut grotesque. Au contraire, je tentai de penser qu’il m’avait sauvé la vie pour en quelque sorte se racheter. En tout cas voulus-je m’en convaincre. Je ne pouvais me résoudre à penser que toute l’histoire de Pierre ne pouvait se terminer que de cette façon, sans autre raison que de fuir, pour échapper à un destin bâti sur le sable de l’apparence et la quête d’un idéal d’une parfaite vanité. Je n’ai d’ailleurs toujours pas choisi, au moment où j’écris ceci, la solution la plus plausible, et Pierre aura emporté avec lui son secret dans la mort.
La mort de Pierre : je commençais seulement à y repenser, voire même à en rêver sans que je puisse dire d’ailleurs s’il s’agissait de véritables cauchemars. Simplement, je me revoyais enfoncer la gaffe dans son orbite, comme si c’eût été du beurre cette fois et que son corps ne m’eût opposé aucune résistance ; un peu comme dans un jeu. Si ce rêve me réveillait en pleine nuit, il me fallait dire à voix haute, distinctement : “Je suis le meurtrier de Pierre”, pour arriver à m’en persuader. De la même manière, il m’arrivait parfois de penser que Marcia et Lolita s’étaient peut-être échappées du bateau, je ne sais trop comment, et que nos destins se croiseraient de nouveau. Fol espoir... Mais tout cela finit par s’estomper lorsque le Consul me donna la version “judiciaire” de la vie de Pierre - c’est à dire celle précédant son départ de Granville - et que je l’aboutai à la mienne. Le Consul avait eu aussi connaissance de certains détails du passé de Marcia, sa période écossaise en l’occurrence, ce qui me permit de faire des recoupements avec ce qu’elle m’avait dit et de comprendre que la version qu’elle m’avait donnée pendant notre conversation sur l’Île de Pâques était la bonne. Tout se remettait en place, dans mon esprit, à la manière d’un rubik-cube.
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Lorsqu’enfin les prémisses d’un sentiment nostalgique à propos de l’Europe et de ma famille se firent jour, Mario m’affirma que j’étais guéri. Tout alla alors très vite, grâce encore au Consul qui obtint des médecins du service ma sortie définitive. C’est donc par une belle matinée de janvier que je franchis la porte de l’asile, cette fois en direction de l’extérieur, et que je montai sous le déluge d’une pluie équatoriale dans la vieille Mercedes noire du Consul. Ramon qui, après la déconvenue liée au fait que je n’avais pas voulu répondre à ses avances, s’était finalement pris de sympathie pour moi, m’avait confié, quelque temps avant mon départ, un manuscrit, en me demandant de chercher à rencontrer un éditeur, à Quito, et de le lui remettre. Après qu’il eût constaté avec amertume qu’Oliver le “délaissait”, il avait tenté d’attirer de nouveau son attention en se lançant, non sans mal, dans la rédaction d’un recueil de nouvelles. Je profitai du trajet entre l’asile et le domicile du Consul pour y jeter un coup d’oeil : l’écriture était tellement serrée et les corrections tellement nombreuses que le texte était à peine lisible. Malgré mes quelques rudiments d’espagnol je n’étais pas en mesure de le déchiffrer. Je me promis de le faire lire au Consul pour en connaître le contenu, mais dès que j’arrivai chez lui je l’oubliai sur une étagère. Ce n’est que beaucoup plus tard, lorsque j’aurai quitté depuis longtemps le continent sud-américain, que le Consul me fera part dans un de ses courriers de la profonde perplexité dans laquelle ce texte fanatique l’avait plongé. Ainsi j’apprendrai que le titre du recueil et de la première nouvelle : “Même Maman”, reprenait, en la modifiant, la seconde partie de l’adage : “Toutes des putes, sauf Maman”. Parmi les titres des autres nouvelles on pouvait trouver : “Mais lâchez-moi! vous me faites mal!”, “Le guide du savoir-vivre”, “T’as vu ma robe?”, “Comment plumer un homme, en six leçons”, “La peur de manquer”, “L’envie” [là, on reconnaissait l’influence d’Oliver], “Manipulation”, “L’amante religieuse”, “Tupperware Party”, “La femme découpée en morceaux”, “Le premier jour des soldes”, “Rêves de jeunes filles”... Il s’agissait d’une oeuvre tout entière consacrée à la haine des femmes, reprenant de manière redondante, jusqu’à la nausée, les arguments d’Oliver à ce sujet. Pauvre Ramon : même si son sort et sa destinée prêtaient à sourire, on ne pouvait qu’être impressionné par la maestria avec laquelle Oliver l’avait complètement “retourné”.
Assis sur la banquette arrière de la limousine, serrant contre moi le peu de choses qui m’appartenait, je fixais la nuque du chauffeur tout en n’ayant à l’esprit qu’une seule pensée : récupérer le trésor que j’avais enfoui dans l’île et repartir de zéro. Parfois je regardais l’agitation de la rue, derrière les vitres teintées, avec la sensation bienfaisante d’être en mesure de résister désormais à quelque attaque psychologique que ce soit. Je repensai à Oliver : avait-il senti chez moi une résistance inconsciente mais efficace au travail de destruction qu’il réalisait habituellement sur ses congénères ou bien ne valais-je pas la peine qu’il me prenne pour cible? je ne sais toujours pas. En tout cas il m’avait laissé partir, indemne des effets de ce travail, déjà indifférent à ce qu’il allait m’arriver et ayant jeté son dévolu sur un nouvel arrivant qui, visiblement, “se la jouait” : profil psychologique qui en faisait pour lui une proie de choix.
Le Consul, à qui j’avais demandé, inquiet, peu de temps avant qu’il ne me fasse sortir de l’asile, s’il me trouvait en bonne santé mentale, m’avait rassuré, ajoutant même qu’il me faisait suffisamment confiance pour me proposer de lui tenir pendant quelque temps compagnie. J’acceptai volontiers et passai ainsi quelques semaines de convalescence dorée dans une ancienne et somptueuse demeure coloniale. La chambre qu’on m’attribua devint très vite pour moi une sorte de refuge tant elle correspondait à mes besoins du moment : une grande pièce, haute de plafond, défraîchie mais très propre, aux murs “marins” tant leur couleur délavée et imprécise faisait songer à quelque lavis impressionniste, ouvrant sur un patio encombré de plantes en pot et où avaient élu domicile deux cacatoès et une tortue de taille respectable. Le mobilier comprenait un grand lit à baldaquins en bois décoloré, soutenant la moustiquaire, une commode, un coffre et trois fauteuils. Je me sentis pour la première fois depuis longtemps complètement protégé du monde extérieur. J’avais l’impression que cette chambre était au coeur d’une immense demeure, au centre d’un dédale que personne hormis le Consul et ses domestiques n’arriverait jamais à parcourir ; comme si la totalité du temple d’Angkor Vat ou de la Cité Interdite de Pékin m’avait entouré et protégé. Il m’arriva de rester plusieurs jours durant dans cette chambre, sans sortir sinon dans le patio, sans aucune autre activité que celle consistant à discerner et analyser les sons qui pouvaient parvenir jusqu’à moi, à regarder changer les couleurs du ciel et des végétaux. Le sentiment de solitude et de paix totale était tel qu’il m’arrivait parfois de penser que tout le monde avait déserté la maison, la contrée, le pays, et que j’étais de nouveau seul au monde, sur un continent qui était revenu à l’état sauvage, une gigantesque île déserte en somme... et ce jusqu’à ce qu’une indienne hiératique, le visage impassible, entre sans bruit et pose sur la commode un plateau chargé de nourriture. Jamais le Consul ne venait jusqu’à moi. Il se contentait de me faire passer des messages dans lesquels je pouvais lire qu’il se rendait en ville et qu’il me proposait de l’accompagner ou bien qu’il visitait des amis et qu’il rentrerait pour dîner.
Au bout de quelque temps, cette oisiveté et cet isolement finirent par me peser. Sans doute le Consul l’avait-il deviné, qui me fit cette remarque, incidemment : “Ne vous sentez pas obligé de rester avec moi... ne craignez rien, même si la solitude me pèse, je n’arriverai sans doute jamais à me suicider, je suis trop douillet... et puis je ne désespère pas que Dolorès [sa maîtresse] finisse par quitter son mari et vienne vivre avec moi.” En cela il mentait car il savait pertinemment que la jeune femme ne s’accommodait tant bien que mal de ses défaillances sexuelles qu’en contrepartie de la vie “mondaine” qu’il lui faisait mener, et que jamais elle n’aurait pris la décision de quitter son mari pour s’enterrer définitivement dans ce trou.
Un matin, le ciel était tellement clair et l’air déchargé de l’humidité habituelle que j’y vis le signe de mon départ. Je rassemblai mes affaires et signifiai au Consul mon désir de quitter la région. Il tint à me remettre une somme d’argent ainsi qu’un passeport à mon nom (Odhysséas Eftymiou, je précise) et m’accompagna jusqu’au seuil de sa demeure, très ému. Il me gratifia, en même temps que d’une accolade, d’un : “Prenez garde à vous!” qui me confirma, je ne sais pourquoi, l’idée qu’il se faisait que je repartais sur les traces des guérilleros et qu’il avait lui-même frôlé le danger en me proposant de m’héberger pendant quelques semaines. Je le chargeai de dire à mes parents que je n’étais pas mort, mais je compris, au froncement de sourcil qu’il esquissa, qu’il ne me croyait toujours pas à propos de ma véritable identité et qu’il continuait de penser que je faisais tout pour brouiller les pistes. Peu importait. Lorsqu’il me serra dans ses bras, au moment où je pris congé, je fermai les yeux et imaginai que c’était mon père qui mettait ses mains sur mes épaules et me serrait sur sa poitrine. Je dus alors faire un effort surhumain pour ne pas pleurer.
GASPARD DE LA NUIT
Je sentais que j’avais récupéré toutes mes forces, physiques et mentales, voire même que j’en avais acquises de nouvelles qui auparavant me faisaient défaut. Je me sentais prêt à affronter le Monde, à me colleter avec les Pierre, les Oliver de tout acabit ; je pensais ne plus avoir peur de rien.
La première chose que je fis fut de me rendre à Manta et de retrouver l’équipage qui m’avait sauvé la vie. Après de longues heures d’errance et de recherche sur les quais, je reconnus un des pêcheurs en train de réparer un filet, des bésicles sur le nez, accroupi devant son ouvrage. Lorsqu’il leva la tête il me reconnut lui aussi, instantanément, et eut d’abord un mouvement de recul. Il semblait apeuré. Comme je commençais de parlementer, difficilement, cherchant mes mots, un sourire apparut sur son visage et je sentis que toute crainte le quittait. Il laissa ce qu’il était en train de faire et m’emmena boire une bière dans une taverne. Bientôt, d’autres parmi les membres de l’équipage dont il faisait partie se joignirent à nous pour trinquer à nos retrouvailles. Je fis semblant de boire de grandes lampées de Corona en y trempant juste le bout des lèvres.
L’ambiance chaleureuse tourna, l’alcool aidant, rapidement à la surexcitation. Je me levai et emmenai dehors celui des matelots qui semblait le moins imbibé. La pluie qui s’était mise à tomber nous détrempa. Je lui fis part de mon désir de retourner dans l’île où lui et ses compagnons m’avaient découvert, ce qu’il me demanda de lui répéter plusieurs fois. Il me fit comprendre que son bateau s’était détourné une fois de sa route pour y accoster mais ne le ferait pas une seconde fois ; je ne pouvais rien en attendre. Comme j’insistais, il finit par me dire que je pouvais éventuellement voir s’il y avait des barcasses à louer. Il me regardait avec des yeux ronds, ne comprenant visiblement pas mon désir de revivre un passé aussi terrifiant, et il finit par hausser les épaules, imaginant sans doute que ma santé mentale était toujours aussi précaire. Je ne me résolus pas à lui donner d’explication, le laissai retrouver ses amis et me mis à la recherche d’une embarcation à louer.
En fin de journée, j’avais trouvé ce que je cherchais, ou plutôt j’avais déniché une improbable coque de noix qui croupissait au fond d’un bassin et que le propriétaire acceptait de me louer pour une somme dérisoire. Son sourire, au moment où je lui remis l’argent, me laissa penser qu’il imaginait alors ne jamais me revoir.
J’entrepris une tournée d’inspection : à première vue l’embarcation paraissait saine, et l’eau qu’il y avait à l’intérieur n’était que de l’eau de pluie. Le problème était que je n’avais aucun moyen pour aller vérifier l’état de la coque. J’étais impatient, l’affaire fut conclue en cinq minutes. Il ne me restait plus qu’à nettoyer le bateau, faire le plein de vivres, et préparer ma route. Cela me mit dans un état d’excitation indescriptible. Plus encore que lorsque je m’étais retrouvé seul à bord du voilier de Pierre, j’eus le sentiment d’être complètement maître de mon destin. Il y avait beaucoup de risques dans cette entreprise mais je le savais, étais aguerri, et me disais que si je ne tentais pas maintenant de récupérer mon trésor je ne retrouverais jamais de toute ma vie la même opportunité et que la chance tournerait définitivement à mon désavantage.
Je partis le lendemain sans même me renseigner sur les conditions météorologiques. Tout ce que je savais c’est que la période des cyclones était derrière moi, mais un coup de vent était toujours possible et ce n’est pas ce rafiot tout sauf insubmersible qui pouvait en affronter un sans dommage. J’avais le vent de face et la navigation au près serré était particulièrement inconfortable. A ma grande surprise un courant assez rapide m’emporta vers le large et me permit en quelques heures de ne plus voir les côtes équatoriennes. Par la suite le vent changea de cap et le bateau se mit à avancer à vive allure. Enfin... à une allure qui pour ce type d’embarcation représentait une vraie performance.
Je savais que la traversée allait être rude, ne serait-ce que parce que je ne disposais évidemment d’aucun pilote automatique et que j’allais devoir m’arrêter régulièrement pour me reposer. Le deuxième jour, malgré des conditions météorologiques favorables, je pris conscience des risques auxquels je m’exposais : les nombreux cargos qui croisaient dans les parages, les requins, les pirates de tous poils... J’avais cependant pour moi de ne rien posséder et de naviguer sur une coquille de noix qui n’avait plus aucune valeur marchande. Ce dernier argument me rassurait à peine tant je savais maintenant que des hommes en chasse ne sont jamais aussi violents que lorsque leurs espoirs de butin sont frustrés.
La traversée se passa finalement sans encombre hormis le fait que les boites de conserve conjuguées au manque de sommeil me rendirent complètement malade. Je passais mon temps les fesses par dessus bord à me vider d’un liquide à peine teinté et qui me tordait les boyaux. J’avais la fièvre et je pense que s’il avait fallu naviguer ne serait-ce qu’un jour de plus j’aurais fini par m’égarer. Le matin du huitième jour, alors que j’étais déjà à la barre depuis deux heures, j’aperçus la silhouette que j’étais désormais capable de reconnaître entre mille : mon île, celle de mon ancien désespoir et celle maintenant de toutes mes espérances, cet affreux cailloux sorti de l’océan comme une menace et qui décelait justement tant de trésor. Comme quoi, à quelques mois d’intervalles, un lieu pouvait être le symbole de tout et son contraire.
Encore loin de la côte, je repassai en mémoire tous les repères géographiques qui me permettraient de rejoindre ma cachette. Avant d’aborder, je consacrai une partie de la matinée à amarrer fermement la barcasse dans la crainte qu’un courant ou la première déferlante venue ne viennent mettre un terme à mes projets. Cela fait, je pris le temps de regarder autour de moi. Le paysage n’avait guère changé et les mêmes oiseaux tournoyaient au-dessus des falaises. De grandes tortues de mer traversaient la plage lentement, exténuées par leur ponte de la nuit. Tout semblait déser. Je me dirigeai sans hésiter vers l’endroit où mon trésor était caché.
Alors que je touchais au but, quelle ne fut pas ma surprise de constater que la terre sableuse avait été retournée comme sous l’action d’une excavatrice et que de grandes traces fraîches, à même le sol, partaient en direction du rivage. Tout d’un coup, j’étais devenu fou. Je m’agenouillai précipitamment et me mis à fourrager la terre avec mes mains : rien, il semblait ne plus rien rester de mon trésor. Finalement, après quelques minutes, je sentis quelque chose de dur rouler sous un doigt. Je m’arrêtai et scrutai le fond du trou que je venais de creuser : un éclat blanc-jaune se détachait au milieu des particules de mica, c’était un diamant. Je l’extrayais avec précaution, l’enfonçai dans ma poche et me remis à creuser de plus belle. Mais plus rien ne réapparut. J’étais effondré.
Soudain, j’entendis un bruissement derrière moi, et puis comme une plainte, l’expression d’une souffrance animale incommensurable. Je me retournai, et là, vis une grande tortue femelle s’acheminer avec toutes les peines du monde vers la mer, battant l’air avec ses pattes à défaut de pouvoir brasser du sable. Sa trace remontait jusqu’à l’endroit où je me trouvais. Je “compris” dans l’instant ce qu’il s’était passé : des tortues avaient investi ma cachette pour y enfouir leurs oeufs. Une idée me traversa l’esprit comme un éclair, comme une certitude qui m’était donnée, là, maintenant : les tortues avaient avalé les pierres précieuses. Je réalisai brusquement que j’avais fait tout ce voyage pour rien... Sans réfléchir davantage, je me précipitai vers le rivage. Sur le chemin, je comptai une quinzaine de ces paisibles animaux. Alors, comme pris d’une rage folle, sans même penser à ce que je faisais, je m’emparai de grosses pierres et les abattis de toutes mes forces sur les carapaces pour en faire éclater le contenu. Ce fut, en quelques instants, un véritable carnage : des bêtes éviscérées, démembrées, étêtées, gisaient sur le sable au milieu des éclats de leur carapace, pendant que d’autres, terrorisées, accéléraient leur “course” en tous sens, accompagnant cette fuite inutile de mugissements sinistres. Très vite il n’y eut plus aucun animal en vie. J’étais vraiment redevenu fou et c’est seulement lorsque je m’arrêtai de frapper et frapper encore, à bout de souffle et tout éclaboussé du sang noir des pauvres bêtes, que je réalisai ce que je venais de faire. La convoitise de minéraux négociables avait suffi pour me transformer en un personnage sanguinaire, insensible en tout cas à la souffrance d’animaux sans autre moyen de se défendre que la pitié qu’ils pouvaient susciter. J’étais devenu par je ne sais quel atavisme humain, tellement humain, ni plus ni moins qu’un authentique meurtrier.
Au point où j’en étais, je devais terminer ce que j’avais commencé. J’inspectai consciencieusement les carcasses. J’arrivai à retrouver au milieu du sang, des chairs déchiquetées et des excréments trois pierres précieuses. Le butin était maigre en comparaison de ce que je me rappelais avoir enfoui mais je sentis qu’il fallait que je m’arrête car je commençais à tourner de l’oeil. Après un long moment au cours duquel je demeurai assis, immobile, et remâchai ma déconvenue, je revins sur mes pas et me rendis compte que je m’étais trompé d’une dizaine de mètres en recherchant ce que j’avais caché... J’arrivai finalement à retrouver la majeure partie du trésor. Mais le plaisir lié au fait de le récupérer se trouva instantanément dissout dans l’amertume infinie provoquée par le massacre auquel je m’étais livré. Les pierres formaient maintenant un amas respectable au fond de ma poche mais n’avaient pas plus de valeur pour moi qu’une poignée de terre.
De retour sur la plage, j’assistai, comme anesthésié, au festin barbare des oiseaux, lesquels se disputaient les charognes avec force coups de bec et battements d’ailes. L’air ne bruissait pas : le ciel était gris et bas, et la mer d’huile. Il y avait comme une menace indéfinissable, comme si les éléments indifférents jusqu’alors à mes pérégrinations avaient suspendu pour un temps leur action et avaient scruté mes réactions. Même si Mario m’avait longuement expliqué ce qu’était la paranoïa, c’était plus fort que moi, je ne pouvais rien y faire : je me sentais épié. Longtemps après, lorsque j’ai vu pour la première fois une oeuvre de Breughel dans un musée américain, j’ai repensé à cette scène cauchemardesque et qui n’a plus jamais quitté ma mémoire. Le meurtre de Pierre, à côté, ne représentait plus rien pour moi ; je l’avais presque oublié.
Je m’empressai de regagner le boutre, de remonter l’ancre et les voiles et de m’éloigner de l’île au plus vite. Le trésor qui gonflait la poche de mon pantalon était lourd d’une espèce de pressentiment, comme tous ces animaux morts que je laissais derrière moi. C’était atroce : j’avais l’impression de me retrouver plus d’une année en arrière, en train d’aborder en pleine nuit cette île maudite. Ces eaux pacifiques et équatoriennes semblaient porteuses d’une sorte de maléfice, il fallait que je m’en échappe au plus vite. Je réglai au mieux les voiles et tentai de me concentrer sur la navigation mais les quelques oiseaux qui suivaient mon embarcation s’ingéniaient à me rappeler mon forfait. Après quelques heures de navigation je remarquai à bâbord, sur la ligne d’horizon, la silhouette d’un bateau. Je ne distinguai pas tout de suite s’il s’agissait d’un cargo ou d’un bateau de pêche mais déjà l’angoisse m’étreignait à l’idée de retomber sur des pirates. J’affalai les voiles à toute vitesse et m’allongeai en fond de cale. J’attendis une bonne heure avant d’oser regarder de nouveau par dessus le bastingage : le bateau était toujours là, plus proche maintenant de quelques miles. Il fallait faire quelque chose : je remontai la voile et repris la barre. Je cherchai, tout en maintenant mon cap, à filer le plus vite possible. J’avais un oeil sur le compas et l’autre sur la voile, effectuant un réglage dès que j’observais le moindre faseyement. L’autre bateau se rapprochait, imperturbablement. Les yeux fixés sur l’horizon à en pleurer de rage, j’imaginais à l’avance ce que je serais amené à subir si je devais de nouveau être arraisonné. Comment devrais-je réagir cette fois? Quels mots utiliser pour les amadouer? En même temps me revenait en mémoire ce qui s’était passé sur l’île et je me disais, sans pouvoir faire autrement, que les pirates n’existaient pas réellement mais que leur matérialisation était le résultat, à chaque fois que j’avais réalisé un crime, d’une intervention divine : la première fois après le meurtre de Pierre, et maintenant après le massacre des tortues. Lorsque l’angoisse se faisait moins aiguë, j’arrivais à penser que l’invocation de puissances divines n’était le fait que de cette même angoisse et qu’il suffisait qu’elle s’estompe pour que la rationalité reprenne le dessus. J’étais ainsi entraîné dans une valse hésitation entre rationalité et irrationalité quand je me retournai et vis le bateau “ennemi” à quelques longueurs de la poupe : ça n’était rien moins qu’un chalutier qui partait vraisemblablement vers sa zone de pêche, le chalut rangé et les casiers vides, et qui me croisa benoîtement, certains des membres de son équipage me gratifiant même de gestes de sympathie. “Mais pourquoi, me dis-je, faut-il que je pense que le monde entier cherche à me nuire?” Mes jambes me tenaient à peine, je voyais trouble. J’invoquai ce Dieu de l’existence duquel je doutais par intermittence et commençai de prier, tout en prenant conscience du ridicule total de cette conversion. J’eus vraiment l’impression, à ce moment précis, d’être l’un de ces vieillards pathétiques qui, après toute une vie d’un athéisme et d’un anticléricalisme forcenés, après n’avoir eu comme seul credo que la défense du matérialisme et de la jouissance à tout va, sentant la fin approcher, se tournent en toute hâte vers la Religion, quitte même à en remontrer à ceux de leurs proches qui ne seraient pas de leur avis et que cette brusque conversion feraient ricaner.
Toutes ces pensées s’entrechoquaient dans ma tête mais ne m’empêchaient nullement d’avancer, comme toujours, sans perdre de vue le but que je m’étais fixé : revenir à terre, négocier les pierres, rejoindre les Antilles françaises, connaître enfin de la vie autre chose que des personnages complexes, pervers, malades pour tout dire et dont le commerce ne m’avait jusqu’à maintenant apporter rien d’autre que l’apprentissage “d’autrui”, sa pratique pourrait-on dire - comme on parle de la pratique d’un langage. Ca n’était pas pour autant à dédaigner, cet apprentissage, qui me permettait désormais d’espérer pouvoir maîtriser un peu de mes relations avec les êtres humains. C’était une forme d’atout, qui me servirait plus tard, mais qui ne pourrait pas contrer de toutes façons la machination de TELE à mon encontre. Je n’étais pas suffisamment aguerri dans ce domaine pour lutter contre elle d’égal à égale. Le seul problème est que lorsque je m’en apercevrais, il serait déjà trop tard.
Je réussis à revenir à Manta sans trop d’encombres... sinon avoir failli être coupé en deux par un cargo sorti de la nuit et qui avançait tous feux éteints - des trafiquants de drogue sans doute - et m’être sectionné un orteil après avoir fait l’erreur de tenir ma ligne de pêche avec le pied pour me permettre de barrer plus facilement et de sentir les touches. En fait de touches, il s’agissait d’un barracuda qui d’un seul coup de queue avait tout emporté : ma ligne et une petite phalange dont il n’avait d’ailleurs dû faire qu’une bouchée. J’avais réussi à me faire un garrot avec un morceau de ficelle mais la mer, comme on sait, n’aide pas à la cicatrisation et je crois que la gangrène aurait eu vite fait de gagner tout mon pied si je m’étais perdu et n’avais rejoint la côte à temps. Par la suite, cette “amputation” minime aura comme conséquence de me déstabiliser quelque peu à la marche, avec cette impression permanente de tomber en avant, du côté de la phalange perdue, mais aussi de me voir attribuer le surnom de “Neuf Orteils” dès que j’arrivai à la Martinique.
De retour à Manta on me fit fête. Tout à leur excitation les matelots en oublièrent de me demander la vraie raison de ce périple. De toutes façons, ils devaient penser que j’étais fou et que je n’avais aucune raison logique de vouloir retourner sur cette île sinon pour tenter de chasser les démons qui m’habitaient. Je ne perçus dans leurs yeux aucune interrogation, aucune méfiance. Il s’agissait de gens simples, seulement soucieux de gagner de l’argent pour vivre et non seulement survivre, et qui se contentaient des plaisirs que la vie dans ce port de l’Equateur pouvait leur offrir. Même si leur métier était rude, ils l’aimaient et n’avaient pas tout le temps à l’esprit le faux espoir de rejoindre les terres septentrionales de la consommation effrénée. l’Amérique du Sud, à cette époque, était encore préservée de la pollution culturelle “occidentale” : on n’y trouvait pratiquement aucun fast-food, les publicités pour les colas se faisaient encore relativement discrètes, et la télévision n’était pas omniprésente.
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Que faire maintenant de mon trésor? Le pays où je me trouvais était bien trop pauvre pour que je puisse espérer passer inaperçu tout en négociant les pierres. Un temps, je pensai faire appel au Consul mais je me ravisai : je préférai ne pas le mêler à tout ça et le rembourser de ce qu’il m’avait avancé, en espèces, le moment venu, lorsque j’aurais transformé mes cailloux en billets verts. Je décidai de passer en Colombie. C’était risqué car je pouvais être fouillé à tout instant, mais je n’avais pas le choix. Et puis mon but était de rejoindre les Antilles. Je n’en démordais pas.
Je gagnai Quito où je ne m’attardai pas et continuai ma route vers Cali. J’arrivai à passer en Colombie sans me faire remarquer, un samedi soir, au beau milieu d’une pagaille inextricable. Je me mêlai à des groupes d’hommes qui faisaient l’aller-retour en camions à ridelles, juste de l’autre côté de la frontière, pour aller s’amuser dans des claques colombiens. Habillé comme eux, mal rasé, je passai totalement inaperçu. En descendant du camion, je réussis à m’éclipser malgré l’insistance que certains d’entre eux mettaient à vouloir me faire partager leurs frasques. Plus tard, à Carthagène, j’aurais moins de scrupules. C’est sans doute de cette époque que m’est venue l’habitude de fréquenter des prostituées. Un phénomène d’empreinte, en quelque sorte. Et puis c’est tellement pratique, tellement simple, n’est-ce pas, que l’on finit par devenir, à force de payer, totalement allergique à ce que pourrait être une relation amoureuse. Tout du moins c’est ce que, eu égard à l’infléchissement psychologique qu’avaient induit chez moi mes précédentes tribulations, cette pratique avait eu pour effet.
Non, ce soir-là, j’étais suffisamment heureux d’avoir passé la frontière que je continuai mon périple. Je fis donc de l’auto-stop, de jour comme de nuit, insensible, ou plutôt aveugle, au pays que je traversais. J’aurais pu être en Asie ou en Afrique, c’eût été pareil. Je ne pensais qu’à une chose : échanger les pierres, rallier Carthagène et reprendre la mer. Comme si la terre ferme fut devenue pour moi plus instable que les océans, comme si seule la mer pouvait me procurer la paix à laquelle j’aspirais. Il y avait peut-être dans le fait que j’avais survécu à toutes sortes “d’épreuves maritimes” une explication à cet engouement pour un élément qui n’était pas, tout du moins dans mon enfance, mon élément de prédilection.
Le Consul m’avait beaucoup parlé de la Colombie : d’abord comme d’un pays plus riche que l’Equateur et où tout était a priori possible en matière de corruption et de trafics en tous genres, mais aussi comme d’un pays comparable au Mexique en ce sens que la mort y était constamment présente. Selon lui, cela n’était pas particulièrement générateur d’inquiétude ou d’angoisse mais au contraire donnait très tôt à la population l’habitude de vivre au contact de la mort, d’en avoir en permanence le rappel, que ce fût par des accidents de toutes sortes qui pouvaient survenir n’importe quand et toucher n’importe qui, ou bien que ce fût dans une violence quotidienne qui se révélait par le biais d’un nombre très important de meurtres et de disparitions ; et ce bien avant que les cartels de la drogue ne mettent en coupe réglée l’économie nationale. J’étais donc constamment sur mes gardes et ne dormais que d’un oeil, à l’arrière des camions dans lesquels je faisais la route ou dans les chambres d’hôtel où je m’enfermais à double tour.
J’avais rassemblé les pierres précieuses dans un carré de tissu et ne cessais de les faire passer d’une de mes poches à mon sac et inversement. Au fur et à mesure de ces transvasements, les pierres me parurent peser de plus en plus lourd et je vis arriver le jour, non sans panique, où la poche de mon pantalon craquerait, le paquet descendrait le long de ma jambe et les pierres se répandraient sur le sol. Une nuit, un camionneur dans le véhicule duquel je venais de monter, me laissa entendre qu’il était aisé d’échanger “n’importe quel type de marchandise” (c’est lui-même, par sa seule intonation, qui semblait mettre des guillemets à ce qu’il disait) à Bogota, et se laissa aller à me donner des adresses pour ce faire. Mais je me demandai s’il ne cherchait pas au fond à savoir ce que je pouvais bien trafiquer, auquel cas il se serait ingénié à entrer en relation avant moi avec mes éventuels contacts et m’aurait défaussé de ce que je possédais. Je fus donc très méfiant et ne posai aucune question susceptible de le mettre sur une piste. J’attendis seulement qu’il parle, aidé en cela par les bières que je lui offris à chaque étape que nous fîmes.
J’obtins finalement les renseignements que je voulais. Il me restait à les utiliser mais pour cela je pêchais par un sacré manque d’expérience. Je tentai de repenser à ce qu’avait fait Pierre quand il s’était agi pour lui de changer d’identité et de contacter le faussaire marseillais et me dis qu’il fallait bien un jour ou l’autre commencer. Arrivé à Bogota, je me rendis à une première adresse mais, sur le point de pousser la porte, le courage me manqua et je renonçai. Ce n’est qu’à la troisième tentative que je réussis à aller jusqu’au bout. J’avais pris soin de n’emporter avec moi qu’une très petite partie des pierres, ayant placé les autres dans une consigne de la gare centrale. Je sus que j’avais décroché le cocotier lorsque je vis le regard de convoitise que l’homme posa sur la marchandise et l’entendis me demander s’il y en avait d’autres. Je ne m’y connaissais évidemment pas en pierres précieuses mais lorsqu’il me fit une première proposition je pris une grande inspiration avant de multiplier par dix le chiffre qu’il avançait. Il perdit aussitôt son sourire et faillit s’étrangler mais je tins bon, disons au moins cinq bonnes minutes, avant de baisser mes exigences de moitié puis du tiers, pallier en-deça duquel j’étais décidé à ne plus descendre. En fait, je m’en sortis en obtenant une fois et demi le prix qu’il m’avait proposé. J’étais à la fois déçu et éberlué qu’un si petit tas de cailloux puisse me rapporter une telle somme, et pensais déjà à toutes les autres pierres qui m’attendaient à la consigne et que j’allais pouvoir convertir en papier monnaie. C’était insensé, je n’avais jamais eu en ma possession tant d’argent et je ne cessai, tout le long de mon retour jusqu’à la gare, de refaire la règle de trois qui me permettait de calculer à quelle somme en francs ou en dollars les billets que j’avais fourrés dans mes poches correspondaient.
L’excitation et le calcul mental avaient levé chez moi toute vigilance et je n’avais donc pas fait attention à l’homme qui me suivait et dont je n’allais découvrir la présence que bien après être allé prélever une autre partie des pierres parmi toutes celles qui me restaient.
C’est alors que je marchais dans une rue mal éclairée que je sentis, au bruit de pas en double du mien et qui cessait dès lors que je m’arrêtais de marcher, que j’étais suivi. Je fis mine de me pencher en avant pour renouer mon lacet puis me mis à courir à toute vitesse vers une avenue plus éclairée et où je voyais des automobiles circuler. Je réussis à le perdre lorsque je rejoignis un quartier animé et me noyai dans la foule. Je ne m’arrêtai véritablement de courir qu’après avoir franchi le seuil d’un cinéma pour en ressortir aussitôt par la sortie de secours, et je revins en rasant les murs jusqu’à la chambre meublée que j’avais louée pour quelques jours. Là, je remis tout en question. Aucun endroit dans cette ville n’était sûr, il fallait pourtant que je retourne au plus vite à la gare pour récupérer le reste des pierres, si elles étaient encore là... ce dont j’avais de bonnes raisons de douter. Ma chance aura été que l’homme n’avait pas pu repérer précisément la consigne dans laquelle j’étais allé retirer d’autres pierres et qu’il leur était impossible à lui et à ses comparses de faire sauter une à une toutes les consignes sans ameuter dans les cinq minutes tout le personnel de la gare.
Je retournai à la gare et constatai que la consigne n’avait pas été forcée. Je m’empressai de fourrer le sac contenant les pierres dans une de mes poches mais, dès que j’eus repoussé la porte métallique et tourné les talons, je repérai deux hommes postés de chaque côté de la travée et qui attendaient, les bras croisés, les jambes écartées, me regardant droit dans les yeux comme s’ils avaient été deux policiers en charge de m’arrêter. “C’est fini”, pensai-je, en me dirigeant lentement vers l’un d’eux. Le fait de me rendre, d’aller dans sa direction sans paraître opposer la moindre résistance, suffit-il pour qu’ils surestiment leurs capacités à m’appréhender ou sous-estiment les miennes à leur échapper, toujours est-il que c’est ce que j’arrivai finalement à faire, en avisant au dernier moment une travée perpendiculaire à celle que j’avais empruntée et dans laquelle je m’enfournai avec précipitation. Ma vélocité eut raison de leur temps de réaction sans doute quelque peu allongé par l’usage régulier des boissons fortes. Je sortis de la gare comme une bombe et leur faussai compagnie en sautant dans le premier autobus qui passait. Encore une fois je l’avais échappé belle, mais pour combien de temps. Je pensai que je devais avoir été repéré comme possédant une véritable fortune et donc que mes jours étaient comptés. Il n’y avait plus une minute à perdre : je devais quitter cet endroit.
Je rentrai prendre possession de mon vieux sac et payer la chambre. Je pris le temps de réfléchir : le camion-stop était à éviter dans la mesure où, mon visage étant désormais connu, je ne pouvais plus prendre le risque de demeurer trop longtemps à l’air libre. Il restait le train ou bien l’autocar. J’imaginai déjà une embuscade, en pleine forêt : l’autocar immobilisé en travers de la chaussée, des hommes faisant irruption dans l’habitacle au milieu des passagers terrorisés et me traînant jusque dans le fossé pour me dépouiller de mon bien et me mettre une balle dans la tête. J’optai finalement pour le train.
Je filai à la gare, achetai mon billet et sautai dans le premier train en partance pour Carthagène. Je devais avoir l’air d’un fou. Les chiens aboyaient après moi et il y eut même un enfant qui jeta sa peluche dans ma direction. Au moment où le train s’ébranlait, j’eus le temps d’apercevoir un homme qui tentait de monter en marche mais qui en fut empêcher par un contrôleur. Une fraction de seconde nos regards se croisèrent et je crus lire dans ses yeux la colère de celui qui voit sa proie lui échapper ; mais peut-être me trompais-je.
Assis sur la banquette, tentant de recouvrer mon calme, je commençai de repenser à tout ce que ces pierres soi-disant précieuses avaient déjà provoqué : chez moi la sensation permanente d’être traqué, la fuite, la peur ; chez autrui la convoitise et l’agressivité. J’eus envie subitement de m’en débarrasser en les jetant par la fenêtre. Finalement j’y renonçai. Je me sentais lâche, cupide, et repensais à mon travail de mineur, à l’argent qui m’était alors versé chaque mois et qui faisait que je n’y attachais aucune importance. L’argent n’était alors pour moi qu’un moyen d’échange qui me permettait de manger, de dormir sous un toit et de me vêtir. C’était simple et rien ne m’obligeait d’y penser. Une charge de moins dans cette existence déjà suffisamment lourde en charges de toutes sortes : besoins vitaux, affectifs, intellectuels, artistiques, qu’il importait de satisfaire. Si l’on arrivait à faire abstraction de ces morceaux de papier sale, c’était déjà ça de pris.
Le voyage commença dans de bonnes conditions. Pour la première fois depuis longtemps je regardai ce qui se passait autour de moi : je collai mon nez à la vitre du wagon et contemplai le paysage. Les champs de café et de coca à perte de vue, le ciel presque toujours menaçant et déversant à intervalles réguliers des trombes d’eau, les indiens imperturbables qui ne semblaient ni prendre du plaisir à vivre ni souffrir de leur condition.
Il y avait un jeune couple de touristes, au fond du wagon. Ils parlaient fort, sans se soucier semblait-il de leurs voisins immédiats, imaginant sans doute que la barrière de la langue faisait aussi office de barrière acoustique. La jeune femme s’extasiait devant tout ce qu’elle voyait et ne réussissait pas à maîtriser son émotion dès lors qu’un enfant traversait son champ visuel. Les colombiens qui au début regardaient dans sa direction, trouvant peut-être attendrissante cette sensiblerie, finirent par détourner la tête, au point qu’elle éleva plus ou moins consciemment la voix pour tenter de récupérer son public. Petit à petit les échanges entre elle et son compagnon devinrent si fort qu’on se serait cru à une sorte de représentation théâtrale. N’en pouvant plus, je m’adressai à eux en anglais et leur demandai de faire moins de bruit. La réaction fut immédiate : la jeune femme rougit jusqu’aux oreilles et son compagnon fit mine de vouloir se lever pour en découdre avec moi. Il n’avait rien à craindre : toutes les personnes présentes dans le wagon étaient manifestement de son côté. On me gratifia de toutes parts de regards courroucés. Jusqu’à un homme qui me menaça de me faire descendre de force du train si je continuais d’importuner ces gens. Je n’osai lui avouer ma propre condition. Je rentrai la tête dans les épaules et regardai mes pieds. Le voyage, de plaisant devint long et pénible dans la sourde hostilité qui s’était formée à mon encontre. Etait-il dit que ma vie devait être marquée par la marginalisation et l’ostracisme? je n’en savais plus rien.
Compte tenu de ce qui s’était passé à Bogota j’avais abandonné toute idée de négocier les pierres qui me restaient tant que je serais en Colombie. Arrivé à Carthagène je me renseignai sans attendre sur le moyen de me rendre en Martinique. Il n’y avait pas de ligne maritime directe et il me fallait remonter d’île en île en utilisant des petites lignes locales, voire des sortes de bateaux-taxi qui cabotaient jusqu’à Cuba et la Jamaïque.
La veille de mon départ, après dîner, je déambulai dans les rues animées de la ville. Je n’avais qu’une seule envie : forniquer. Tous les camionneurs qui m’avaient pris en stop m’avaient parlé de Carthagène comme d’une ville où il était facile de trouver ce qu’on voulait. Et puis cela se recoupait avec le souvenir que je gardais encore en mémoire des récits d’orgies que ce mineur qui avait bourlingué avant de descendre au fond nous faisait miroiter, pendant les heures de pose, à la mine. Je ne fus pas long à repérer où se trouvaient les bordels, à en choisir un au hasard, et à monter avec une fille. Ma première expérience à Maurice était bien loin et tout ce que Pierre m’avait raconté entretemps avait représenté pour moi une espèce d’expérience par procuration, de telle sorte que je me sentais beaucoup plus assuré et que je pris mon plaisir sans aucun état d’âme sinon celui d’avoir accompli quelque chose d’hygiénique et dont je perçus les bienfaits immédiatement. De retour à la chambre que j’avais louée, je m’affalai sur le lit et dormis d’un sommeil sans rêve pendant plus de douze heures. J’avais mis le doigt dans l’engrenage. En dehors de Dorothy, à Sainte-Lucie, et jusqu’à ma rencontre avec TELE, je crois bien que plus jamais je ne chercherais à avoir avec une femme une relation autre que “monnayable”.
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Lorsque je fus accoudé au bastingage du premier bateau en partance pour la Grenade et regardai les quais de Carthagène s’éloigner, je commençai de respirer. Je pensai que le plus dur était derrière moi. On m’avait laissé partir de Colombie comme si j’eusse été un parasite nauséabond, presque avec un coup de pied dans le derrière, et aucun douanier n’avait fait montre de vouloir fouiller mon sac. Hormis la pègre, je n’intéressais personne.
Arrivé à Saint-George’s, je commençai de prendre mes quartiers dans un hôtel magnifiquement situé au bord d’une plage de sable blanc. C’était un peu le paradis sur terre. Rien à voir avec mon île déserte, tout ici était douceur de vivre. Je m’octroyai un mois de repos, tentant de me faire passer aux yeux des propriétaires de l’hôtel pour un écrivain, ce dont personne n’était dupe ; jusqu’à la femme de chambre - une noire tellement imposante qu’elle était obligée de s’effacer pour franchir le seuil de la chambre - qui s’étonnait, l’oeil malicieux, de ne pas voir traîner le moindre feuillet et de ne jamais entendre le bruit d’une machine à écrire.
Le jour de mon arrivée, échaudé par ce qui s’était passé à Bogota, j’allai dans le premier établissement bancaire venu pour y louer un coffre et y déposer les pierres précieuses qui étaient encore en ma possession. Après une discussion avec le sous-directeur de l’établissement - un noir un peu précieux qui réussissait à porter sous ces latitudes un costume trois pièces, en shantung certes mais quand même - je descendis jusqu’à la salle des coffres avec un employé qui me tendit quelques perches à propos des trafics de toutes sortes qui sévissaient dans l’île. Je me rappelai le camionneur colombien qui m’avait déjà mis sur ce genre de piste et me raidis insensiblement. Pourtant, cet homme semblait dénué de toute agressivité. “Sans doute cherche-t-il seulement à améliorer son ordinaire par quelques pourboires”, pensai-je. Son sourire complice lorsque quelques pierres s’échappèrent du carré d’étoffe pour tomber avec un bruit caractéristique dans le réceptacle métallique coulissant ne me laissa aucun doute sur le fait qu’il avait parfaitement appréhendé la nature de mon chargement. En remontant les escaliers vers la sortie, il me remit discrètement sa carte et m’entoura l’avant bras de sa main, avec l’air de celui qui n’a pour seul but que d’aider son prochain mais à la seule condition que celui en fasse autant. L’affaire était entendue, implicitement.
Passés quelques jours, je l’appelai au téléphone et lui donnai rendez-vous à mon hôtel. Ce n’était pas un mauvais bougre mais je compris très vite à qui j’avais affaire quand, après que nous eussions parlé de ce que je possédais et des possibilités qui m’étaient données dans cette île de l’échanger contre des espèces, il me détailla sa nombreuse famille dont plusieurs des membres émargeaient qui à la police, qui à la douane, qui à l’hôtel de ville, etc. Il avait même apporté des photographies pour me les montrer et un témoin innocent qui nous aurait alors surpris en train d’échanger ces photos aurait pu croire qu’il s’agissait de retrouvailles entre amis de longue date. Il pouvait bluffer, je le savais, mais au point où j’en étais, et avant que de regagner le territoire français où je souhaitais avoir le moins d’ennuis possibles avec les autorités, j’avais décidé de miser sur cet homme, advienne que pourra de mon magot. Rétrospectivement, je me dis que je n’avais pas fait un si mauvais pari que ça, et ce même si l’argent que j’ai finalement pu retirer des tractations qui suivirent ne devait représenter que le vingtième de la valeur vénale des diamants, rubis et autres émeraudes qui étaient en ma possession. De toutes façons il m’en resterait suffisamment pour voir venir, et finir un jour par me refaire une conduite en exerçant une activité parfaitement honorable. J’avais déjà une idée à ce sujet.
L’homme, tout en me faisant comprendre qu’il me faudrait désormais compter avec toute sa famille et en arroser tous les membres, les uns après les autres, et que si je ne traitais pas avec lui j’aurais de sérieux ennuis au moment de quitter le territoire, et donc que je n’avais plus vraiment le choix et devais faire ce qu’il allait me dire de faire, eh bien l’homme, une fois exposé tout ceci, adopta le ton le plus “british” possible pour m’expliquer comment nous allions nous y prendre, à commencer par nous mettre en rapport avec un anversois qui avait plusieurs comptes dans diverses banques des petites Antilles et qui se montrait particulièrement complaisant quand il s’agissait de négocier une marchandise de bonne qualité.
Après quelques minutes de réflexion, agrémentées par le fait qu’on venait de nous apporter le thé et que nous le sirotions sur la terrasse, allongés sur de confortables chaises longues, je topai et l’homme prit congé, non sans avoir vidé toute sa tasse de lapsang-souchong et avoir passé un appel téléphonique à Saint-Martin pour convenir d’un rendez-vous avec un certain Frédérik Van Der Slegen, lequel se proposait de venir nous rejoindre dans les prochains jours. Comme tout cela semblait aisé. Je raccompagnai l’homme jusqu’au seuil de la chambre puis m’allongeai pour faire une sieste, sous le coup à la fois d’une sorte d’excitation et d’un sentiment de bien être comme je n’en avais pas eu depuis longtemps.
Oui, j’étais heureux, et ce même s’il y avait un peu de risque dans ce que j’entreprenais, mais si peu finalement en comparaison de tout ce que j’avais vécu précédemment. “Et puis, pensais-je avec philosophie, même si cela devait échouer, quelle importance...” J’étais jeune, en bonne santé, n’avais personne à charge et m’étais débarrassé de mon passé comme lorsque l’on vide un grenier ou une cave et que l’on brûle tout un tas de vieilleries devenues inutiles dans un grand feu de joie. Cet argent providentiel me donnait la possibilité de faire de ma vie ce que je voulais qu’elle fût. Ce qui m’était arrivé depuis mon départ de France avait eu au moins cela de bon que je possédais désormais des connaissances utiles et monnayables : la navigation à voile, l’anglais, des rudiments d’espagnol, et enfin un peu de psychologie acquise au contact de Mario. J’entrevoyais la possibilité de trouver un emploi de skipper et de piloter dans ces mers chaudes de riches touristes. Depuis que la princesse Margaret avait établi une de ses résidences à l’île Mustique, au Nord de la Grenade, l’establishment international y rappliquait. Je me voyais bien, tel le capitaine Troy, torse nu, la casquette relevée, à la barre d’une goélette vernissée, couvant du regard à la fois l’horizon et un essaim d’américaines bronzant sur le pont pendant que leurs maris seraient en train de jouer au poker dans le carré...
Quelques jours plus tard, l’employé de banque me recontacta et nous convînmes d’une rencontre sur le yacht du diamantaire anversois, lequel venait juste d’arriver. Je me rendis à la banque et demandai à descendre à la salle des coffres. Une fois seul, j’inspectai le contenu du coffre et sélectionnai quelques pierres, mais j’eus l’impression que la quantité globale de pierres avait diminué. Ce que je possédais était tellement non repérable et facilement négociable que tout pouvait disparaître sans laisser de trace et sans que je puisse faire la moindre réclamation. Mes soupçons m’incitèrent donc à régler cette affaire le plus rapidement possible et à me débarrasser définitivement de la totalité des pierres, et ce même si la tractation s’avérait pour moi défavorable.
Frédérik Van Der Slegen était un homme à la carrure impressionnante, blond roux, le visage parsemé de taches de rousseur, vêtu d’un blazer et de pantalons blancs, portant des chaussures blanches et un foulard noué dans l’échancrure de son col de chemise, ce qui lui donnait un air désuet. Son visage impassible ne laissait transparaître aucun indice susceptible de donner une indication sur son état d’esprit du moment. Je ne disposais donc d’aucune aide pour juger de la tournure que prendrait la négociation. J’en pris mon partie, et pensai que je me ferai de toutes façons rouler et qu’il fallait me contenter de limiter les dégâts.
Les pierres parurent l’intéresser et il me demanda, comme deux semaines avant le colombien, si j’en avais d’autres. C’était bon signe. Je lui dis que j’étais prêt à aller les chercher et à négocier l’ensemble du lot s’il le souhaitait. Il laissa d’abord entendre qu’il n’aurait pas assez de liquidités et commença de donner une première évaluation de ce que j’avais apporté. Le chiffre qu’il proposa me parut énorme mais je protestai pour la forme et le multipliai par trois, sans vergogne. Il ne cilla même pas. Il devait se dire qu’il allait m’écraser comme une mouche et que je n’aurais plus qu’à me soumettre à ses desiderata.
Finalement, après réflexion, il se rallia à l’idée de voir l’ensemble des pierres. Je retournai donc à terre pour aller retirer ce qui restait. J’avais conscience du risque que je courais : s’il avait voulu, il aurait pu facilement me faire passer de vie à trépas et tout récupérer au passage, et ce n’est pas la police grenadine qui aurait bougé le petit doigt. Mais non, tout se déroula normalement, ou je dirais plutôt dans le climat de tension dans lequel, j’imagine, cela se déroule habituellement, le hollandais finissant par aller chercher dans un coffre la quantité de florins nécessaires à la tractation, les faire compter devant moi par un de ses sbires et faire l’échange avec les pierres sous l’oeil apparemment blasé de l’employé de banque grenadin, oeil dans l’expression duquel on pouvait lire d’une part qu’il s’agissait bien de vrais billets de banque et d’autre part l’assurance de celui qui est sûr d’obtenir sa part. De fait, après que le hollandais nous eût fait reconduire à terre, je fus accueilli, dès que je posai le pied sur le quai, par quatre hommes qui m’intimèrent l’ordre, par leur seule présence physique, de monter dans une Chrysler. L’employé de banque, qui n’avait manifesté aucune surprise, nous suivit dans sa voiture ; tout ce petit monde finissant par se retrouver dans une maison isolée à une dizaine de kilomètres de la capitale. Je n’en menais pas large.
Mais non, là aussi, le partage se fit selon les convenances les plus britanniques, sans aucune violence sinon une “pression” physique contre laquelle j’étais de toutes façons impuissant. A cette réserve près que je ne récupérais qu’une infime partie du magot, de l’ordre d’un million de francs français, ce qui représentait quand même à l’époque une coquette somme. On me reconduisit à mon hôtel, avec toujours beaucoup d’égards, et l’employé de banque me fit comprendre que je n’avais désormais plus qu’une chose à faire : quitter la Grenade le plus rapidement possible - mais sans donner le moindre signe de précipitation - et me faire oublier.
J’eus quelque difficulté à dormir cette nuit-là, me réveillant plusieurs fois en sursaut et ayant alors le besoin impérieux de vérifier si le paquet de billets, consciencieusement ficelés, était toujours bien dans la bouche d’aération de la salle de bains. Depuis que j’étais revenu de mon île déserte et que je possédais quelque chose, pierres précieuses et maintenant argent liquide, mon existence avait perdu de cette légèreté précieuse, justement, que ma pauvreté et ma totale absence d’attaches, à des êtres ou à des biens, m’avait procuré jusque là. Je pensai qu’avant d’atteindre de nouveau cette “légèreté”, l’existence de ceux qui s’étaient donné le but de devenir riches devait être lourde de toutes les préoccupations liées à l’enrichissement, à définir son niveau optimal et à sa pérennisation, avant de recouvrer, le but ultime atteint, la légèreté originelle. Et encore... La liberté liée à l’absence d’attaches, de toutes sortes, me semblait à la limite plus enviable que celle que pouvait procurer l’extrême richesse, mais c’était sans doute faute d’avoir pu goûter à cette dernière et de pouvoir en imaginer tous les possibles. On peut penser qu’il y avait alors dans ce sentiment, derrière l’affectation du recul philosophique, le dépit finalement de m’être quelque peu fait rouler et de ne retirer de tout cela qu’une “fortune” toute relative.
Le lendemain, je me renseignai auprès de la réception de l’hôtel à propos des moyens pour me rendre en Martinique ou en Guadeloupe puis je descendis en ville pour échanger des florins contre diverses monnaies : francs français, dollars américains et canadiens. Cela fait, je m’achetai quelques vêtements, un sac de voyage élégant, et retournai à l’hôtel pour organiser mon départ. Un bateau ralliait les Antilles Françaises le surlendemain. Les deux jours que je dus attendre pour quitter la Grenade n’en finirent pas. Je ne faisais pas un déplacement sans me séparer du vieux sac que je traînais depuis mon internement à Guayaquil et où j’avais disposé le paquet de billets sous une serviette de bain et un gros livre ; en l’occurrence “Le Quatuor d’Alexandrie”, que j’avais trouvé sous des bottins, dans une cabine téléphonique de Carthagène, et dans lequel je m’étais plongé depuis mon départ de Colombie. J’étais littéralement obsédé par cette liasse d’argent, par sa possession, son devenir voire sa perte, ou encore par les conséquences que pourraient me valoir sa découverte par quelque autorité que ce soit. Ma vie, si simple jusqu’alors, était devenue très compliquée.
Je quittai la Grenade sans être inquiété, mais avec le sentiment d’être surveillé en permanence, comme si, du réceptionniste de l’hôtel aux policiers réglant la circulation, et jusqu’à l’employé de la compagnie maritime qui me délivra mon billet, tout le monde était de mèche et informait, aussitôt après m’avoir vu, un quelconque responsable local de mes faits et gestes. Etait-ce la réalité ou bien les séquelles encore une fois d’une paranoïa que je traînerais désormais de façon chronique? je n’en sais rien. Mais, le fait que, une fois sur le bateau, cette impression finisse par s’estomper me laissait penser qu’il y avait quand même derrière tout cela des éléments de réalité. En même temps, je me disais que si j’avais été l’objet d’un complot, il eût été facile de me faire interpeller par les douaniers, lesquels n’auraient eu aucune difficulté pour fouiller consciencieusement mon sac de voyage, trouver l’argent, et finalement avoir de bonnes raisons pour m’arrêter et m’envoyer en prison sans autre forme de procès ; ce qui ne me rassurait qu’à moitié.
J’essayai de ne plus y penser, me contentant d’admirer l’océan, les îles verdoyantes, et les oiseaux qui suivaient le sillage du bateau en espérant glaner quelques victuailles rejetées à la mer par les cuisiniers. Les escales se succédèrent : Carriacou, Canouan, Mustique, Bequia, Saint-Vincent, sans que je daigne mettre pied à terre. Ce n’est que lorsque nous arrivâmes à Sainte-Lucie que j’y fus obligé, le bateau devant attendre une correspondance et ne repartant qu’après une halte de 36 heures. Je me retrouvai ainsi sur le quai, seul avec l’équipage après que tous les passagers se soient égayés, l’air certainement idiot à contempler le relief impressionnant de l’île, les pitons qui plongeaient dans la mer et donnaient de ce fait une idée de la profondeur vertigineuse des fonds à seulement quelques encablures du rivage. J’en étais encore une fois à me demander ce que je faisais là lorsqu’une jeune femme, que je n’avais pas vu arriver, m’aborda et me demanda si je savais où aller, si je cherchais un endroit pour dormir. Elle s’exprimait dans un mélange d’anglais et de créole assez difficile à comprendre. Sa beauté contrastait avec le regard perdu qu’elle portait sur moi et dans lequel je percevais une attente, un espoir indicible qui l’amenait peut-être à me prendre pour quelqu’un qu’elle aurait reconnu, ou qu’elle attendait depuis une éternité. Son sauveur? le Diable en personne? son double? je n’aurais pu le dire.
Il se mit à pleuvoir. Nous restions immobiles, sur le quai désert, chacun de nous attendant de l’autre une question, une proposition, quelque chose qui aurait pu nous amener à bouger et nous mettre à l’abri. Finalement elle me tira silencieusement par la manche, jusqu’à une sorte d’auvent, et là commença de parler. Elle me dit qu’elle m’attendait, qu’elle savait que je viendrais un jour, qu’elle venait tous les jours depuis quatre ans à l’arrivée du bateau et qu’aujourd’hui elle avait su en me voyant que c’était moi, que j’étais enfin venu, qu’une vieille femme qui s’appelait Eunice et qui habitait au centre de l’île, dans une cabane en bois, lui avait bien dit qu’un étranger viendrait la délivrer et qu’il fallait se rendre tous les jours à l’embarcadère, qu’elle le reconnaîtrait, que son intuition ne pourrait pas la tromper. Eunice “la Sorcière”, une vieille femme qui réussissait à échapper à la vindicte locale et à survivre en prédisant l’avenir, avait été formelle : il s’agirait d’un américain, bien habillé, qui débarquerait seul, avec pour tout bagage un sac de voyage, qui resterait un moment sur le quai et avec lequel il conviendrait d’entrer en relation. Je n’osai lui dire que j’étais français tellement je craignis qu’elle s’effondre devant moi de dépit. Ce que j’ignorais, c’est qu’elle renouvelait tous les jours et depuis quatre ans ce discours à chaque homme seul qu’elle voyait descendre du bateau et qui semblait hésiter quelque temps avant de se mettre en route, soit pour regagner son domicile soit pour chercher un logement pour la nuit.
Je pensai d’abord qu’il s’agissait d’une prostituée, mais rien de ce qui se dégageait d’elle ne me portait à le croire. Elle me dit qu’elle s’appelait Dorothy Gill et qu’elle n’avait plus pour toute famille que son frère, Malcolm, un instituteur qui avait la bonté de l’héberger et de subvenir à ses besoins. Je me souviens qu’elle n’évoqua pas d’emblée ses deux enfants, un garçon et une fille, âgés respectivement de quatre ans et de un an. Rétrospectivement, je sais que cet oubli n’était pas délibéré mais qu’il était le fait d’une forme d’indifférence à ce qui avait pu sortir de son corps, à ce qu’elle était capable de produire, de fabriquer, et qui aurait dû déjà m’alerter sur son état mental ; au point que je me demande maintenant si je ne suis pas prédisposé pour attirer ceux ou celles dont l’équilibre mental est précaire.
Dorothy réussit à me convaincre de continuer notre discussion à la terrasse d’un café. Attablés moi devant une bière elle devant un soda, nous commençâmes à faire plus ample connaissance. Elle était mon aînée de deux ans. Elle avait à peu près ma taille, marchait pieds nus, portait les cheveux coupés très court et avait revêtu une longue robe bariolée, sans manche, évasée vers le bas comme les robes que portent parfois certaines danseuses professionnelles pour être totalement libres de leurs mouvements. Elle me donnait d’ailleurs d’emblée le sentiment d’être en présence d’un être assoiffé de liberté et qui ne réussissait pas à s’extraire d’une forme d’aliénation dont il était difficile de savoir s’il s’agissait d’une aliénation physique ou morale, si elle était asservie par quelqu’un ou par des démons internes. Elle me raconta comment elle et son frère avaient perdu très tôt leurs parents, dans un accident d’autocar, comment les services sociaux les avaient recueillis et les avaient placés dans un foyer puis confiés à une famille dans laquelle elle était devenue rapidement la bonne à tout faire, pendant qu’on laissait son frère poursuivre tranquillement ses études. On mit longtemps à s’apercevoir de la situation, du fait qu’elle n’allait plus à l’école et que ses paumes devenaient calleuses et blanchissaient à force de travaux de toutes sortes et de l’utilisation qu’on l’obligeait à faire de l’eau de javel. Lorsqu’une éducatrice se pencha enfin sur son sort et arriva à lui faire changer de famille d’accueil, il était selon elle déjà trop tard. Elle s’exprimait avec difficulté, savait à peine lire, écrire et compter, et sursautait et se protégeait le visage avec le bras dès qu’on lui adressait la parole. Elle fut transbahutée de familles d’accueil en foyers, n’arrivant jamais à s’adapter à son nouvel environnement, jusqu’à ce que son frère, majeur, fraîchement diplômé de l’université et nommé instituteur dans l’île se propose de la reprendre avec lui. Depuis, ils cohabitaient, de manière presque conjugale pourrait-on dire, lui-même - je m’en aperçus par la suite - ne se formalisant nullement des grossesses successives de sa soeur et du fait qu’elle n’était pas en mesure de donner quelque renseignement que ce soit sur l’identité des pères respectifs de ses deux enfants.
Comme la pluie avait cessé et la nuit était tombée elle me proposa de m’emmener chez son frère, lequel ne verrait aucun inconvénient me dit-elle à ce que je dorme chez lui. J’étais fatigué, las de me mettre en quête d’un hôtel, et finalement intrigué par le tour que prenait les événements. Elle me conduisit jusqu’à son domicile, une maison de bois, peinte de couleurs vives, construite à flanc de montagne, et qui avait déjà subi, précisa-t-elle, deux glissements de terrain. Une seule pièce était éclairée. “C’est la chambre de mon frère, dit-elle en poussant la porte du jardin, il travaille tout le temps... je ne sais pas ce qu’il pourrait faire d’autre...” Elle me fit visiter la maison. En entrant dans la chambre où ses enfants dormaient, c’est comme si la mémoire lui revenait subitement et qu’elle découvrait avec moi les deux petits êtres qui dormaient déjà à poings fermés et que la lumière ne réveilla même pas. “J’avais oublié de vous dire...” commença-t-elle, avant de se lancer à leurs propos dans des explications filandreuses, sans queue ni tête, et dont je perçus d’emblée l’inanité. Peu m’importait, je tombais de sommeil et n’attendais qu’une chose : qu’elle me montre ma chambre et que je puisse mettre en lieu sûr le paquet de billets de banque qui gonflait le sac.
Elle tint à me présenter à son frère, Malcolm, un antillais à la peau très noire - alors qu’elle-même avait le teint café au lait - qui me gratifia d’un “Hi!” sonore assorti d’un large sourire et d’un mouvement de la tête et se replongea aussitôt dans ce qu’il était en train de faire, comme si j’avais été un de ces types que sa soeur avait l’habitude de ramener à la maison et qui partirait le lendemain matin, après le petit déjeuner, après avoir passé la nuit avec elle. Etait-ce sans doute ce que Dorothy attendait de moi car, plus d’une fois, alors qu’elle me précédait dans les couloirs ou les escaliers pour me faire visiter la maison, elle se retourna, tenant son visage à quelques centimètres du mien, semblant attendre de ma part un geste qui l’aurait rassurée quant à mes intentions - c’est-à-dire une manoeuvre d’approche sexuelle comme elle y était habituée - et qu’elle se serait alors laissée aller à faire tout ce que j’aurais pu être amené à lui demander dans ce domaine. Cette analyse procédait-elle d’un simple phénomène de projection - comme aurait dit Mario - ou bien d’une véritable intuition? toujours est-il que je reculais dans ces moments-là imperceptiblement la tête et que je la laissais reprendre sa visite là où elle l’avait laissée. Décidément non, il n’y avait chez elle rien de ces professionnelles que j’avais rencontrées à Maurice puis plus récemment à Carthagène, et dans le regard desquelles, par delà des attitudes de séduction à deux sous, des mimiques affectueuses et des “câlineries” enfantines apprises par coeur, perçait immanquablement l’unique motivation : l’âpreté au gain. Il y avait dans son regard à elle, à Dorothy, cet éclat de folie qui en faisait quelqu’un d’intouchable a priori, quelqu’un dont la fragilité intrinsèque aurait provoqué chez celui qui se serait laissé aller à avoir avec elle, sur le champ, des relations sexuelles librement consenties l’indéfectible sentiment de perpétrer un viol, sinon physiquement du moins moralement.
Elle finit par me montrer ma chambre, ou plutôt ce qu’on aurait pu appeler un “réduit” où étaient entassés des cartons, un vieux coffre, un vélo et un lit cage surmonté d’une moustiquaire. Elle tint à faire elle-même le lit et à m’apporter une tasse de thé avec des biscuits, puis finit par me laisser seul, comme à regret. Au bout d’un moment, alors que je m’étais glissé dans les draps et commençais à m’assoupir, j’entendis des grattements contre la porte, presque imperceptibles. Cela se répéta plusieurs fois, puis plus rien. Je m’endormis alors profondément.
Le lendemain, je fus réveillé assez tôt par des bruits de vaisselle, puis j’entendis des pas dans le jardin et la barrière donnant sur la rue se refermer. “Son frère, pensai-je, qui part travailler.” J’avais la conviction qu’elle avait passé la nuit derrière la porte et qu’elle était toujours là, recroquevillée, veillant sur mon sommeil. Je me levai, ouvris la porte doucement et constatai qu’il n’y avait personne. Je retournai me coucher et me rendormai, et ce n’est que bien plus tard dans la matinée que je fus réveillé par des rires d’enfant et par l’odeur d’un petit déjeuner anglais avec oeufs, bacon, scones et tout le saint frusquin qu’elle avait confectionné à mon intention et dont elle chargea un plateau qu’elle posa à mon chevet. Elle me laissa manger seul puis revint chercher le plateau, accompagnée de son fils, un garçonnet de quatre ans effaré de me voir là et qui repartit à toute vitesse. “Je me suis occupée des enfants”, dit-elle, comme si elle voulait s’excuser d’un quelconque retard pris sur le temps qu’elle aurait dû me consacrer. J’étais assis dans mon lit, les jambes pliées, attendant qu’elle se retire pour me lever et ne pas lui donner à voir l’érection que j’avais depuis mon réveil et qui n’arrivait pas à disparaître. C’est alors que, sans crier gare, elle fit tomber sa robe, enleva d’un grand geste le drap qui me recouvrait, me chevaucha tout en prenant mon sexe à pleine main et s’empala sur lui en lui faisant subir par le biais de mouvements des reins et des muscles du vagin savamment rythmés des sortes de succions, comme aurait pu le faire une bouche, succions devenant rapidement insupportables au point que j’éjaculais sans pouvoir me retenir et qu’elle eut juste le temps de se relever et de se rhabiller avant que son fils ne revienne en courant dans la chambre. Elle emporta alors le plateau comme si de rien n’était, en me demandant si je pouvais surveiller sa fille pendant qu’elle irait accompagner son fils au jardin d’enfants. Encore sous le coup de ce qui venait de m’arriver, je répondis dans un souffle et m’empressai d’oublier ce qu’elle venait de me dire pour m’enrouler dans les draps et récupérer du surcroît de jouissance que m’avaient apporté successivement le substantiel petit déjeuner et cet orgasme imprévu.
Quand elle fut de retour, j’étais toujours au lit, en chien de fusil, le sexe collé aux draps, complètement sourd - ou plutôt insensible - aux cris de sa fille. Elle commença par la changer puis, s’étant assurée qu’elle se rendormait, revint me voir, se déshabilla et se glissa dans le lit. Cette fois, tout se passa comme doit habituellement se passer ce genre de choses, sans qu’aucune description ne puisse arriver à en décrire exactement les phénomènes autres que charnels, c’est-à-dire ce qui se passe réellement au moment où deux êtres s’interpénètrent, où leurs deux corps s’enlacent avec la sensation de ne plus faire qu’un, au moment où lorsque la jouissance se fait attendre les deux regards plongent l’un dans l’autre et que l’on se dit que l’on pourrait alors mourir, bref tout ce qui fait que ce moment n’est plus complètement animal mais pas encore tout à fait divin. Plus tard, je repenserai à ce que disait Oliver, à son incapacité d’envisager de se livrer à ces actes dont il disait qu’ils étaient purement mécaniques, et je saurai alors que tout lui échappe de cette vie terrestre et que l’accouplement porte en lui bien autre chose que la pure jouissance dont, depuis Casanova et consorts, on nous rebat les oreilles. L’orgasme, ce phénomène physiologique assez banal somme toute, ce petit hoquet qui provoque en nous un tressaillement et l’envie immédiate de nous endormir n’a aucune commune mesure avec ce qui a pu se passer avant, avec cette union de deux âmes exaltée par celle des corps. Non, ça n’a vraiment rien à voir. Je sus, au moment où je jouissais de Dorothy et où Dorothy jouissait de moi qu’un lien terriblement profond nous réunissait alors, un lien en comparaison duquel des considérations purement anatomiques ou sensorielles devenaient instantanément triviales. Dorothy fut ainsi, sans doute, la seule femme avec laquelle je me sentis “uni” et qui remisa au rang de simples objets sexuels toutes les femmes qui l’avaient précédée et qui se succèderaient par la suite dans ma vie et qui jamais plus ne réussiraient à satisfaire ce besoin que je percevais en moi et qui traduisait sans aucun doute la nostalgie que j’avais de retrouver les moments parfaits que j’avais pu ressentir avec cette femme, finalement la seule femme que j’aurais jamais possédée.
Nous n’avions encore échangé aucune parole mais chacun de nous savait que je n’allais pas repartir de si tôt, qu’il nous fallait d’abord nous repaître l’un de l’autre, dans ce qu’on pourrait appeler une relation amoureuse si le terme d’amour pouvait encore correspondre à ce que nous vivions et non à cet artifice littéraire datant du moyen-âge et qui n’a jamais représenté pour moi qu’une illusion, une figure de style, le besoin qu’ont certains de magnifier ce qu’ils sont incapables de ressentir réellement, et ce dans le but de remplir de sens ce qui chez eux en est définitivement dénué. Sans doute le terme de passion eût été mieux approprié pour définir ce qui était en train de s’organiser dans nos esprits respectifs, dans la mesure où la souffrance était certainement en jeu, et où cette souffrance s’alimentait de tout ce que la vie nous avait jusque là fait subir à l’un et à l’autre : la solitude, le sadisme, la perversité, le désespoir. Car il s’agissait finalement bien de cela, dans ce qui nous réunissait brusquement : une même et unique désespérance dont l’image nous était renvoyée, comme en miroir, d’une destinée l’autre. C’est ce que j’aurais aimé pouvoir expliquer à TELE si elle m’en avait laissé le temps.
J’abandonnai instantanément toute idée de poursuivre mon voyage. Je pensai que mon seul et unique but était, depuis le jour où j’avais quitté Avion, ma rencontre avec Dorothy. Les jours qui suivirent furent, comme tous les instants qui inaugurent ce genre de relation passionnelle, marqués par le besoin, de part et d’autre, d’étancher notre soif de la présence de l’autre. Bien sûr, nous forniquions à longueur de journée et de nuit, dans la mesure où nous en avions encore la force et où les enfants de Dorothy nous en laissaient le loisir. Mais ce n’était pas tant les orgasmes pour les orgasmes que nous recherchions que ce besoin de nous entremêler, de nous emboîter, de nous fondre l’un dans l’autre, comme si nous n’avions plus eu qu’un seul but dans l’existence, celui de n’être qu’un seul corps et une seule âme dans une seule peau. Après, tout ce que je vivrai comme expériences sexuelles (à défaut d’être sentimentales), aussi complexes fussent-elles, n’auront rien de comparable et en tout cas ne pourront jamais me faire retrouver l’état dans lequel j’étais et qui, malgré son aspect éphémère, marqua à jamais ma vie ; sans doute plus encore que ma rencontre avec Pierre, Marcia et Lolita.
Après quelques jours de cette frénésie, ou je pourrais dire aussi de relations sexuelles et de mutisme dans la mesure où nous n’avions d’autre communication que sexuelle, Dorothy se mit à parler, à raconter son histoire, à revenir sur son enfance et les souffrances qu’elle avait endurées. Elle me raconta tout : la peur qu’elle avait eu après le décès de ses parents de mourir subitement, comme ça, dans son lit, à la pouponnière, à côté d’autres enfants qu’elle ne connaissait pas, séparée de son frère qui dormait dans un autre dortoir. Elle précisa aussi, avec difficulté, que Malcolm était son demi frère et qu’elle-même n’avait pas connu son père, un homme de passage que sa mère avait pris un temps pour amant, histoire de se venger des infidélités de son époux ; c’est du moins ce qu’une éducatrice lui avait raconté.
Je remarquai qu’à chaque fois qu’elle parlait de Malcolm, elle hésitait pour trouver ses mots, utilisait toujours des formules qui paraissaient emphatiques, comme si elle tentait de masquer une réalité beaucoup moins glorieuse. En tout cas, cette manière qu’elle avait d’en parler laissait planer un doute sur le personnage, c’était le moins que l’on puisse dire. Pour autant, Malcolm m’apparaissait comme quelqu’un d’irréprochable : travailleur, consciencieux, discret, et surtout d’une bonté qu’on aurait pu dire christique, totalement gratuite et dénuée de commisération. La seule chose qui me laissait perplexe était de le voir vivre seul et tout sacrifier à son travail. Il allait avoir trente ans et Dorothy disait de lui qu’elle ne lui avait jamais connu la moindre liaison. Elle pensait que cela ne lui manquait pas, ou bien qu’il assouvissait peut-être ses besoins sexuels en fréquentant des prostituées mais que cela ne la regardait pas. Leur cohabitation était surprenante, comme d’avoir existé de tout temps. On aurait pu dire d’eux qu’ils formaient presque un vieux couple tant leur entente était parfaite mais on percevait aussi, tout de suite, qu’ils étaient frère et soeur, à cette complicité enfantine qui se manifestait parfois au détour d’une phrase, dans l’échange d’un regard, et qui tenait à l’écart, instantanément, tout autre personnage qui aurait pu faire intrusion. C’est Malcolm qui avait choisi les prénoms des enfants de Dorothy, celle-ci n’ayant à ce sujet aucune idée. Marc et Aurelia, des prénoms “latins” que Malcolm n’avait pas choisi au hasard mais en référence à Marc-Aurèle. Un jour, alors que j’étais seul dans la maison, je pénétrai dans sa chambre et regardai les livres qui se trouvaient sur les étagères. Il y en avait peu : essentiellement des livres de philosophie néo-platonicienne, stoïcienne et chinoise, les “Méditations Métaphysiques” de Descartes, des ouvrages de Freud et de Nietszche, et “Salâmboo” en version française. Malcolm parlait d’ailleurs assez bien français et certaines de nos conversations, en l’absence de Dorothy, se déroulaient dans cette langue.
Dorothy et son frère avaient compris que je ne souhaitais pas évoquer mon passé, hormis le fait que j’étais originaire de France. Mes nom et prénoms les fascinaient, principalement Malcolm qui savait gré à mes parents, disait-il, de m’avoir affublé de prénoms évocateurs de l’origine de la poésie et du récit épique. Lorsqu’il se laissait aller à en parler je ne pouvais pas m’empêcher de l’interrompre pour lui faire remarquer qu’on ne choisissait jamais ses prénoms et que, foin de références littéraires, il n’était pas toujours facile de les porter lorsque ses parents, sous prétexte de se singulariser et de flatter leur propre vanité, avaient fait un choix improbable ; car au fond, et je le savais, il y avait un peu de cela chez mon père, de cette fatuité des petites gens qui font siennes - par pur chauvinisme et sentiment factice d’appartenance - les raisons hautement intellectuelles, scientifiques ou artistiques propres à tel ou tel individu d’exception, indépendamment de ses origines, d’être fier de soi. Ainsi peut-on voir encore, au fond du fond des campagnes de France, d’immondes pochardes maltraitant leurs enfants ou d’ignobles têtes de veau tueurs de faisans d’élevage se rengorger à l’idée d’être du même pays, de la même patrie que Chanel ou Pasteur. Sans y connaître grand’chose, j’avais fait mienne à cette époque la notion marxiste de classes sociales mais en l’étendant à celle de classes intellectuelles et artistiques. S’il existait des internationales prolétariennes, bourgeoises, aristocratiques, religieuses... il y en avait aussi d’intellectuelles, de scientifiques et d’artistiques, dont les contours ne se recoupaient pas forcément avec les premières et permettaient justement de les contrer. L’intelligentsia et l’establishment avaient sans doute plus de liens internationaux que de liens nationaux avec d’autres classes sociales ou culturelles, et le nationalisme ne pouvait guère réunir toutes classes confondues que des fascistes ou des supporters de football. Je pense que si j’étais demeuré à Avion, m’étais installé dans la routine d’une vie de labeur, d’une famille avec femme et enfants, à l’image de ce que je voyais à l’époque autour de moi, j’aurais sans doute imaginé faire partie de l’internationale prolétarienne, et ce indépendamment de toute conviction politique. Je me serais senti sans doute plus proche d’un métallurgiste de Pennsylvanie ou d’un ouvrier de chantier naval coréen que d’un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay ou d’un conservateur d’un Musée national. Ma “noyade” au large de St Anne la Palud aura eu au moins ça de bon qu’elle m’aura définitivement libéré des amarres sociales et culturelles qui m’auraient sinon indéfectiblement liées à mon milieu d’origine. Tout ce qu’il m’était arrivé depuis avait fait de moi quelqu’un d’irréductible, une sorte “d’électron libre” qui ne pourrait plus se reconnaître dans rien, qu’aucun sentiment d’appartenance ne pourrait jamais habiter. Je me sentais comme un papier vierge sur lequel il était possible d’inscrire n’importe quoi : j’avais la présomption de penser qu’il y avait là, qui m’était offert, quelque chose de profondément aventureux, que l’aventure fût d’ordre matériel, spirituel, intellectuel, relationnel... Mais en pensant cela, je ne voulais pas en voir son revers, à savoir le fait que coupé à tout jamais de mes racines et refusant toute nouvelle attache j’étais destiné à errer dans l’espace, tel un objet céleste indifférent aux quatre forces fondamentales de l’Univers, ballotté au gré de mes seuls mouvements et risquant un jour ou l’autre de me trouver sur l’exacte trajectoire de quelques comète ou astéroïde qui ne feraient alors de moi qu’un petit tas de cendres. TELE devrait être un jour ce morceau d’étoile contre lequel je viendrais m’écraser.
Pendant nos conversations, Malcolm Gill m’écoutait parler, réciter mon credo, sans manifester de réserves ou d’ironie. Mais lorsqu’il prenait la parole il s’employait à démolir l’un après l’autre tous mes arguments. A posteriori j’ai tendance à penser qu’il s’agissait d’un jeu, voire d’un exercice auquel il s’astreignait et que le contenu de mon discours n’avait en fait aucune importance pour lui. Cela me mettait mal à l’aise et m’amenait à reprendre, une fois seul, tout ce que j’avais bien pu lui asséner des heures durant. J’avais l’impression aussi qu’il finissait par se lasser de ces conversations et que s’il n’y mettait pas fin c’était uniquement par politesse.
Après s’être étonné de me voir rester chez lui (“Il est malade?”, avait-il demandé à Dorothy), il avait fini par comprendre que, contrairement à ce qui se passait habituellement entre sa soeur et les hommes qu’elle avait l’habitude de ramener à la maison, une relation singulière nous unissait qui avait à voir avec la complémentarité, l’appétit sexuel, une désespérance commune, et peut-être aussi un peu la passion. Et puis peut-être espérait-il aussi secrètement que j’arriverais à “soigner” sa soeur, à la rendre plus stable, à lui permettre de se détacher de lui et de vivre enfin sa vie avec un homme qu’elle pourrait aimer.
Le lendemain de mon arrivée, j’avais pris le temps de louer un coffre dans une agence bancaire pour y déposer mon argent. Revenu chez Dorothy, j’avais glissé la clef du coffre au fond de mon sac et n’y avait plus songé. Au bout d’une semaine, j’avais décidé de chercher du travail, d’une part pour ne pas tomber dans une oisiveté émolliente, d’autre part pour ne pas éveiller les soupçons de mes hôtes quant à la source de mes revenus. Ceci étant, je pense qu’ils n’étaient pas complètement dupes. Un matin, je surpris Dorothy en train de fouiller dans mon sac et de feuilleter mon passeport. Elle tournait les pages avec un doux et léger sourire au coin des lèvres, comme si elle n’arrivait pas totalement à se persuader que je m’appelais bien Odhysséas. Je refermai aussitôt les yeux pour nous éviter à tous les deux une explication mais, quelques instants plus tard, lorsque je feignis de me réveiller elle me demanda avec toute la candeur qui la caractérisait, à quoi servait cette clé bizarre qui traînait au fond de mon sac. Je réussis, cette fois-là, à faire diversion.
Dorothy ne put par la suite s’empêcher de m’interroger sur mon passé. Ses questions étaient précises et il ne m’était pas toujours facile d’y répondre. Je pris, sans trop savoir pourquoi, la décision de ne jamais évoquer devant elle tout ce qu’il s’était passé entre ma “noyade” en Bretagne et mon arrivée à La Grenade. J’inventai l’histoire suivante : j’avais quitté la France à Brest, en embarquant comme équipier sur une goélette ; le bateau était la propriété d’un couple qui voyageait avec ses deux enfants ; ils m’avaient débarqué à La Grenade, préférant continuer seuls leur périple en direction du Brésil. C’était plausible. Il était hors de question d’évoquer mon tour du monde, les mois de solitude sur l’île déserte ainsi que mon séjour en asile psychiatrique. Je voulais rayer ces pages de mon existence, tout du moins faire en sorte que Dorothy n’en sache rien. En même temps, je m’apercevais que j’étais en train de faire exactement la même chose que Pierre, à savoir occulter sinon maquiller des pans entiers de ma vie, et que cette manière de faire empêchait de façon rédhibitoire tout retour en arrière. Je prenais conscience, subitement, que la duplicité impose à celui qui en use quelque chose d’irréversible : il n’est plus possible de reculer, de revenir sur ses pas et de dire la vérité sous peine de perdre à tout jamais la confiance d’autrui. Le mensonge est un piège terrible, qui semble si facile lorsqu’on se prend à réfléchir au fait que l’on pourrait un jour, pourquoi pas, l’utiliser, un piège qui happe, qui aspire, comme des sables mouvants, et finit par se refermer sur celui qui en abuse. Le premier mensonge, le plus difficile, en appelle d’autres, plus faciles, et d’autres encore, de plus en plus faciles, dans une spirale infernale où plus rien de ce qu’on peut dire n’a de signification, ni pour soi ni pour autrui. Le sens finit par s’échapper de soi, de l’existence, et alors rien de ce qui fait la vie n’a d’importance, ni à ses propres yeux ni aux yeux des autres. Tout devient vide ; à moins de supprimer un morceau de son existence comme on peut le faire avec les icônes “couper/coller” d’un ordinateur et de ne plus prendre comme référence que ce qui reste, même si ce n’est, qu’en partie, la réalité. Je réalisais que je marchais dans les traces de Pierre, et plus j’avançais plus je comprenais qu’il me serait désormais très difficile de me libérer de l’influence que cet homme avait eue sur moi.
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Je descendis, par un beau matin, jusqu’au port de Castries, les mains dans les poches, décidé à trouver un travail de quelques heures par jour qui me permette d’aller retrouver Dorothy le plus souvent possible. C’était la première fois depuis longtemps que je goûtais la permanence d’un état sur lequel on aurait pu éventuellement mettre le nom de “bonheur”, une sorte de sérénité qu’aucun manque, aucun danger, aucune peur du lendemain, ne venait perturber. Les gens que je croisais dans la rue me semblaient, eux aussi, partager cette sensation. Depuis mon arrivée à La Grenade j’avais l’impression que l’humeur des Antillais dépendait étroitement des conditions météorologiques, mais peut-être était-ce l’insularité qui amplifiait chez eux un phénomène somme toute universel. En tout cas j’en avais quotidiennement la confirmation avec Dorothy, laquelle paraissait calquer son comportement sur la couleur du ciel, au degré de nébulosité près. Elle était ainsi capable de passer par tous les stades allant de l’excitation joyeuse (réveil précoce, activité débordante, besoin de passer la journée à la plage et de sauter dans les vagues) à la neurasthénie la plus poisseuse (grâce matinée, gestuelle molle, air maussade et incapacité de s’occuper de ses enfants). Mario aurait certainement défini cet état comme cyclothymique. Cette sensibilité à la couleur du temps m’avait quant à moi un peu passé, comme si mon voyage sur les mers du globe, avec tout ce que cela suppose de connaissance exhaustive de tous les types de temps, m’avait permis de m’en abstraire. Je reconnaîtrai néanmoins que certains rivages, en particulier les anses de sable volcanique adossées aux reliefs vertigineux de Saint-Lucie pouvaient, sous un ciel bas et gris et dans l’atmosphère lourde et humide de ces latitudes, représenter véritablement l’Enfer sur terre alors même qu’une heure auparavant, sous le soleil et quelques gros cumulus, c’était le Paradis.
Comme je déambulais le long des pontons, le coeur léger, vêtu d’une chemise et d’un pantalon de toile, les pieds chaussés de sandales, un chapeau de paille sur la tête, une publicité attira mon attention, qui vantait les mérites d’une société américaine de location de bateaux, basée plus au sud, à une trentaine de miles de Castries. Une bandeau, collé en travers, signalait qu’on recherchait un skipper. Ma relation avec Dorothy m’avait fait oublier un temps mon projet, mais là, en voyant cette affiche, quelque chose se fit jour dans mon esprit. Je ne fus pas long à prendre une décision : je relevai les coordonnées du siège de la société en question et m’y rendis sur le champ.
La navigation de plaisance ne connaissaient pas encore, à cette époque la vogue qu’elle connaît aujourd’hui. La société, installée dans un ancien entrepôt, était dirigée par un américain originaire d’Indianapolis, juriste de formation, et qui avait décidé d’appliquer à ce secteur des méthodes de gestion “à l’américaine”. Son affaire, aussi modeste fût-elle, était florissante. Ce fut mon premier contact avec “l’état d’esprit américain”, une entité indéfinissable où se mêlent puérilité, candeur, âpreté au gain, efficacité et optimisme frénétique ; quelque chose qui suscitera d’abord en moi de l’ironie puis me fascinera au point que je finirai par en adopter tous les travers. En fait, au moment où je rencontrai Michaël Ashford - c’était son nom - je n’avais qu’une envie : connaître le milieu des loueurs de bateau et ses arcanes, avec comme but final le projet d’acheter un bateau, de monter ma propre affaire et de louer mes services aux touristes.
L’entretien se passa le mieux du monde, Ashford testant par le biais de questions précises et finement choisies mes connaissances en matière de navigation. Au bout d’un moment, il me proposa de me prendre à l’essai pour une période de six mois, renouvelable au cas où mon travail donnerait satisfaction. J’étais tellement heureux que j’en oubliais Dorothy et le but que je m’étais fixé le matin même. De retour à la maison, je n’osai pas en parler et préférai me consacrer à mon activité favorite : faire l’amour à Dorothy et rester au lit avec elle le plus longtemps possible. Mais je savais, au fond de moi, que je n’aspirais qu’à continuer ma route et que rien, pas même la grâce d’un amour partagé, n’arriverait à m’en dissuader.
Ashford me fixa un rendez-vous deux jours après pour tester mes compétences en situation réelle. Les trois bateaux qu’il possédait étaient ancrés à l’extrême fond d’un “trou à cyclone” aux eaux turquoises, un lieu idyllique formé par une avancée très profonde de la mer au milieu des terres, garantissant aux embarcations qui y mouillaient une sécurité presque absolue. L’arrivée par la mer, en canot à moteur, eut quelque chose de magique. Du large, la passe qui permettait d’accéder à ce bras de mer allongé entre les cocotiers était invisible. Il fallait connaître l’endroit pour ne pas se tromper. Une fois dépassé un piton peu élevé qui en masquait l’accès, le golfe effilé déroulait devant les yeux ses eaux couleur aigue marine parsemées de petites barques de pêche avec, au fond, les trois voiliers amarrés bords à bords contre un ponton de bois ; le tout enchâssé dans une sorte de cirque aux pentes abruptes et recouvertes jusqu’au rivage d’une végétation vert tendre.
Nous montâmes à bord du voilier le plus grand, un douze mètres spacieux et doté d’un confort “à l’américaine”, et nous appareillâmes. Ashford avait prévu de me faire faire le tour de Sainte-Lucie. Il me laissa me débrouiller tout seul, refusant de me donner la moindre indication et se contentant de m’assister dans les manoeuvres. Je n’en menais pas large. Il n’avait peut-être qu’une dizaine d’années de plus que moi mais son expérience de chef d’entreprise m’en imposait. Je pris alors conscience du peu d’expérience que j’avais, et ce malgré ce que j’avais déjà été amené à faire, en l’occurrence mon retour sur “l’île de la désolation” - comme j’aimais à m’en souvenir - avec pour tous instruments de navigation un sextant rouillé, un compas capricieux et de vieilles cartes marines moisies. Au point où j’en étais il m’aurait été impossible de régater. Je réussis pourtant à faire le tour de l’île, comme prévu, à effectuer un mouillage entre des hauts fonds et à ramener le bateau à bon port sans me tromper de passe d’accès alors que la nuit commençait de tomber. Je ne sus jamais si la moue qu’Ashford avait faite au moment où nous remettions les pieds dans le Zodiac reflétait véritablement son opinion du moment me concernant ou bien si c’était un stratagème pour masquer une opinion favorable sur laquelle j’aurais pu m’appuyer pour négocier au mieux le contrat. Quoi qu’il en soit, je signais le jour même et Ashford me signifiait que je devais me présenter à son bureau trois jours plus tard et que ma première mission consisterait à emmener un couple de canadiens et leur fils dans les îles Grenadines.
Après la mine, c’était mon deuxième emploi. J’avais le même trac que lorsque j’étais descendu au fond pour la première fois. (Le fait de repenser à la mine m’amena inévitablement à repenser à mes parents et à mes frères. Je me rendis compte que je n’avais plus aucune nostalgie. J’y pensais comme à une partie de mon existence qui se serait détachée de moi, telle une peau morte lors d’une mue. Un temps, je pensai que j’aurais pu écrire à mes parents, les rassurer sur mon sort, mais je craignis que la découverte brutale de ma survie et du fait que je n’aie daigné donner aucun signe de vie pendant plus de deux ans les perturbent plus encore que ma disparition. J’y renonçai.)
Maintenant, il restait Dorothy. J’appréhendais sa réaction quand je lui apprendrais le travail que j’avais trouvé et les moments de séparation que cela devrait impliquer. De réaction, elle n’en eut pas, tout du moins le soir même : lorsque, après avoir couché son fils, elle vint me rejoindre dans le hamac, sur la terrasse, et que je commençai à lui décrire en quoi allait consister mon travail, elle ne manifesta absolument rien. Je l’avais enlacée, sa tête reposant sur ma poitrine et son sein gauche dans ma main. Je ne perçus chez elle aucun changement de son rythme respiratoire ou cardiaque, aucun frémissement des membres, aucune “chair de poule”. Je lui racontai le trou à cyclone, le bateau, le tour de l’île, les termes du contrat... Elle ne disait rien. Nous parlâmes alors de choses et d’autres, puis nous rentrâmes nous coucher. Nous fîmes de nouveau l’amour. Ce fut long, passionné, j’oserais presque dire comme d’habitude, mais peut-être plus que d’habitude, comme la première fois, comme si nous allions nous quitter pour très longtemps ou pour toujours. Le lendemain je compris que quelque chose s’était comme détraqué chez elle au fait qu’il faisait très beau et qu’elle eut beaucoup de mal à se lever quand Marc se réveilla, qu’il fallut l’accompagner au jardin d’enfants et qu’elle dut s’occuper d’Aurélia. Elle avait l’humeur morose des jours gris. J’hésitais longtemps avant de la laisser, mais elle me poussa dehors, les yeux brillants des larmes qu’elle s’efforçait de retenir, et je ne cessai de me retourner sur la route qui menait au port pour lui lancer des baisers. Elle demeurait dans l’encadrement de la porte, le regard perdu au loin, comme si j’avais déjà quitté son champ visuel ou comme si elle était devenue subitement aveugle.
Ashford avait-il craint que je ne sois pas au rendez-vous? son soupir de soulagement au moment où je poussai la porte de son bureau me le laissa penser. Comme nous avions du temps devant nous avant d’aller accueillir les clients à l’aéroport, il m’emmena prendre un verre et se mit à me raconter sa vie. Non seulement je pensai à Dorothy mais encore je n’avais plus l’écoute aussi attentive que deux ans auparavant lorsque Pierre ou Marcia me racontaient la leur, de vie. Je tendais une oreille distraite à ce qu’il me disait. Il évoqua les motifs qui l’avaient poussé à s’installer dans cette île assez peu connue des Antilles : son frère, qui était viticulteur en Californie, avait épousé une française, une certaine Régine Weil, une femme dont lui-même était tombé amoureux, instantanément, au premier regard échangé. Ils avaient fini par coucher ensemble, à l’insu de son frère. Cette femme semblait s’accommoder parfaitement de la situation, mais pas lui qui était allé jusqu’à envisager, dans un accès de désespoir, de supprimer son frère, et qui par crainte de passer à l’acte s’était finalement résolu à quitter le territoire américain et à ne plus jamais revoir le couple. Par la suite ses parents l’avaient informé que son frère était parti avec son épouse s’établir dans la région de Bordeaux où ils avaient fait fortune. Il gardait dans son portefeuille une photographie de sa belle soeur, qu’il avait lui-même réalisée. Il tint à me la montrer : la jeune femme était nue, allongée sur un lit, au milieu de draps froissés, elle paraissait assoupie comme après l’amour, elle était très belle, le visage en partie dissimulé par une abondante chevelure rousse. J’eus le sentiment, alors que je regardais la photo, au regard intense qu’il portait sur moi, qu’il cherchait dans le mien la confirmation de ce que cette femme avait suscité en lui de convoitise et de passion.
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Mon travail s’organisa au mieux. Même si je n’étais pas très bien payé, je n’en avais cure et en tout cas ne réclamais jamais rien à Ashford. Je ne voulais surtout pas qu’il y ait de conflit entre nous. Il exprima une seule fois son mécontentement, lorsque le diesel de l’un des bateaux tomba en panne à Petit-Saint-Vincent et qu’il dut faire lui-même le déplacement pour effectuer la réparation. Je n’y étais pour rien et il le savait bien : les bateaux qu’il possédait étaient anciens et mes connaissances en mécanique des plus sommaires. J’appris à naviguer, à m’occuper des touristes, à connaître tous les coins et recoins de cette partie de la planète : petites et grandes Antilles, golfe du Mexique, mer des Caraïbes, mais aussi Amérique centrale, Vénézuéla, Guyane, Surinam... des noms qui, tout petit encore et les yeux écarquillés devant l’atlas ouvert devant moi, me faisaient rêver des heures durant. Plus aucun îlot, plus aucune parcelle de littoral n’eurent de secret pour moi. Je commençai même à prendre des notes et à les regrouper, avec le projet de rédiger le jour venu un guide de navigation dans les Antilles.
Je travaillais en binôme avec un cuisinier portoricain qui pouvait à l’occasion me donner un coup de main sur le pont. C’était un homme timide et fuyant qui n’échangeait pas un mot et qui se réfugiait dans sa cabine dès qu’il n’avait plus rien à faire, comme si la mer ou les touristes le répugnaient. Les clients, sans être véritablement riches, étaient ce que l’on peut appeler aisés. Visiblement l’argent ne comptait pas beaucoup pour eux. Une seule fois j’eus affaire à un groupe de jeunes suédois qui s’étaient regroupés pour se payer le voyage de leur rêve et qui malgré une certaine réticence d’Ashford à les voir s’entasser à dix dans la cabine avant et le carré passèrent quinze jours entièrement nus à plonger dans l’eau, à s’éclabousser et à forniquer tous azimuts. Pour mon coéquipier, ce fut les deux semaines les plus pénibles de son existence.
Au début, Ashford ne me confia que des missions relativement courtes, testant mes compétences dans un rayon qui lui permettait si c’était nécessaire d’intervenir rapidement. Puis, progressivement, je me vis attribuer des missions plus importantes. Ainsi m’arriva-t-il de remonter à Miami pour accueillir des clients et les convoyer jusqu’au Vénézuéla, avec haltes touristiques sur le parcours. Ceci impliqua que mes retours à Sainte-Lucie se firent de plus en plus rares et que je retrouvais Dorothy à chaque fois un peu plus neurasthénique. Ce fut au point que son frère tint un soir à s’entretenir avec moi - ce qu’il n’avait sans doute jamais fait auparavant avec un étranger de passage - pour me dire combien je manquais à sa soeur et pour me demander ce que j’envisageais de faire. Il finit par me faire part de ses craintes à propos de Dorothy, du fait qu’elle pourrait tomber malade et qu’il serait alors obligé de la conduire à l’hôpital. Il m’avoua aussi qu’elle avait recommencé à se rendre à l’arrivée des bateaux et à alpaguer les hommes seuls qui en descendaient. Parfois, on la retrouvait, tard le soir, errant dans des ruelles mal éclairées de Castries, et on réussissait tant bien que mal à la convaincre de rentrer chez elle. Il ne lui était encore rien arrivé de grave mais elle courait de plus en plus de risques à faire ce qu’elle faisait. Malcolm était convaincu que c’était, de sa part, délibéré.
C’est alors que me revint en mémoire la lettre anonyme que j’avais reçue en poste restante, lors d’une escale à Nassau, et qui m’informait que Marc et Aurélia étaient les enfants de Malcolm. Sur le coup, je n’avais pas voulu m’y arrêter, mais là, en sa présence, je ne pus m’empêcher de l’évoquer. Sa réaction fut à la mesure de l’accusation portée contre lui : excessive (mais comment ne pas réagir de manière excessive à ce type d’accusation?). Il commença par s’en défendre avec vigueur, puis, percevant chez moi une certaine perplexité, finit par reconnaître qu’il avait eu avec sa demi soeur - demi insista-t-il - des relations sexuelles mais qu’il n’était absolument pas sûr que Marc et Aurélia fussent ses enfants dans la mesure où, au moment où ça s’était passé, Dorothy continuait de coucher en même temps avec tout un tas de types.
Je fus accablé. Tout cela me dépassait et j’étais fatigué de subir, après toutes les conséquences de ma rencontre avec Pierre, de nouvelles “aventures” psychologiques. J’entrevis instantanément ma relation avec Dorothy comme quelque chose qui ne pouvait pas être viable à long terme, une relation qui finirait par devenir nocive, pour l’un comme pour l’autre, et qui se terminerait pourquoi pas dans le drame. J’étais las, de la souffrance, de la torture mentale. Je n’aspirais plus qu’à entretenir avec autrui des relations uniquement professionnelles, à la rigueur affectives si j’étais sûr que cela ne m’atteindrait pas. Mon état de “convalescent psychique” faisait de moi un être encore fragile que le commerce inconsidéré d’autrui pouvait à tout instant faire replonger dans la folie.
Je fus lâche. Je feignis de ne pas réagir à ce que me disait Malcolm et rejoignis Dorothy dans sa chambre. Je me montrai attentionné les jours qui suivirent, assurant Dorothy que je demanderais à mon patron des rotations plus courtes. Dans le même temps, je me rendis à la banque où j’avais ouvert un coffre et en vidai le contenu. Ma prochaine mission m’amenait à me rendre aux Bahamas, c’était le moment où jamais pour transférer l’argent dans l’une des banques de l’archipel ; maintenant que j’y étais connu, cela ne posait plus aucun problème. Après, il me faudrait faire rapidement l’acquisition d’un bateau, quitter mon travail et ne plus jamais remettre les pieds à Sainte-Lucie. Je savais que j’étais un salaud mais l’essentiel était pour moi de sauver ma peau.
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Je quittai Sainte-Lucie par un matin ensoleillé en sachant que je n’y reviendrais pas. Je descendis comme d’habitude la rue qui menait au port, me retournant régulièrement pour envoyer des baisers à Dorothy. Je garderai toute ma vie dans ma mémoire son image, à ce moment-là, dans l’encadrement de la porte, en haut des marches, pieds nus et seulement vêtue d’une robe jaune retenue aux épaules par deux fines bretelles. Cette fois-là, elle me regarda bien dans les yeux, pressentant peut-être quelque chose, moins absente que d’habitude mais sans doute plus désemparée. Lorsque je cessai de me retourner, je continuai de sentir son regard dans mon dos me suivre jusqu’à ce que la route tourne en lacet et que je disparaisse définitivement à sa vue. Je tentai alors de ne plus penser qu’au futur, au bateau que j’allais acheter, à ma nouvelle vie, mais en même temps je n’arrêtais pas de penser : “Mon Dieu, ne l’abandonnez-pas! ne l’abandonnez pas!...” Il était alors bien pratique, une fois de plus, de compter sur cette “chose” qu’est Dieu et de lui confier la gestion de mes erreurs.
Arrivé à Nassau - où je devais prendre en charge trois américains en provenance de New-Orleans - j’ouvris sans la moindre difficulté un compte bancaire et y déposai la quasi totalité de mon argent liquide. J’envoyai deux cartes postales : la première à Mario, la seconde au Consul dans laquelle je lui transmettais mon meilleur souvenir, ajoutant que “je menais au mieux ma mission”... la formule étant suffisamment sibylline pour réalimenter pendant quelque temps ses fantasmes à mon sujet.
Je me mis en quête d’un bateau. La tâche n’était pas simple compte tenu de l’importance des trafics plus ou moins licites qui régnaient dans ces îles et qui empêchaient toute certitude quant au pedigree des embarcations proposées à la vente. Les contacts que je pus établir ici ou là me laissèrent relativement sceptique, aussi décidai-je de ne pas me précipiter et de reporter mon achat. Je préférai me consacrer à mon dernier travail en tant qu’employé afin de ne pas éveiller les soupçons du portoricain taciturne qui aurait eu tôt fait, j’imagine, d’appeler Ashford pour lui faire part de mes intentions.
Les trois américains étaient a priori sympathiques : il y avait un couple d’avocats d’affaires et leur ami, un entrepreneur. Des quadragénaires sportifs et passionnés de plongée sous-marine. Il était prévu que nous restions dans les Bahamas et que nous nous arrêtions chaque soir dans une île différente. La routine. Très vite, je compris qu’ils avaient dans la tête d’autres projets et qu’ils voulaient nous mettre, moi et le cuisinier, à contribution pour satisfaire l’appétit sexuel apparemment insatiable de l’avocate, laquelle s’était rapidement révélée être le véritable chef de bord. Le troisième soir, elle prétexta une fatigue importante pour se retirer dans sa cabine sans même avoir dîné. Le cuisinier servit les deux hommes sur le pont et nous-mêmes mangeâmes seuls dans le carré, sans échanger un mot comme d’habitude. Au milieu du repas, l’avocat descendit et demanda au cuisinier de préparer une collation à sa femme, puis alla la rejoindre. Le cuisinier s’exécuta, alla porter un plateau dans la cabine avant et mit quelque temps avant de revenir. Lorsque je le vis réapparaître, il semblait décomposé. Il marchait les yeux baissés, ou plutôt vacillait sur ses jambes tant celles-ci paraissaient ne plus pouvoir le soutenir. Je le vis disparaître dans sa cabine et l’entendit pousser le loquet bruyamment, comme en manière d’avertissement. Plus tard, l’entrepreneur descendit et rejoignit ses amis. Une demi heure après, ils sonnaient et j’allais ouvrir la porte de la cabine sur un spectacle qui ne me surprit qu’à moitié tant je m’y attendais : l’avocate était aux mains des deux hommes, lesquels s’étaient répartis la tâche, l’un la pénétrant par le sexe et l’autre par la bouche. Le fait d’ouvrir la porte ne sembla nullement les déranger. Ils semblaient au contraire attendre ma venue et tous les trois me regardèrent avec insistance, m’invitant manifestement à me joindre à eux. J’étais à cet instant habité par des sentiments totalement contradictoires : étrangeté, excitation, dégoût, désir, incongruité... Sans savoir trop comment, je me retrouvai débarrassé de mon T-shirt, le bermuda aux genoux, en train de me faire sucer voracement le sexe par l’avocate dont l’état d’excitation était tel qu’elle m’en mordait par instants la base. Tous les sentiments antérieurs s’estompèrent face à la frénésie dans laquelle je me sentis emporté et qui, si nous l’avions fait durer, aurait pu je crois me conduire au meurtre. Du moins en perçus-je les prodromes lorsque, à l’acmé de nos jouissances respectives, alors que l’avocate déglutissait le foutre que l’entrepreneur lui giclait dans la bouche, que son mari en faisait de même dans son cul et que j’avais l’impression de me vider de tout l’intérieur de mon corps dans son con, allongé sous elle et pétrissant ses seins comme pâte à pain, je ressentis l’envie que tout cela se termine dans un carnage gigantesque où chairs et os auraient éclaté autour de moi en un hachis monstrueux, à seule fin que je puisse m’y vautrer. Il ne s’agissait que d’un fantasme mais j’eus le temps d’en avoir peur et de repenser à la scène que Pierre m’avait décrite de la mort du jeune interne, dans un motel des bords de Saône. Je compris seulement ce qui avait pu l’inspirer.
Le soufflé orgiaque retombé, je fus pris d’une angoisse incoercible et me précipitai sur le pont pour rendre aux poissons tout mon dîner. Une sensation singulière, celle de la mort très proche, m’envahit. Alors que j’avais tellement lutté bien avant ce moment pour continuer de vivre, dans les pires conditions, j’en étais subitement arrivé à vouloir mourir, à disparaître de la surface de cette Terre où visiblement rien ne pouvait m’apaiser. Alors que je tentais de récupérer mes forces sous l’effet de l’air du large, les américains remontèrent sur le pont, comme si de rien n’était, et entamèrent une discussion de nature professionnelle, cigarettes aux lèvres et verres de scotch à la main, en ignorant totalement ma présence ; comme si je n’avais pas eu plus d’importance qu’un godemiché usagé. Plus tard, quand je repensai à ce qu’il s’était passé, je compris qu’ils m’avaient transmis une sorte de besoin qui deviendrait par la suite de plus en plus incoercible, à savoir recommencer cette scène, voire en vivre d’autres toujours plus fortes au niveau des sensations éprouvées, et que ce genre de sexualité n’était rien d’autre qu’un comportement addictif, une toxicomanie dont j’appréhendais qu’il me serait désormais difficile de me sevrer si je devais continuer de la pratiquer. Les jours et les nuits qui suivirent me confirmèrent dans l’idée que je serais condamné à accroître petit à petit le degré de complexité des scènes sexuelles pour en retirer du plaisir, et je pus m’en rendre compte au temps que cela me prit et à la fatigue que cela me procura. Après quelque temps j’arrivais à peine à me lever et à faire mon travail, à tel point que les deux américains mâles m’interdirent pour un temps de participer à leurs ébats et me demandèrent de ne me consacrer qu’à ce pour quoi ils payaient Ashford, autrement dit la poursuite de leur périple. Ma déconvenue liée à cette frustration d’un genre nouveau se greva de celle de voir le cuisinier portoricain débarquer à Paradise Island et m’expliquer 1°) qu’il avait pris la décision de mettre un terme définitif à son travail et de rentrer dans sa famille à Porto Rico, 2°) qu’il vomissait les touristes. Ce que somme toute j’arrivais à comprendre malgré l’état d’amollissement érotique dans lequel je sombrais.
Je dus affronter l’ire des américains ainsi que celle d’Ashford - lequel me somma au cours d’un entretien téléphonique de continuer le périple en assumant les deux rôles, celui de skipper et celui de cuisinier. A cela - mais je n’osai lui en parler - venant s’ajouter celui d’objet sexuel... Au bout de 48 heures, j’étais partagé entre l’envie de faire comme le portoricain et de fausser compagnie aux passagers et le refus de me priver des orgies et de la vision obsédante de l’avocate jamais rassasiée de saillies de toute nature. Finalement j’effectuai ma mission jusqu’au bout et ramenai le voilier à bon port. Je laissai les américains à l’aéroport de Nassau : le couple d’avocats n’eut aucun regard pour moi. Seul l’entrepreneur réussit à me regarder dans les yeux pendant trois secondes tout en me tendant cinq cent dollars, puis tourna aussitôt les talons comme s’il avait voulu m’oublier dans l’instant. C’était pitoyable.
J’envoyai un télex à Ashford dans lequel je lui apprenais que je rompais mon contrat avec lui et lui donnais tout renseignement utile pour pouvoir récupérer son bateau. Ce n’était pas glorieux, mais au point où j’en étais...
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Je pus dès lors me consacrer à la recherche de mon propre bateau. Je commençai un voyage de trois mois, qui me conduisit d’île en île, au gré des liaisons maritimes entre petites et grandes Antilles. D’agréable au début, cela devint ennuyeux : je ne tombais que sur des “affaires” douteuses. J’avais fini par abandonner l’espoir de trouver ce que je cherchais, à savoir un voilier à la fois en bon état et pas trop cher, lorsque je lus dans un journal local l’annonce d’une vente aux enchères qui devait se tenir à Saint-Barthélémy. Je m’y rendis sans attendre.
Arrivé à destination, je commençai de faire le tour des bateaux mis en vente. Il y avait de tout : des voiliers tout en bois aux lignes superbes et au pont d’acajou brillant comme un miroir, comme d’invraisemblables rafiots, rafistolés n’importe comment et qui avaient toutes les chances de couler au premier coup de vent. Je pris le temps de tous les visiter, même ceux qui semblaient être les plus délabrés. Alors que je montais sur l’un d’eux, je fus saisi d’une impression de “déjà vu” assez singulière : la forme générale, la dimension, certaines éraflures le long du mat ou de la coque, tout me rappelait le bateau de Pierre. Celui-là s’appelait “Dolores IV” et battait pavillon hondurien. C’était étrange. J’étais décidé à l’explorer de fond en comble mais je ne fus pas long à découvrir, entre les marches qui descendaient jusqu’au carré, les plaques en laiton gravées de l’inscription “Gaspard de la Nuit” et qu’on ne s’était pas soucié d’enlever. Ainsi, je me retrouvais, après tant de mois et de déboires, sur le même bateau... J’avais le sentiment bizarre de quelque chose de dérisoire, d’une farce qu’on m’aurait jouée. Je ne sais plus ce qu’il se passa exactement pendant quelques minutes mais je me “réveillai”, en train de pleurer, assis devant la table à cartes. C’était la première fois, depuis très longtemps. Jamais je n’avais pleuré, que ce soit sur mon île déserte ou lorsque j’étais à l’asile, et même si j’avais eu les larmes aux yeux ç’avait été de douleur ou de colère, mais pas de tristesse comme ce jour là.
Je me levai et passai lentement le doigt sur les plaques de laiton, et c’est à ce moment précis que me revinrent les dernières paroles que Pierre avait prononcées avant que je ne le pousse dans l’eau pour le noyer, ses mots pour me dire “que je ne pouvais pas savoir... que c’était dans la seconde partie de la nuit... que je n’aurais rien.” Cette seconde partie de le nuit, elle était là, devant mes yeux : le point sur le i qui n’était pas gravé dans le métal comme le reste de l’inscription mais qui était en relief, eh bien c’était ça, un bouton qui ne demandait qu’à être poussé. J’approchai mon majeur droit du “i” et appuyai sur le point. La plaque de laiton fut projetée en avant par deux ressorts, découvrant un autre mécanisme fait d’une poignée et deux taquets. Je les manipulai dans tous les sens et mis quelque temps avant de découvrir qu’il fallait écarter les taquets et tourner la poignée en même temps d’un quart de tour pour qu’une trappe s’ouvre sous le siège de la table à cartes. Il y avait une cache dans ce bateau et je l’avais découverte : je touchais au but. Je me mis à quatre pattes et entrepris d’explorer avec le faisceau d’une lampe de poche l’intérieur de la cache. Une lueur verte se répandit : des sacs en plastique transparent remplis de liasses de billets de banque étaient entassés. Je n’en avais jamais vu autant.
Le premier moment d’excitation passé, je réfléchis : soit je faisais tout pour acquérir ce bateau, soit je revenais en pleine nuit et faisais main basse sur le butin. C’est alors que des bruits de voix et des mouvements imprimés au bateau par le corps de quelqu’un qui était monté à bord me tirèrent de ma réflexion. Je n’eus que le temps de refermer la trappe et de replacer à toute vitesse le mécanisme avant de me retrouver nez à nez avec un gardien qui, intrigué de ne pas me voir revenir, était parti à ma recherche. De retour à l’hôtel, j’optais pour l’achat du bateau aux enchères, étant certain qu’il me serait impossible de déjouer la surveillance des gardiens. Les trois jours que je passai à attendre celui des enchères furent interminables. J’étais devenu aveugle à ce qui m’entourait. D’ailleurs, je ne garde encore maintenant, de ces quelques jours passés à Saint-Barthélémy - à terre, car j’y reviendrais par la suite de nombreuses fois pour y mouiller - que le souvenir d’images “daltoniennes”, sépia, des images en deux dimensions où seul le bateau de Pierre semblait avoir un quelconque relief.
Le jour de la vente ma fébrilité fut à son comble. Je passai la matinée à me préparer, étalant sur le lit la chemise et le costume blancs que j’avais prévu de revêtir, me préparant comme s’il se fut agi d’une vente chez Sotheby’s. Je me regardai indéfiniment dans la glace, n’arrivant pas à me trouver crédible et pensant que ma mise, aussi soignée fût-elle, ne serait jamais suffisamment garante de ma solvabilité. Ce qui se passa déjoua toutes mes prédictions. Je fis tache parmi les shipchandlers dépenaillés et qui ne venaient là pour la plupart que pour racheter des épaves et s’en servir pour réparer d’autres bateaux. Les acheteurs les plus riches s’étaient tous faits représenter par des intermédiaires et j’étais bien le seul à vouloir passer pour tel. Rouge de honte à l’idée d’être pris pour un bleu, je réussis néanmoins à enchérir, mais de manière tellement chaotique que le commissaire priseur me lança plus souvent qu’à son tour des regards courroucés. Les enchères durèrent un assez long moment dans la mesure où j’étais en concurrence avec un acheteur inconnu dont je n’arrivais pas à localiser le représentant dans la foule. Finalement, je me ressaisis, pris le dessus, et emporta l’enchère en surévaluant largement le prix du bateau. Le coup de marteau donna lieu à quelques applaudissements mais aussi à des regards ironiques dans la mesure où cette offre trop importante me désignait aux yeux des autres participants comme un gogo.
On me remit l’acte de vente en échange de mon chèque. Le bateau était à moi. Le risque d’essuyer une tempête ou bien d’être arraisonné une nouvelle fois par les pirates ou les douanes volantes me dissuada de partir sur le champ. Je me devais de préparer mon voyage. J’avais pensé retourner à l’hôtel et reporter au lendemain le transport des fonds mais je me ravisai et décidai de rejoindre tout de suite le voilier, de m’y installer pour la nuit et de ne le quitter que lorsque j’aurais mis en lieu sûr sa “cargaison”. Bien m’en prit car, alors que je m’étais assoupi sur une des couchettes après avoir longuement réfléchi à tout ce que j’allais pouvoir faire de l’argent, je fus réveillé par des bruits de pas sur le roof et des tentatives infructueuses pour ouvrir l’accès au carré. J’ouvris la lumière et eus la force de m’exclamer “Qui est là?” malgré la terreur que je pouvais alors ressentir. Cela suffit sembla-t-il pour éloigner le ou les visiteurs mais me conforta dans l’idée que ce bateau n’avait pas représenté quelque intérêt que pour moi et que l’acquisition que j’en avais faite en avait frustré ou intrigué plus d’un. Je ne pus refermer l’oeil de la nuit et dès les premières lueurs de l’aube je rassemblai les billets de banque dans des cartons, les transportai dans la voiture que j’avais louée et me rendai à la succursale de la Barclay’s devant laquelle je fis le pied de grue jusqu’à l’ouverture. Le décompte des billets nous occupa, le directeur de l’agence et moi, toute la matinée et lorsque je ressortis de l’agence je sentis, à l’insistance des regards qui se posaient sur moi, que je n’allais plus pouvoir passer inaperçu. J’avais, sans y avoir trop réfléchi avant - et maintenant il était trop tard pour revenir en arrière - troquer le luxe de l’anonymat pour le handicap de la notoriété, tout du moins celle qu’entache les fantasmes d’activités plus ou moins licites que ne pouvaient s’empêcher de projeter sur moi ceux qui avaient à cette occasion croisé ma route. J’étais devenu - on prit le soin de me le révéler par la suite - c’était selon : un trafiquant de drogue, un trafiquant d’armes, un mercenaire... Je pris la décision ni de confirmer ces bruits ni de les démentir, advienne que pourra. Ce qui n’était sans doute pas ce que je fis de mieux.
J’étais âgé de 23 ans, propriétaire d’un voilier, riche de 2 987 508 dollars... et dans le même temps j’étais pris d’une angoisse incommensurable devant les possibilités qui m’étaient subitement offertes, devant la liberté qui m’était donnée et que j’entrevoyais comme le néant, comme un gouffre qui se serait ouvert sous mes pieds et dans lequel je n’aurais plus eu qu’à me laisser tomber, indéfiniment, sans craindre autre chose que l’infinité de cette chute. Pour tout dire, j’avais peur de sombrer de nouveau dans la folie.
Je me terrai pendant vingt quatre heures dans mon hôtel, tentant de réfléchir à ce que j’allais faire désormais. Tout s’entrechoquait dans ma tête : fallait-il retourner à Sainte-Lucie et emmener avec moi Dorothy et ses enfants? fallait-il retourner en France et jouer les fils prodigues? fallait-il distribuer cette manne autour de moi? fallait-il en faire quelque chose, me donner un but matériel, comme de créer une entreprise, lucrative ou bien humanitaire? je ne savais plus. Je pensais à mes parents, à mes frères qui croupissaient peut-être en prison... Et puis j’avais conscience que je n’étais somme toute qu’un receleur, que cet argent avait appartenu à quelqu’un d’autre que moi et que je continuais au moment où j’y réfléchissais d’en déposséder le ou les propriétaires. Il y avait dans tout cela à la fois du danger, de la vacuité, de l’incertitude, que sais-je encore... Bref, rien de ce qui peut procurer un sentiment de bonheur. Finalement, et à bout de réflexions, je décidai de retourner en Europe, sans trop savoir ce qui pourrait bien se passer à destination.
Je transférais une partie de l’argent sur le compte que j’avais ouvert à Nassau, laissais le bateau à Saint-Barthélémy, et rentrais en France en passant par Miami et New-York.
*******
J’arrivais à Orly un matin de novembre, totalement étranger à ce qui m’entourait, cherchant mes mots en français et errant dans l’aéroport sans trop savoir ce qu’il fallait que je fasse. Les journaux faisaient état d’un “nouveau choc pétrolier” comme s’il se fut agi de la fin du monde. A les en croire, les journalistes prédisaient une catastrophe économique sans précédent, une seconde “crise de 29”. Pourtant les gens s’affairaient, indifférents apparemment à toutes ces manchettes. Je pris un taxi pour Paris, jusqu’à la gare du Nord, et là le premier train pour Arras ; puis, arrivé à destination, de nouveau un taxi pour Avion. Je demandai au chauffeur de me déposer à une centaine de mètres de la maison de mes parents. J’avais avec moi un sac avec quelques effets personnels, rien de plus, je pouvais continuer à pied, mais quelque chose m’en empêchait. Je n’osais avancer, j’avais peur de tomber sur des voisins qui auraient pu me reconnaître. Finalement je me décidai et avançai sur le trottoir, le coeur serré. Des gens me croisèrent, que je reconnus mais qui jetèrent sur moi un regard curieux puis rapidement indifférent, comme s’ils ne me reconnaissaient pas. Avais-je à ce point changé? A quelques pas de la maison, je m’arrêtai et posai mon sac. La façade était délabrée et le jardin rendu à l’état sauvage, envahi d’herbes folles au milieu desquelles des jouets en plastique avaient été abandonnés. On pouvait entendre des rires d’enfants par les fenêtres ouvertes. Je vis sortir une jeune femme, un panier rempli de linge humide posé sur la hanche, suivie de trois jeunes enfants mal débarbouillés. La jeune femme était incroyablement belle, d’une beauté que le côté presque misérable de sa coiffure et de ses vêtements rehaussait. Ses cheveux blonds étaient relevés en “queue de cheval”. Elle portait une robe à fleurs sans manches d’un mauve passé et des sandales en plastique bleu. Je n’aurais pas pu dire où se situait l’épicentre de sa beauté : ses bras, longs et doux, qui s’élevaient dans les airs pour disposer le linge sur les cordes? ses mollets, qui se contractaient à chaque fois qu’elle se mettait sur la pointe des pieds pour accrocher les pinces à linge? sa poitrine qui tendait le tissu de la robe comme le vent les voiles? ou simplement son visage, parfait, serein, où s’ouvraient des yeux qui irradiaient une clarté irréelle, presque comme s’il se fut agi des deux serrures de la porte du Paradis. Les enfants, autour d’elle, chahutaient, se roulaient dans l’herbe ou cherchaient à s’attraper. J’eus une certitude : je sus, à l’instant où je l’observais, que cette femme était profondément heureuse, qu’elle avait à cet instant tout ce qu’elle pouvait désirer et que l’acidité d’aucune envie ne venait ronger ses rêves. En même temps, elle n’avait pas la morgue de ceux ou celles qui ne doutent pas un seul instant de posséder tout ce qu’ils ont jamais désiré. Non, il y avait dans son regard suffisamment de candeur pour qu’on se permette d’espérer qu’elle soit exempte de morgue, de vanité, d’envie, bref de tout ce que le tic consistant à comparer en permanence son existence à celle des autres finit par générer.
Subjugué par cette vision, je m’approchai de la barrière et, après m’être consciensieusement éclairci la voix, l’interpellai : “Bonjour!... je cherche les anciens propriétaires...
Les enfants se précipitèrent à ma rencontre. La femme se retourna et un sourire à fendre l’âme éclaira son visage :
- Monsieur EFTYMIOU?... il est reparti en Grèce avec sa femme... en Crète exactement... nous, on est là depuis sept mois... vous les connaissez?...
- J’étais un camarade de classe d’Odhysséas... leur troisième fils.
Son visage s’assombrit.
- Ah... celui qui est... mort... on a dit qu’il s’était noyé... (elle paraissait gênée de poursuivre) Ses parents ne s’en sont pas remis... je crois qu’ils sont partis pour oublier tout ça... et puis, il y avait aussi leurs deux autres fils...
Elle s’arrêta, comme prenant conscience du fait qu’elle en avait peut-être trop dit, puis continua :
- Vous êtes au courant pour eux?
- Je sais qu’ils ont fait de la prison.
Elle me regarda plus attentivement, presque craintive :
- Vous les connaissiez bien?
- Pas vraiment... je sais qu’ils ont eu... des ennuis. C’est tout.
Elle jeta un regard circulaire, comme pour vérifier qu’on ne nous avait pas entendu, et me proposa de rentrer et de discuter autour d’une tasse de café, dans la cuisine. Elle se lança dans le récit des aventures de mes frères, tout du moins de ce qu’avait bien voulu lui raconter ma mère, à savoir qu’ils avaient fini - leurs premières incarcérations aidant - par être mis en contact avec des membres des mouvements révolutionnaires alors actifs en Europe, d’abord en France, puis en Allemagne avec la Fraction Armée-Rouge, et enfin avec les Brigades Rouges en Italie. Nicos avait été arrêté et était actuellement incarcéré à Bologne. Quant à Constantin, personne ne savait où il se trouvait exactement : peut-être en Allemagne, peut-être au Liban. Tout cela avait fait beaucoup de bruit à Avion, en particulier lorsque des membres de la D.S.T. étaient venus entendre mes parents et avaient fouillé la maison de fond en combles, allant jusqu’à arracher le linoléum de la cuisine, à analyser le fond des bouteilles de vin qui traînaient dans la cave et à interroger des jours durant ma mère et mon père qui n’en pouvaient mais et furent soumis à la pire humiliation de leur existence.
J’imaginais l’état de détresse dans lequel ma mère avait pu se trouver et, tout en écoutant le récit que la jeune femme faisait de ces événements, je repensai à l’attitude du Consul de France à Guayaquil à mon endroit et commençai de comprendre qu’il avait pu y avoir, derrière son appétence naturelle pour tout ce qui était romanesque, des éléments de réalité lui laissant penser que j’étais tout comme mes frères impliqué dans des mouvements révolutionnaires. Tout finissait par se recouper et me donnait l’espoir qu’un jour ou l’autre ce que j’avais vécu jusqu’alors redevienne quelque peu cohérent.
La jeune femme me posa quelques questions, auxquelles je m’évertuai de répondre de la manière la plus neutre possible, ce qui évidemment finit par la lasser. Elle regarda sa montre, en s’excusant d’avoir à préparer le déjeuner, et me proposa tout aussitôt de partager son repas avec ses enfants et son mari. Elle m’expliqua que ce dernier était employé aux houillères et qu’elle-même était nourrice. Sur les trois enfants que j’avais vus, deux seulement étaient les siens. J’avais déjà dans la tête le projet de me rendre en Crète mais la perspective de m’arrêter quelques instants, d’écouter et de voir évoluer des gens parfaitement sains, primait sur le besoin de continuer mon voyage dont j’appréhendais déjà qu’il ne me mènerait nulle part.
Nous continuâmes de parler, ou plutôt je continuai de l’écouter me raconter sa vie heureuse : des parents aimants, une fratrie nombreuse et solidaire, sa rencontre avec son futur mari, de deux ans son aîné, son mariage à Douai et les quelques jours qu’ils avaient passés, à l’insu de tous, dans un hôtel isolé du cap Gris-Nez. Le seul fait d’en parler la faisait littéralement rayonner, comme si le souvenir qu’elle conservait de ces moments de pur bonheur avait déclenché une réaction nucléaire en chaîne à l’intérieur de son organisme, à l’origine d’une sorte d’irradiation interne. Cette réaction fut entretenue par l’arrivée de son mari, un homme sur le visage duquel on pouvait lire, en miroir de celle de sa femme, la même félicité. Je fus frappé par le fait que ma présence ne sembla susciter chez lui aucune réaction, comme si ce qui pouvait les lier, lui et sa femme, était à ce point solide que rien, mais absolument rien, pas même un inconnu en train de parler avec elle dans la cuisine, n’aurait pu venir un jour y mettre un terme. Je compris ce jour-là que la jalousie ne repose que sur des doutes et non sur un quelconque instinct de possession.
Je me mis alors à penser que j’aurais pu être cet homme, tout du moins avoir son destin. Que me servait d’avoir fait le tour du monde avec un fou, d’avoir échappé plusieurs fois à la mort, à l’enfermement, et pour finir d’être riche, pour me retrouver au point de départ, dans la maison dans laquelle j’avais grandi, avec au fond de l’âme un mal de vivre au moins aussi intense que celui qui m’étreignait avant que je ne parte? L’homme se pencha vers la femme, qui était en train de laver des légumes dans l’évier, et l’embrassa dans le cou. Le mouvement avec lequel elle pencha la tête sur le côté pour laisser l’homme poser les lèvres sur son cou me bouleversa au point que les larmes me montèrent aux yeux et que je m’empressai de me lever et de me coller à une fenêtre pour ne pas leur laisser voir. Je ne pouvais pas rester et partager leur repas, c’était au-dessus de mes forces. Je décidai donc de partir, feignant de me rappeler soudain un rendez-vous en début d’après midi, à Arras. J’obtins de la jeune femme qu’elle me communique la nouvelle adresse de mes parents. Ils s’étaient installés dans un village du sud de la Crète - Loutro - et y avaient ouvert un restaurant : “le Minos”. Je n’avais plus qu’à m’y rendre.
Je retraversai Avion pour rejoindre l’arrêt d’autocar. Je croisai de nouveau des gens que je connaissais : des commerçants, une ancienne institutrice, un camarade de classe... personne ne parut me reconnaître. Je tentai de croiser leur regard mais je vis bien, à leur manière de froncer les sourcils et de détourner la tête, que je les importunais.
Je rentrai à Paris, rejoignis Orly en taxi et retins une place dans le premier vol, le lendemain, pour Athènes. Je m’enfermai pour la nuit dans une chambre du Hilton, passant mon temps à regarder, à travers le double vitrage des fenêtres, le mouvement des avions et des automobiles, et marquant l’empreinte de mon front sur le verre froid. Je ne pus trouver le sommeil et laissai la radio allumée toute la nuit. Les informations faisaient état, d’heure en heure, de l’évolution du prix du baril de pétrole et des conséquences désastreuses que cela provoquerait inéluctablement sur l’économie mondiale. Les monnaies occidentales allaient s’effondrer, on allait passer de la guerre froide à la troisième guerre mondiale. Les officines proposant de vous installer votre abri anti-atomique au fond du jardin poussaient déjà comme des champignons. Je me demandai si, en cas de guerre nucléaire, la Crète ou les Antilles seraient touchées. Il n’y avait dans ces îles touristiques rien qui auraient pu intéresser le moindre stratège. J’eus une sorte de vision : mes parents et moi, en train de boire un Ouzo, à la fraîche et de regarder la mer refléter les rayons du soleil couchant et laisser remonter à sa surface d’innombrables poissons morts... C’était sans doute mieux que de périr étouffé, à huit cents mètres sous terre, à cause de l’effondrement d’une galerie. J’en étais arrivé à souhaiter une fin comme celle-ci, une fin de science-fiction, avec comme seuls survivants les insectes et les créatures abyssales. A cinq ans de Mai 68, de cette surprise-party qui avait dégénéré en saccage de la cave de Papa, de cette révolte bourgeoise et juvénile qui se haussait du col et voulait à toutes fins ressembler à Octobre 17, je n’attendais plus qu’une chose, un véritable emballement cette fois des rythmes de vie et des tensions de toutes sortes que l’Humanité n’était plus en mesure de pouvoir contrôler, et ce jusqu’à un embrasement final, jusqu’à une destruction apocalyptique de la civilisation des Hommes afin de laisser place à la Nature, la vraie, l’animale, qui se verrait enfin débarrassée de l’Homme, ce bipède inconséquent, cet insupportable parasite, présomptueux au point de passer son temps à penser qu’il pourrait être l’Elu d’un quelconque créateur.
Je me rendis compte, soudain, que j’étais en train de faire miennes les thèses de Pierre et d’Oliver et que si je ne me ressaisissais pas j’allais finir par devenir aussi misanthrope qu’eux. Je tentai de me concentrer, en manière d’exorcisme, sur les images de Marcia et de Lolita, de Dorothy, de la jeune femme qui m’avait accueilli à Avion... des personnages féminin qui me faisaient penser qu’ils étaient le “pendant” humaniste de leurs homologues masculins (des êtres génétiquement programmés pour devenir belliqueux et destructeurs) et que d’aucuns avaient certainement raison de dire qu’ils étaient l’avenir de l’Humanité, ou qu’on pouvait du moins avoir l’espoir qu’ils le soient. Comment pouvait-on être femme dans ce Monde? et comment une femme pouvait espérer y vivre? Je me remémorai ce qu’avait écrit Oliver, la misogynie quasi hystérique derrière laquelle il cachait sa frousse, sa grande peur des femmes. Il devait pressentir, pour l’avoir écrit, que la Femme finirait un jour ou l’autre par sortir la tête de l’eau, attraper la bouée qu’On lui tendait, atteindre la rive opposée et laisser l’Homme à son instinct de mort.
Une aube cotonneuse se leva sur l’aéroport, me surprenant dans mes pensées au moment où j’en étais arrivé à me demander si mon véritable destin était celui de demeurer un homme parmi les Hommes et de continuer d’appartenir à leur corporation ou bien si je devais finir par rejoindre la cause des Femmes et aller jusqu’au bout dans cette démarche, à savoir tirer un trait sur tout ce qui aurait pu évoquer à autrui le fait que je sois un homme ; autrement dit changer de sexe. Je m’ébrouai, fis quelques mouvements d’étirement et pénétrai dans la salle de bains où la vision de mon corps nu, dans la glace, me persuada que je n’en étais pas encore là. Sous la douche, au moment de me laver le sexe, de faire glisser le savon le long les bourses, de tirer sur le prépuce pour nettoyer le gland, j’eus l’impression qu’il aurait suffi de peu de choses - indépendamment des sensations voluptueuses que cela provoquait toujours en moi - pour que cette partie de moi se détache et découvre, dessous, un sexe de femme. Je me souvins de ce que Mario me racontait à propos de la schizophrénie, de cette impression de membres qui se détachent du corps... c’était peut-être ce qui était en train de m’arriver.
*******
Arrivé à Athènes, je repris aussitôt un avion pour La Canée, ville côtière située au nord-ouest de la Crète, puis un autocar qui me conduisit à Hora Sfakion, un village du sud de l’île. Là, je louai une chambre chez un habitant et attendis deux jours avant qu’un bateau puisse me conduire à Loutro, lieu-dit accessible uniquement par la mer. Les quelques heures de bateau me séparant de ma destination me parurent irréelles. La mer parfaitement lisse et la luminosité rendaient l’environnement démesuré : j’avais l’impression que le caboteur et ses passagers, devenus soudain minuscules, remontaient de la poupe à la proue le flanc d’un immense paquebot échoué depuis des siècles au milieu de la Méditerranée et dans les brèches duquel des petites anses sableuses avaient fini par se former. C’était à la fois terrifiant et apaisant, en ce sens que cela me donnait l’impression de voir un monde définitivement figé après les dernières secousses d’un monstrueux chaos. Lorsque je débarquai à Loutro, en même temps que deux hippies vêtus de chemises et de pantalons flottants au vent et n’ayant pour tout bagage qu’une guitare et une sorte de besace bayadère en fils tricotés, je me rendis compte que mes parents avaient choisi en s’établissant dans cet endroit retiré du monde l’exact opposé (la lumière) de ce qu’ils avaient laissé derrière eux (l’ombre). De jour comme de nuit, sous le soleil comme sous la lune ou les étoiles, cet endroit ne pouvait qu’être lumineux, éclairé par la seule magie de la paix intérieure de ses habitants. Il y avait, en tout et pour tout, une dizaine d’habitations blanchies à la chaux, rassemblées autour de la baie, et deux terrasses en bord de mer, aménagées sous des canisses avec des tables et des chaises, où quelques clients étaient installés, soit lisant soit regardant simplement la mer. L’une d’elle portait l’inscription “Le Minos”.
Je m’approchai, les jambes faibles, m’installai à une table et attendis. C’est alors que je vis mon père, un plateau à la main, se diriger vers moi. Il n’avait guère changé. Il paraissait seulement en meilleure santé, n’ayant plus les stigmates - la couperose, les sclérotiques jaunes, l’haleine forte - qui le désignaient à autrui, lorsqu’il était à Avion, comme un alcoolique. Je croisai son regard : manifestement, il ne me reconnaissait pas. Je me contentai de commander un café. Je pensai que ma mère, peut-être, me reconnaîtrait, mais il n’en fut rien. C’est elle qui vint me servir. Elle non plus n’avait pas vieilli. Elle avait seulement changé : elle était plus mince, n’avait plus cette nonchalance presque comique qui la caractérisait auparavant, et portait une robe bleue imprimée de coquillages ton sur ton qui lui aurait donné, n’était le torchon qu’elle avait coincé dans sa ceinture, une certaine élégance. Lorsqu’elle posa ses yeux sur moi, je compris qu’elle vivait désormais dans une autre dimension, celle de ce bout du monde, et qu’elle semblait avoir fait le deuil de son passé et de ses trois fils. Une idée me vint alors à l’esprit : mes parents avaient fini par mourir du chagrin que moi et mes frères leur avions causé, et renaître doucement après leur arrivée à Loutro. Je me levai, allai commander un autre café : ni ma mère ni mon père ne me reconnaissaient, c’était une évidence. J’essayai un temps de parler avec mon père, de lui poser des questions banales. Ma voix ne semblait pas davantage lui évoquer quelque chose de connu. Pire encore, il ne paraissait pas souhaiter prolonger la conversation, comme si ma présence lui évoquait inconsciemment des souvenirs qu’il ne voulait pas voir resurgir. Serais-je monté sur une table et aurais-je hurlé à la cantonade qui j’étais que personne ne m’aurait cru. Finalement, j’avais atteint mon but : je n’avais plus aucune attache, plus aucune racine, je pouvais m’appeler indifféremment Odhysséas Eftymiou, Yann Le Douarin ou Jean Martin, je n’avais plus d’existence propre.
Je payai les cafés et me dirigeai vers l’embarcadère afin d’attendre le retour du caboteur. Je m’approchai du rivage, me penchai pour mettre la main dans l’eau. Je trouvai qu’elle n’était pas froide. Sans savoir pourquoi je rentrai dans la mer, attentif au niveau de l’eau qui remontait lentement le long de mon corps, détrempant progressivement mes vêtements et les plaquant contre moi. Je m’allongeai sur le dos et fis la planche quelques instants avant de me remettre debout et de regagner le rivage. Personne ne prêtait attention à moi. J’avais la confirmation de ce que je pensais : j’étais devenu invisible. Seule l’initiative d’un membre de l’équipage du caboteur consistant à passer derrière moi avec une serpillière lorsque je montai sur l’embarcation et m’asseyais sur un banc, le dos contre un canot de sauvetage, et à me proposer une couverture, me rassura quant au véritable degré de cette “invisibilité”. Il ne s’agissait pas à proprement parler d’invisibilité mais d’indifférence. Je devais me faire une raison : je n’existais plus que pour moi.
LE GRAND SOMMEIL
Les vingt sept années qui suivirent ne furent pas exemptes de péripéties me concernant, mais si peu importantes au regard de ce que j’avais vécu jusqu’alors qu’il me semble vain de les évoquer avec autant de précision. M’étant fait à mon statut d’homme invisible, étranger à tout jamais à l’agitation planétaire qui m’entourait et qui n’avait sur moi aucune prise, je vécus dans une sorte d’univers parallèle où seule l’expérience sensible pouvait avoir cours. Plus aucun sentiment n’avait de prise sur moi. Seules comptaient les sensations : celles d’abord que pouvaient m’apporter “le commerce” de la réalité (bruits, sons, images, couleurs, toucher, odeurs, goûts) mais aussi, bien entendu, celles qu’allaient m’apporter la consommation de drogues (tabac, alcool, cannabis, opiacés, sexe) à ce détail près que je réussissais à ne jamais ressentir le besoin d’augmenter les doses. Plus rien n’avait de sens pour moi que d’éprouver mes sens, tout en restant maître à chaque fois de ce que j’éprouvais. Je jouais bien sûr avec le feu, en ayant parfaitement conscience que je pouvais à tout instant tomber dans la dépendance et transformer progressivement mon corps en un agglomérat de cellules perdant peu à peu leur fonctionnalité, se remplissant de déchets moléculaires de toutes sortes avant l’apoptose finale. J’avoue retirer quelque orgueil à m’en être toujours sorti.
Au début de ce dernier quart du vingtième siècle de la chrétienté, l’argent dont je disposais et l’inanité de mon projet (jouer les skipper et transporter des touristes jusques à des sites dont je n’étais pas sûr qu’ils soient à même d’apprécier la beauté) m’auraient certainement conduit au suicide si la variété des gens que j’étais amené à côtoyer ne m’avait retenu à chaque fois, par curiosité pourrait-on dire, et m’avait ainsi obligé à continuer.
Mon travail m’amena à rencontrer d’autres navigateurs, plus ou moins clandestins, qui écumaient la Caraïbe. Je pris conscience, progressivement, que la solidarité entre marins était à la fois une réalité et un mythe : une réalité, en ce sens qu’un marin pouvait mettre sa propre vie en danger dès lors qu’il s’agissait de porter secours à un de ses collègues, un mythe dans la mesure où la répartition des mouillages, des zones de pêche ou de plongée sous-marine, était subordonnée à des questions de préséance dont la subtilité m’échappait. Les grandes compagnies de location de bateaux n’avaient aucun scrupule quand il s’agissait de saborder, au propre comme au figuré, les petits exploitants dont j’étais, et ce n’est que grâce à la vigilance à laquelle je m’astreignis que je réussis à échapper aux diverses tentatives des uns et des autres de m’envoyer par le fond. C’était “la jungle”. Il fallait le savoir et être sur ses gardes. Cet état de vigilance obligé, conjugué à ma consommation de “drogues”, suffisait pour que je ne sois pas envahi par l’ennui.
Le surnom que me donnèrent les martiniquais me colla à ce point à la peau que mes tentatives de brouiller les pistes en me faisant appeler Ulysse ou même Yann parfois, tombèrent à l’eau. Je finis par me faire appeler “Neuf-Orteils”, et connaître comme le français taciturne et généreux, indifférent et serviable, qu’aucune femme ne réussissait à s’attacher sinon à emmener dans son lit. A propos d’attaches, je n’en avais même pas de terrestres, hormis la capitainerie du port de Saint-Barthélémy où arrivaient les appels téléphoniques et les demandes de location. Je ne peux pas dire que mon port d’attache était Saint-Barth dans la mesure où je ne louais à l’année aucun anneau et mouillais, quand je ne travaillais pas, là où il y avait de la place. J’étais véritablement sans attaches, au propre comme au figuré.
Je m’étais fait une raison de cette vie indéfiniment errante. Un certain fatalisme m’amenait à penser que tel était mon destin et que j’aurais concentré encore plus le malheur sur ma personne si je m’étais avisé d’en infléchir le cours. Je n’étais pas malheureux, à proprement parler, j’étais seulement insensible à ce qui pouvait m’arriver, et cette insensibilité touchait jusqu’aux gens que je fréquentais et avec lesquels je n’arrivais plus à me lier ; comme si mes capacités d’entretenir des relations amoureuses ou simplement amicales avaient été définitivement asséchées. Je ne le vivais pas comme un handicap, au plus comme une petite infirmité, à l’instar du daltonisme ; c’est-à-dire comme un léger défaut qui empêche de percevoir une particularité de ce qui nous entoure - en l’occurrence le chromatisme - sans que l’appréhension globale que l’on peut en avoir n’en soit affectée. Après tout, pensais-je, le spectre des radiations visibles est tellement étroit en comparaison de celui de l’ensemble des radiations électromagnétiques, que l’on peut dire que l’infirmité est consubstantielle à l’homme. Une de plus, une de moins, quelle importance...
L’aisance financière et l’errance furent autant de facteurs qui me permirent de me situer hors du monde, tout du moins hors de ce que le monde vivant imagine être la réalité, comme par exemple les conflits de toutes sortes : qu’ils fussent purement belliqueux ou bien commerciaux, d’influence ou encore idéologiques. Les gesticulations des peuples ou de leurs dirigeants aux fins d’affirmer leur supériorité dans tel ou tel domaine, d’en remontrer aux uns et aux autres, tout cela continua de me demeurer parfaitement étranger. Je ne lisais aucun journal et n’écoutais la radio que pour capter les informations météorologiques : rien de ce qui se passait de par le monde ne pouvait m’atteindre. Les touristes évoquaient parfois devant moi tel événement qui les avait marqués mais cela ne trouvait aucun écho chez moi et je me demandais souvent, une fois les touristes débarqués, si je n’avais pas inventé moi-même ce qu’ils m’avaient rapporté. Ainsi passai-je à côté de ce qu’on a l’habitude d’appeler l’Histoire et qui se résume le plus souvent à l’évolution de la carte géopolitique de la planète : la guerre du Viet-Nam, la crise pétrolière, le conflit israélo-arabe, la mort de Ceaucescu, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, la chute du Mur de Berlin et la fin provisoire de la guerre froide, l’avènement du capitalisme mafieux en Russie, la montée de l’intégrisme islamique, la révolution informatique, l’explosion démographique en Asie et en Amérique Latine, mais aussi toutes les nouvelles maladies infectieuses et/ou dégénératives qui ne cessaient de prouver à l’Homme l’inanité de ses recherches et de ses pauvres tentatives de vouloir maîtriser la Nature... tout cela m’échappa, au point que lorsque je fus obligé d’abandonner mon activité de skipper et d’aller m’installer aux Etats-Unis, ce fut comme si j’avais débarqué d’un vol de plusieurs mois dans l’espace à la vitesse de la lumière et m’étais retrouvé plusieurs décennies plus tard à tenter de comprendre ce qu’il avait pu se passer entretemps.
Ma conviction de vivre dans un monde parallèle au monde réel se trouva renforcée du fait que, alors que je n’avais cessé de forniquer tous azimuts pendant toutes ces années, dans tous les claques des Antilles, Haïti compris, je réussis à ne jamais être contaminé par le virus du sida. Je passai en d’autres termes entre les “gouttes” de tout ce que la Nature tentait d’inventer pour faire barrage à l’Homme et à son besoin d’hégémonie. Petit à petit, je faisais miennes les théories d’Oliver, influencé que j’avais fini par être, à distance, par cet individu dont la perversité pouvait s’exercer - j’en prenais progressivement conscience - insidieusement et à retardement.
J’eus bien entendu des revers de fortune car la Fortune, comme chacun devrait savoir, n’est pas affaire d’éternité. Cela se produisit pendant l’année 1986, alors que mon activité avait atteint depuis longtemps ce qu’on pourrait appeler une vitesse de croisière. Depuis les événements de la Grenade, en 1983, qui avaient fait craindre qu’un éventuel débarquement américain dans cette petite île ne tourne en désastre stratégique du genre “Baie des Cochons”, la sérénité avait regagné les habitants de cette île et des environs et les touristes affluaient de nouveau. Cela n’empêchait nullement, bien au contraire, les cartels colombiens de la drogue de tout mettre en oeuvre pour diversifier leurs modes d’approvisionnement de l’Amérique du Nord et de l’Europe et donc d’utiliser tous les moyens possibles pour transporter leur marchandise. Je fus ainsi contacté, un beau jour, par des intermédiaires qui me révélèrent qu’ils me surveillaient depuis près de deux ans et qu’ils avaient acquis la certitude que je pourrais, voire devrais, leur rendre service. On me fit comprendre que le seul fait de me donner cette information m’enchaînait irrémédiablement aux commanditaires et que je n’avais plus d’autre solution que d’accepter les conditions qui me seraient proposées, au risque sinon de voir mon bateau détruit et ma vie menacée.
Je commençai donc, contraint et forcé, une activité parallèle au tourisme, à savoir le transport de grosses quantités de cocaïne entre la Colombie et la Floride, ce qui certes me rapportait vingt fois plus que mon activité licite mais me faisait courir beaucoup plus de danger. Même si j’en mesurais le risque, j’y trouvais mon compte en ce sens que cela apportait à mon existence un peu de ce qui lui manquait : l’incertitude, le hasard, et au bout du chemin l’éventualité de voir ma vie basculer une fois de plus dans quelque chose d’improbable, comme lorsqu’elle avait basculé, dix sept ans auparavant, une fin d’après midi, au large d’une plage bretonne. J’en étais arrivé à ne plus attendre finalement qu’une chose, que ma destinée s’emballe et que je n’en sois plus maître.
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Un jour, un intermédiaire du cartel colombien pour lequel je travaillais me contacta en laissant pour moi, à l’amirauté de Saint-Barth, le message convenu : “Un couple australien et ses trois enfants, dont un handicapé, cherchent à louer un voilier avec skipper pour la semaine du - au - . Rappeler Consuello pour confirmer.” Contact pris, on m’expliqua que je devais me rendre au Nicaragua pour embarquer une cargaison de cocaïne et la livrer à d’autres intermédiaires, dans une île isolée des Bahamas. Je connaissais cette destination pour m’y être rendu un mois auparavant. C’était presque de la routine dans la mesure où, les autorités nicaraguayennes étant totalement corrompues et complices de cette activité, il n’y avait pas de risque majeur d’être arraisonné. Dans la mesure où j’avais pris l’habitude de continuer d’exercer mes activités licites et illicites en même temps, les autorités maritimes, même si elles m’arrêtaient en chemin pour vérifier les papiers du bateau, n’allaient jamais par égard pour les touristes jusqu’à le fouiller, le moindre incident avec ces derniers pouvant avoir des conséquences financières pour l’activité de toute la région.
Je débarquai à Nassau le couple de brésiliens quinquagénaires que j’avais embarqué à Pointe-à-Pitre et poursuivis de nuit ma route vers l’île en question ; disons plutôt un îlot sableux recouvert pour moitié de végétation, propriété d’une riche et défunte américaine qui y avait fait construire dans les années trente une maison de bois de style victorien. Les héritiers de la propriétaire, peu soucieux de s’occuper de ce morceau de terre inaccessible, le laissaient à l’abandon. La maison, située à quelques mètres du rivage, avait fini par se fondre dans la végétation au point que des branches et des troncs la traversaient de part en part et en rendaient l’accès et l’usage impossibles. Certains trafiquant ou autres pirates avaient bien tenté à coups de machettes d’y pénétrer mais avaient dû renoncer tant il était désormais impossible de reprendre à la Nature ce dont elle s’était accaparé. Seuls des enfants auraient pu se faufiler dans l’enchevêtrement des lianes et des racines qui obstruaient toutes les ouvertures et faire de ce lieu une cachette propice à leurs jeux.
Alors que j’attendais mon contact, allongé sur le pont, tirant sur un petit Monte-Cristo et contemplant le ciel étoilé, je fus tiré de ma rêverie par des bruits qui n’avaient rien à voir avec ceux d’animaux ou de végétaux mus par l’action du vent : il s’agissait de chuchotements et de fou-rires étouffés. Je scrutai le rivage et distinguai des petites ombres filant sur la plage, à toute vitesse, ainsi que le faisceau de ce qui devait être une lampe électrique. C’étaient donc des êtres humains. Ils avaient certainement repéré les feux de position du bateau. J’étais intrigué et craignais en même temps que ces enfants - il ne pouvait pas s’agir d’adultes, j’en étais sûr - n’eussent à pâtir de la transaction qui devait se tenir dans ces lieux, a priori à l’écart de tout témoin. Mes “correspondants”, qui n’avaient pas l’habitude de faire de quartiers, en prendraient assurément ombrage et décideraient à tous les coups de raser la maison et d’en liquider ses jeunes squatters. Il s’agissait sans doute de jeunes bahaméens qui s’étaient réfugiés là pour la nuit. J’avais plus d’une heure devant moi : je décidai d’aller à terre et de les mettre en garde. Je rejoignis le rivage avec l’annexe. J’avançai lentement, balayant l’obscurité du faisceau d’une torche et articulant en anglais des paroles pacifiques. Tout près de moi, j’entendis des bruits de courses rapides, sans pouvoir discerner quoi que ce soit. Je m’approchai de la maison. L’obscurité était oppressante. J’arrivai non sans mal à atteindre une des fenêtres de la maison et pointai la torche à l’intérieur : au fond d’une chambre dévastée et envahie par la végétation une dizaine de jeunes enfants de race blanche écarquillaient dans ma direction des yeux terrorisés. Ils étaient vêtus de haillons, lesquels me frappèrent par leur épaisseur inhabituelle sous ces latitudes et leur aspect terne et décoloré. Il ne s’agissait en aucun cas de bahaméens et, n’était l’absence d’une épave ou d’un radeau à proximité, ils auraient pu évoquer d’authentiques naufragés. Recroquevillés contre un mur, les uns contre les autres, ne distinguant sans doute pas mon visage qui demeurait dans l’ombre de la torche, ils semblaient incapables de bouger. J’essayai d’entrer en contact avec eux, en parlant d’abord anglais puis espagnol et enfin français, sans obtenir la moindre réponse. J’éclairai mon visage en tentant de sourire, ce qu’ils prirent sans doute pour un rictus dans la mesure où ils resserrèrent leur rang dans un même mouvement. Après un moment de silence qui nous parut bien long, aux uns et aux autres, l’un des enfants s’adressa à moi dans une langue qu’il me fut impossible de reconnaître. Cela semblait être une langue slave ou quelque chose d’approchant. Je pensai qu’il s’agissait peut-être de Tziganes... “Comment diable sont-ils arrivés là?”, eus-je le temps de me dire, avant qu’un mouvement un peu brusque de ma part les fit se disperser et disparaître dans les pièces voisines comme une volée de moineaux.
Je décidai d’explorer plus avant la maison. Je tentai d’y pénétrer et de me frayer un chemin au milieu des branches et des lianes mais l’entreprise s’avéra irréalisable tant la végétation enchevêtrée rendait impossible toute progression. Je dus finalement renoncer, sans avoir pu néanmoins me rendre compte que les enfants avaient bel et bien disparu et que plus aucun bruit attestant de leur présence n’était perceptible.
Lorsque je me retrouvai sur le bateau, j’en vins à me demander si je n’avais pas encore une fois rêvé. Tout était calme autour de moi. La lune était maintenant complètement levée et permettait de distinguer sur l’île de nombreux détails. La mer était calme. Je n’avais plus qu’à attendre l’heure du rendez-vous, effectuer le transfert de la cargaison, et rentrer à Nassau encore plus riche que je n’étais.
Je pensais à ces enfants, me demandant ce qui avait pu les conduire jusque sur cette île, dans cet accoutrement, lorsque je perçus le bruit d’un moteur. Progressivement, la silhouette d’un gros in-bord, tous feux éteints, se rapprocha et vint lentement aborder “Gaspard de la Nuit”. Outre celui qui tenait les commandes, cinq hommes étaient sur le pont, l’arme au poing. Une brusque suée trempa ma chemise. C’était la première fois que je voyais autant d’hommes pour ce genre d’échange. Ils m’intimèrent l’ordre de venir les rejoindre et dès que je fus sur leur bateau deux d’entre eux sautèrent sur le mien et entreprirent de le fouiller. Les autres dirigeaient leurs armes sur moi. Je leur demandai, en bredouillant, pour quelle raison j’avais droit à un tel accueil mais ils ne daignèrent pas répondre. Puis, l’un d’eux finit par s’adresser à moi et me demanda ce que j’avais fait des 446 824 dollars que je leur avais subtilisés. Je ne compris pas tout de suite ce qu’il me demandait et lui fis répéter sa question, ce qui eut évidemment le don de l’agacer. Je finis par comprendre qu’on me sommait de restituer une somme d’argent que j’étais censé avoir volé à mes commanditaires. Je tentai vainement d’obtenir une explication mais je compris que, si elle devait m’être donnée, elle viendrait en son temps. Les deux hommes qui avaient entrepris de fouiller le bateau s’employèrent à le mettre littéralement à sac. Ils retournaient et vidaient tout ce qui pouvait l’être. Je priai intérieurement pour que la cachette qu’avait construite Pierre résiste à leur assaut.
Le fait que ses hommes reviennent bredouilles décupla chez le chef du groupe la hargne et la volonté de me faire rendre gorge. Je fus traîné au fond de leur bateau et là attaché à une chaise. Les coups se mirent à pleuvoir sur moi : sur le thorax, l’abdomen, les membres. J’en avais le souffle coupé, et le fait d’entendre mes côtes craquer de manière sinistre m’aurait presque fait tourner de l’oeil. Je pensai une nouvelle fois que ma dernière heure était venue mais, contrairement à ce qui m’était arrivé antérieurement, en l’occurrence lors de mon retour de mon île déserte, j’étais parfaitement conscient et capable de prendre l’exacte mesure de la situation. Je finis néanmoins par perdre connaissance alors qu’ils ne me frappaient plus. Lorsque je me réveillai, j’étais allongé sur une couchette et un des hommes était à mon chevet, chargé vraisemblablement de me surveiller et de prévenir les autres au cas où j’ouvrirais les yeux. Ses acolytes ne tardèrent pas à rappliquer et le chef commença de m’expliquer que la somme d’argent qu’il m’avait indiquée leur avait été subtilisée après qu’ils l’aient dissimulée dans une cache aménagée dans la maison abandonnée. Aussitôt je pensai aux enfants et imaginai qu’ils avaient dû tomber sur le magot et s’en étaient emparés. Je m’empêchai d’en parler, conscient du fait que ces hommes auraient alors été capables de faire n’importe quoi. Selon eux, j’étais le seul à connaître cette île ou plutôt à savoir qu’ils s’en servaient pour échanger de la marchandise. J’étais donc le seul suspect.
Je pensais que ma dernière heure était venue mais, contre toute attente, cette supposée échéance ne me contrariait pas plus que ça. C’était presque comme si je m’y étais préparé. On aurait pu dire, si cela ne paraissait présomptueux, que j’étais serein. Au fond, j’étais déjà mort depuis longtemps, peut-être bien depuis la mort de Marcia, de Lolita et de Pierre, depuis que ma raison avait vacillé et que je m’étais mis à percevoir tout ce qu’il m’arrivait comme à travers un filtre qui en estompait les caractéristiques affectives ou douloureuses. Alors, la Mort, avec ses airs de pantin désarticulé recouvert d’un drap et sa faux en carton-pâte... peu m’importait. Ma vie était devenue tellement vide que j’aurais presque souhaité que quelque chose vienne y mettre fin ou à tout le moins vienne enrayer la fuite du temps qui passait et qui ne pouvait plus rien m’apporter, sinon le sentiment d’un ennui profond, d’une vacuité insondable. Dans cette “fin” qui montrait le bout de son nez, il n’y avait qu’une seule chose que je redoutais réellement, c’était la souffrance, ce mal qui me semblait gratuit et sans objet sinon, dans le cas présent, celui d’assouvir certaines pulsions chez ceux qui s’employaient à la provoquer.
C’est donc presque avec dépit que j’appris de la bouche même de celui des hommes du groupe qui semblait faire office de chef qu’ils n’allaient pas me tuer mais qu’ils m’ordonnaient de quitter la Caraïbe pour toujours et de refaire ma vie sous d’autres cieux. Ils me forcèrent - sans avoir beaucoup de mal à le faire, je dois l’avouer - à leur donner les coordonnées de mes comptes bancaires à Nassau et à Saint-Barth, puis ils prirent possession de mon bateau, ce qui m’ennuya un peu ; pas tant à cause du fait que je n’y monterais plus jamais mais plutôt parce que j’imaginais qu’il s’en occuperaient comme des bleus et que très vite il deviendrait une épave. C’est donc le coeur serré que je leur abandonnais “Gaspard” ainsi que les objets et biens que je laissais dans la cache de Pierre : des photos polaroïd de Marcia, de Lolita et de Dorothy, une somme d’argent assez rondelette, les faux passeports et les faux diplômes de Pierre, et un petit sac en plastique contenant trois pierres que je n’avais pas négociées à la Grenade parce que je les trouvais simplement belles et qu’elles n’avaient pas selon moi une grande valeur. C’était peu de choses mais je ressentis, en y pensant, que c’était finalement là tout ce à quoi je tenais.
On me raccompagna jusqu’à Nassau, jusque sur la passerelle du ferry qui reliait Nassau à Miami, pour s’assurer que je déguerpissais définitivement et ne reviendrais plus jamais dans ces parages. Je repartais de zéro, avec pour seul bagage le sac de voyage avec lequel j’avais un jour débarqué à Sainte-Lucie et qui ne renfermait plus maintenant que quelques effets et le passeport à mon nom que le Consul m’avait remis, lors de mon départ de Guayaquil.
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Je n’eus aucun problème pour obtenir un visa touristique en arrivant à Miami et pour demeurer par la suite aux Etats-Unis une fois ce visa expiré. J’avais jour après jour la confirmation que j’étais devenu invisible, en particulier aux yeux de toutes les autorités de la planète, qu’elles fussent policières, judiciaires ou autres. J’étais bien dans un autre monde. Il n’était plus besoin de m’en persuader.
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Ma vie aux Etats-Unis ne fut guère différente de celle que j’avais vécue dans les Antilles, à cet important détail près que ma situation matérielle devint extrêmement précaire et que je passai d’un emploi à un autre au gré des tâches plus ou moins intéressantes qu’on voulait bien me confier. Il se passa ainsi treize années pendant lesquelles je réussis à vivre “en plateau” pourrait-on dire, sans haut ni bas, mais dans une espèce de stabilité personnelle qui procédait d’une parfaite indépendance vis à vis des événements qui survenaient autour de moi : politiques, sociaux, économiques, géologiques, météorologiques... Je travaillais en permanence, ne cherchant jamais à prendre des congés. Je considérais que mon destin était d’occuper mon temps le plus possible, comme si j’avais été éternel et que mon seul souci eût été de combattre l’ennui d’un quotidien qui m’aurait été imposé par une force surnaturelle, une peine divine en quelque sorte qui aurait été l’accomplissement d’une vie indéfinie et sans but. Je me vivais comme un Sisyphe médiocre qui n’aurait eu d’autre rocher à pousser que le souci de me lever chaque matin pour aller laver des voitures, tondre des pelouses ou traduire des notices explicatives d’appareils ménagers.
Cette situation particulière, sans souffrance, sans possibilité de sentiment, me donnait paradoxalement la capacité d’analyser tout ce qui se passait autour de moi - ou même très loin de moi, par l’intermédiaire des médias - avec une acuité inouïe. L’emballement de l’économie américaine et la mondialisation des marchés, l’informatisation à marche forcée de l’ensemble de la planète avec tout ce que cela supposait de profit pour ses initiateurs - qui s’en défendaient avec un aplomb confondant en arguant du fait qu’ils oeuvraient pour le bien de l’Humanité alors que d’aucuns étaient en mesure de percevoir leurs motivations premières, à savoir l’argent - , les disparités de plus en plus criantes entre la richesse et le pouvoir de quelques uns et la pauvreté et l’impuissance de la multitude, les maladies émergentes qui remplaçaient inéluctablement toutes celles dont les hommes s’étaient avec plus ou moins de bonheur débarrassés, la dégradation - davantage que la pollution - de la Terre, le remplacement des idéologies économico-politiques par des credo de nature soi-disant spirituelle... je regardais tout cela se transformer, se mettre en place, s’accélérer, comme si, à l’instar de l’Appariteur-Dieu de la pièce d’Oliver, j’avais contemplé mi-intrigué mi-consterné cette agitation brownienne. Non que je me prisse pour Dieu (que j’aurais été bien en peine d’invoquer, encore moins de désigner, de définir, d’appréhender...), seulement j’étais “en dehors” ou “à côté”, comme on veut. En tout cas, je n’étais pas “là” où j’aurais dû être pour me sentir un tant soit peu concerné.
Je sais, pour en avoir discuté avec Mario, que ce sentiment devait sans doute reposer sur des bases psychopathologiques. Pour autant, je n’avais pas la sensation d’être fou, ou seulement fragile psychologiquement. Après en avoir longtemps douté, j’en avais maintenant la confirmation dans le regard qu’autrui posait sur moi, regard qui ne laissait voir que de l’indifférence et en aucun cas “l’effroi” que suscite immanquablement le fait de se trouver nez à nez avec un malade mental. J’avais avec les individus que j’étais amené à côtoyer - patrons, collègues de travail, rencontres de bar, prostituées - des relations empreintes d’aménité, de cordialité, de respect mutuel, de bonne intelligence comme on dit si tant est qu’on puisse employer ce terme pour définir le type de rapport (charnel, relationnel) que j’entretenais régulièrement avec les femmes, prostituées ou non d’ailleurs, que je rencontrais. Je n’avais aucun mépris pour tous ces gens, seulement ils m’étaient étrangers alors même qu’ils devaient certainement penser que j’étais des leurs. Jamais je n’aurais pu expliquer cela à quelqu’un d’autre que Mario, sinon peut-être à TELE. Si elle m’en avait laissé le temps.
J’étais totalement, complètement, définitivement libre. Je vivais, me déplaçais, traversais les Etats-Unis de part en part, sans jamais avoir le sentiment que ma volonté aurait pu être un tant soit peu contrariée. C’était ma volonté de travailler et ce que je faisais, aussi ennuyeux et pénible pût-il paraître, ne me donnait pas l’impression d’être aliéné. Si ma volonté avait été de ne plus rien faire et de dépendre d’autrui pour ma subsistance, là je fus certainement devenu rapidement dépendant des événements extérieurs et me fus senti aliéné, par l’environnement économique, social, culturel, géographique, politique...
Pas une fois, pendant toutes ces années de semi-dénuement, je ne pensai à l’argent qui m’avait un temps “appartenu” et qui était finalement tombé dans d’autres mains, criminelles en l’occurrence. Les trafiquants et autres cartels de la drogue étaient censés répandre de par le monde ce que d’aucuns désignaient par le terme de Mal absolu. C’était entendu. Mais rien n’empêchait de penser que ces mêmes cartels pourvoyaient au bien-être de populations déshéritées, abandonnées par des gouvernants impuissants et inorganisés. Si les populations riches avaient de quoi payer pour s’intoxiquer, c’était leur problème. Les politiques me laissaient perplexes qui prétendaient connaître la véritable origine du Mal et la stigmatisaient d’un ton péremptoire. A propos de l’argent - qui ne “m’appartenait” plus désormais - je n’avais qu’un seul regret : n’avoir pu en faire profiter suffisamment tous ceux qui m’avaient aidé, en particulier les marins qui m’avaient sauvé de mon isolement insulaire et surtout Mario, le seul être au monde qui ait jamais représenté pour moi autre chose que l’altruisme et la probité. Je leur avais fait parvenir, aux uns et aux autres, de l’argent, sous forme de mandats internationaux, inventant à chaque fois un nom d’expéditeur différent. Les avaient-ils perçus? en avaient-ils fait usage et comment? je n’en savais rien. Je doutais même que Mario, eu égard à sa droiture, ait pu accepter de disposer de telles sommes et n’ait pas préféré finalement en faire profiter des associations caritatives ; ce qui était au fond une façon - sa façon à lui - d’en disposer.
Je mis à profit - est-ce l’expression qui convient? puis-je dire que j’en ai effectivement “profité”? - je mis à profit, donc, ces années américaines pour accéder à ce qu’on appelle communément et avec une certaine pompe le “savoir”, la “connaissance”. Même si je travaillais en permanence, j’avais suffisamment de temps libre, en dehors des horaires de travail, pour me permettre de lire, de voir des films, des pièces de théâtre, d’entendre de la musique, de regarder de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, bref de m’ouvrir à toutes les productions humaines qu’on a tendance à rassembler, en usant le plus souvent d’un ton où se mêlent tout à la fois le respect et la fatuité, sous le terme d’art. Cette ouverture, ou cette “naissance” c’est selon, me fit comprendre - enfin, en ce qui me concerne, car je n’aurais pas l’outrecuidance de prétendre que cela est universel - que l’art est la seule chose qui justifie sinon de vivre tout du moins de vouloir vivre. Quand je parle d’art, je fais référence à tout ce qui ne découle pas du Verbe car je percevais et je continue de percevoir comme infiniment mineurs la littérature et autres avatars de l’utilisation que l’on peut faire, depuis que l’homme s’est ingénié à vouloir “penser” le monde, du langage articulé et de l’écriture. Le respect - voire parfois la terreur - que ressentent toutes les civilisations devant l’écriture n’a jamais cessé de m’intriguer. Le langage articulé et partant l’écriture - son avatar, sous la forme d’un outil relativement “pratique” - ne me semblent rien moins que réductionnistes. Et ce ne peuvent être les contorsions stylistiques et les métaphores des uns, les raisonnements spécieux des autres, tous à l’étroit dans les langues qu’ils utilisent et qui sont autant de carcans s’opposant à l’exacte description du monde, qui peuvent un tant soit peu faire illusion. Le monde que décrit le langage est et sera toujours la pâle copie de ce qu’il est réellement. Il est à ce sujet touchant de voir les hommes s’ingénier à singer la nature, à vouloir “traduire” par la description, l’analyse, la sériation, la systématisation, par des techniques en somme et seulement des techniques, ce qui nous entoure, tous ces phénomènes que nous percevons à travers le prisme de nos pauvres organes sensoriels et qui échappent tellement à notre entendement.
Je n’irai pas jusqu’à dire que j’étais “totalement” insensible à la littérature, à la poésie. Je pouvais être bouleversé par la lecture de tel poète... dévorer Salammbô, l’Idiot ou le journal de Kafka... Lorsque j’avais refermé le livre, je sentais l’émotion se dissiper aussitôt, comme si rien de ce que j’avais lu n’avait laissé de trace en moi. En y repensant, après, je me disais que la fiction, la forme littéraire, le style n’étaient rien moins que des afféteries, des manières, un besoin pitoyable d’enjoliver, de parer, de décorer ; en somme un pur artifice. J’étais à chaque fois atterré lorsque j’entendais, au théâtre, des dialogues que jamais je n’aurais eu l’occasion d’entendre dans la vie courante. Le problème était que, dès lors que les dialogues se rapprochaient le plus possible de la réalité, la pièce n’avait plus le moindre intérêt. Lire des critiques encensant le côté “pétillant” d’un dialogue m’exaspérait dans la mesure où je savais pertinemment que ce qualificatif ne pouvait de toutes façons jamais être attribué à autre chose qu’à un dialogue de fiction. Le plaisir intellectuel reposait-il donc inévitablement sur le mensonge, la poudre aux yeux?
D’un autre côté, les essais me laissaient toujours, par-delà l’information brute qu’ils étaient censés me délivrer, l’impression que la pensée abstraite ne s’autorisait jamais - sous prétexte justement que le Verbe était depuis la nuit des temps intouchable - à utiliser d’autres moyens pour se manifester. A l’instar d’Oliver stigmatisant un certain travail de recherche universitaire (rabâchage, d’une manière excessivement formelle, de notions éculées) je pensais que les intellectuels se contentaient et continueraient de se contenter encore longtemps de la forme convenue - l’essai - pour diffuser leurs idées. J’avais la conviction que l’Homme disposait de moyens d’expression innombrables et qu’il s’était limité jusqu’à maintenant à l’utilisation de quelques uns ; de la même manière qu’un physicien ou un mathématicien se seraient à tout jamais contentés d’un espace à trois voire quatre dimensions. Le Verbe me semblait tellement pauvre, tellement “besogneux” pour décrire des phénomènes qui de toutes façons lui échappaient, qu’il devenait presque navrant de constater l’inflation, de par le monde, de la production des ouvrages écrits alors même que l’Humanité se ruait désormais vers les images et l’instantanéité des relations. A preuve les messages publicitaires dont nous étions gavés. L’accélération des images, la compréhension de plus en plus rapide des messages non verbaux que les concepteurs arrivaient à provoquer chez les destinataires de ces messages, tout cela finirait un jour ou l’autre par mettre au rebut la littérature et son versant le plus obscène, la psychologie. A force d’en mettre à toutes les sauces, de la psychologie, l’Occident en avait fait un bien de consommation courante que tout un chacun était à même d’utiliser, ni mieux ni moins bien que ne pouvaient le faire les psychologues patentés. Les notions psychologiques étaient à ce point rentrées dans notre quotidien que n’importe qui pouvait analyser, de manière grossière certes mais finalement assez fiable en comparaison d’une analyse par un professionnel, le comportement de son voisin de palier.
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Ce que le Verbe ne pouvait m’apporter, la musique réussit à le faire. Je devais souvent repenser au dialogue que nous avions eu, Pierre et moi, sur le pont de “Gaspard”, quand il évoquait la musique, ce qu’elle lui avait apporté et ce qu’il en gardait au fond de lui : finalement peu de choses mais tellement importantes pour sa vie que plus rien d’autre n’aurait pu compter. La musique fut, pour moi aussi, cette aide indispensable qui me permit de vivre jusqu’à maintenant, cet aiguillon qui me donna l’envie de découvrir toujours plus de beauté. J’avais bien sûr mes préférences mais, même si j’avais tendance à relativiser l’importance de ce qu’on peut appeler “la musique à programme” ou la musique d’accompagnement (l’opéra par exemple) censée s’accorder avec une situation, avec la psychologie (on y revient toujours) des personnages, j’étais loin de la mésestimer comme je pouvais le faire de l’écriture.
Musique pure, Architecture, ces deux arts, décoratifs au sens premier du terme - puisque “décorant” l’espace sonore ou visuel et ce sans avoir besoin de faire appel à la représentation - étaient pour moi ce qui me paraissait au mieux pouvoir donner accès à la notion de beauté, indépendamment de toute référence humaine. Foin d’images, de métaphores, de vocabulaire, de contexte, de connotations... la portée de ces deux expressions artistiques était autre, bien plus étendue que ce qu’un commentaire, aussi fouillé soit-il, ne serait arrivé à cerner. J’aurai garde d’évoquer la danse, cette mise en scène de simagrées pitoyables, ces gesticulations de pantins s’ingéniant à attirer le regard sur eux et n’ayant d’existence que sous ce regard. J’avouerai que Mario m’aura quelque peu influencé à ce sujet, qui ne voyait dans la danse qu’un avatar policé et conventionnellement admis de l’hystérie.
Je m’estime - et ce dans tous les sens du terme - autodidacte, en sachant tout le mépris que ce terme inspire à ceux qui ont pu être dirigés dans leur accès au savoir. Il n’est que de relire “La Nausée” pour s’en convaincre. Je n’ai eu d’autre mentor que mes propres sens et n’ai donc pas eu à subir une influence où de quelconques affects se seraient mêlés à l’information qui aurait pu m’être donnée, à supporter les effets de manches d’un “Professeur” dont la conscience de l’envergure de sa tâche aurait boursouflé l’ego. J’ai lu, vu, entendu, goûté, ressenti... comme je devais le faire, comme il était écrit que je doive le faire, avec plus ou moins de bonheur au début dans la mesure où je ne savais pas encore trier ce qui devait l’être, et où certains noms ne s’étaient pas encore imposés à moi comme des références intangibles. Même si l’hypertrophie du Moi - comme disent de façon imagée les psychologues - n’est jamais absente de l’oeuvre de quiconque cherche à transmettre sa propre vision du monde, le fait que tout un chacun puisse avoir accès à cette oeuvre comme bon lui semblerait, au rythme qu’il choisirait, en sautant les passages qui lui paraîtraient inutiles et en ne retenant que ce qu’il estimerait digne de l’être, lui épargnerait justement les effets de manche, le discours ampoulé, la suffisance du clerc ou supposé tel qui se vit comme un aristocrate de la pensée alors qu’il n’est qu’un tâcheron de la méthode universitaire.
Tout cela peut paraître présomptueux mais je n’en ai que faire tant ce qu’il m’aura été permis d’aborder dans cette fréquentation des oeuvres, quelles qu’elles soient, aura pu m’apporter, non de bonheur - cette fade notion de roman-photo, qui ne s’évalue qu’à l’aune de son absence chez autrui - mais de plénitude personnelle, de sentiment euphorisant d’être en “résonance” avec l’auteur de l’oeuvre en question. C’est pourquoi, même si la pièce d’Oliver pouvait paraître longue, ennuyeuse, reflétant de manière pathétique les “ratages” de son auteur, sa frustration de ne pas avoir suivi certaines “voies royales”, je me remémorais non sans plaisir certains extraits de son texte comme autant d’excellents exemples de ce que la fatuité, la prétention, le respect des traditions, arrivent à produire chez des esprits supposés a priori être au-dessus de ces contingences.
J’essayai, pendant un temps, d’assister à des conférences, des cours “magistraux”. Je n’en fus que plus consterné. Tout ce que j’entendis me sembla empreint d’une emphase convenue, que d’ailleurs personne dans l’assistance n’aurait osé dénoncer. Je devais ainsi me retrouver, une fin d’après midi pluvieuse, dans une salle comble d’une université de la côte Est - je ne sais plus laquelle exactement - où se produisait, sous la direction d’un chef anglais, un ensemble spécialisé dans l’interprétation de la musique contemporaine. Le programme comportait, outre une première partie consacrée à Debussy, de la musique sérielle et de la musique électroacoustique. Les musiciens étaient tous à leur place et le public attendait l’arrivée du chef lorsqu’un présentateur entreprit de nous lire un long texte censé expliciter la musique à venir. L’intonation chic du personnage, sa voix posée, ses expressions pleines de subtilité et d’intelligence, ses trouvailles épistémologiques, les ponts qu’il jetait entre des domaines a priori à des années-lumière les uns des autres, tout cela me hérissa au point que je fus obligé, sous le regard courroucé des élégantes dont je dérangeai l’attention béate, de me lever et de quitter la salle. A posteriori, je crois que ce n’était pas tant le laïus que je ne supportais pas que le décalage qui existait entre l’analyse subtile de la musique qu’on nous soumettait et la collection de Madame Verdurin de tous poils qui composaient l’auditoire.
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Je finis par acheter, en 1994, avec l’argent que j’avais mis de côté - ne dépensant presque rien, portant indéfiniment les mêmes vêtements, me nourrissant très peu et logeant dans des meublés minables - un studio à Eugene, dans l’Oregon. Pourquoi Eugene? parce que j’y séjournais au moment où le contenu de mon compte en banque me permit de réaliser ce type d’acquisition. Je me décidai subitement, à la simple vue du solde de mon compte alors que je retirais de l’argent d’un distributeur. Une publicité, de l’autre côté de la rue, vantait la qualité de la construction d’une copropriété située en plein centre ville en précisant qu’il restait encore à vendre quelques appartements, dont un studio, au dernier étage. L’idée de loger tout en haut d’un immeuble neuf et impersonnel me plut. Je me rendis sur le champ chez le promoteur et l’affaire fut réglée en quelques heures.
Je me retrouvai, une semaine plus tard, accoudé au balcon de mon studio, en train de tirer sur un petit cigare, scrutant l’horizon délimité par les deux immeubles qui me faisaient face. Je trouvai cela parfait, cette “bulle” d’isolement qui m’appartenait et dont je pouvais disposer à ma guise, ce volume haut perché où personne, j’en étais sûr, ne viendrait me déranger. Ce studio faisait office de caverne, de grotte dans laquelle je pouvais me retirer à tout instant pour échapper à ce monde extérieur où je n’avais jamais eu ma place - même si personne n’avait cherché à m’en déloger. Je savais bien que cette incapacité à trouver ma place dans le monde environnant n’était que de mon fait, ou disons de ce qui m’était arrivé, et des individus qui avaient eu sur moi une influence déterminante (principalement Pierre et Oliver). Tout du moins avais-je fini par trouver cette explication à l’existence que je menais, existence qui, si elle n’intriguait personne autour de moi parce que personne justement ne faisait attention à moi, avait quand même fini par m’intriguer, moi.
J’étais ce qu’on pouvait appeler un marginal, dans la mesure où j’étais en effet “en marge” de la société dans laquelle j’évoluais. Pour autant, lorsque j’observais ce qu’on appelait “les marginaux”, ceux du moins qui étaient repérés comme tels (clochards, toxicomanes, prostituées, sectaires), je me disais que je ne faisais pas partie de leur communauté. Aussi marginaux fussent-ils, ils n’en entretenaient pas moins avec ceux de leurs congénères qui partageaient leur mode de vie, des liens qui pouvaient paraître “sociaux”. Ils se parlaient, se regroupaient, faisaient preuve de solidarité entre eux, et formaient finalement un groupe social comme un autre, et ce même si leur mode de vie était particulier. Alors quoi?... étais-je un malade mental, un fou, qui n’aurait jamais dû sortir de l’asile de Guayaquil?
Un jour, je trouvai un emploi d’ambulancier à Saint-Louis et mon travail m’amena à conduire régulièrement des patients jusqu’à l’hôpital psychiatrique de la ville. Je me rendis compte que je n’avais rien de commun avec ces êtres à la dérive - schizophrènes, paranoïaques, maniaco-dépressifs - dont le regard, les attitudes, trahissaient un désarroi insondable et une incapacité foncière à être autonome. L’état délirant dans lequel j’étais tombé à l’occasion de mon isolement insulaire s’était estompé et je savais que j’étais de nouveau de plain pied dans le monde réel, ou du moins dans ce que tout un chacun était à même d’appréhender comme la réalité. En tout cas, j’étais peut-être le seul parmi tous les gens qui gravitaient autour de moi sans me voir à ne dépendre de personne. Ma liberté relationnelle était totale, même si je savais que mon statut de parasite social me permettait de vivre par le biais du travail qu’on voulait bien me donner. Et plus je continuais de vivre ainsi et de regarder autour de moi les gens se débattre dans le pire des pièges, à savoir les relations interpersonnelles, plus se renforçait en moi la conviction que je n’aurais pas supporté plus que quelques secondes le fait d’être “en relation” avec quelqu’un autrement que selon des modalités de service rendu en échange d’un salaire. Je jouais le jeu de l’offre et de la demande de travail, sans plus, et c’était bien ainsi. Les notions de bonheur et de malheur étaient, partant, devenues pour moi dénuées de sens. J’étais retourné à un stade animal, purement animal, ce qui après tout devait être mon lot et celui de mes congénères, même si ces derniers s’ingéniaient de manière touchante à tenter de se prendre justement pour “autre chose” que des animaux.
Voilà donc où j’en étais arrivé et ce que j’avais vécu : d’abord vingt trois années d’une sorte de “montée en puissance” de ma vitalité, puis vingt sept années en “vitesse de croisière” au cours desquelles rien ne s’était vraiment passé ; et ce malgré tous les événements qui avaient ponctué mon parcours erratique, circumterrestre, antillais puis américain, malgré tous les gens qui avaient croisé ma route sans même me voir... Et tout ça pour qu’à Salt Lake City mon passé me rejoigne - sous la forme de TELE - et me fasse comprendre que j’avais bien existé pendant tout ce temps, que j’étais bien vivant, que ma vitalité n’était qu’endormie et que tout s’écroulerait bientôt sous l’effet de ses révélations.
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Les quatre mois que séparèrent ma rencontre avec TELE du dénouement de cette histoire n’ont guère d’intérêt dans la mesure où ce laps de temps a vu se succéder des semaines de travail pendant lesquelles je convoyai des automobiles d’un endroit à l’autre des Etats-Unis et des semaines pendant lesquelles je pus me retrouver avec elle, sans imaginer un seul instant qui j’avais en face de moi et quelles étaient ses véritables motivations. Je vécus donc cette période comme une sorte de rêve éveillé, au cours duquel je savourai seulement le moment présent, ne voulant pas penser à ce qu’il adviendrait de cette relation, ce que moi-même je deviendrais après que TELE m’aurait quitté. Car c’était bien de cela dont j’avais peur et auquel je ne voulais pas penser : le fait qu’un jour ou l’autre TELE me signifie mon congé, définitivement. Bref, j’étais comme tous ces hommes d’âge mûr qu’une aventure avec une jeune personne ragaillardit et plonge dans l’illusion d’être redevenu pour un temps susceptible de provoquer chez une femme une passion amoureuse, alors même qu’il ne s’agit généralement que d’un “deal”, autrement dit de prostitution. A cette différence près qu’il n’y avait pas, dans le cas présent, de contrepartie financière et que TELE semblait tout autant intéressée par notre relation que je l’étais et que je ne percevais chez elle aucune concupiscence. Ce qui était la réalité puisque, comme on va le voir, sa seule motivation était, finalement, la vengeance.
Nos retrouvailles, à Baltimore, se déroulèrent comme dans une sit-com américaine, l’affectation en moins et le désir physique en plus. Je voulais à tout prix ignorer ce qui la poussait à me revoir, moi, un homme de cinquante ans qui, même si la vie m’avait préservé d’un certain délabrement physique, ne pouvait en tout cas entrer en concurrence avec des hommes de sa génération. Mais, à ce moment-là, je ne cherchais pas à comprendre. Je ressentais - à la différence de toutes les relations, sexuelles ou non, que j’avais entretenues des années durant avec des femmes de rencontre - une émotion qui me laissait penser que je m’étais mis à vivre quelque chose de totalement différent, quelque chose qui allait changer ma vie et l’infléchir, dans un sens positif ou négatif, mais en tout cas lui donner une autre dimension.
C’est pourquoi je souscrivis sans me poser la moindre question à son projet de nous retirer pendant quelques jours dans cette maison isolée qu’elle disait posséder au Canada. Nous rejoignîmes Grand Rapids en avion, et là, louâmes un véhicule tout terrain. Nous mîmes deux jours entiers, sans rencontrer âme qui vive, pour rejoindre une habitation complètement isolée au milieu d’une forêt de sapins aux teintes sombres. Il s’agissait d’une maison faite de rondins de bois, au toit recouvert de mousse, qui, malgré une apparence presque “végétale” qui lui permettait de se fondre dans l’environnement, possédait tout le confort ainsi que des vivres pour plusieurs mois.
Les premiers jours se déroulèrent comme je l’avais prévu : nous ne sortîmes quasiment pas de la chambre, sinon pour nous faire à manger, ou encore prendre des bains dans le jacuzzi. Puis, un matin, nous décidâmes de nous habiller et d’aller faire une promenade le long du lac. Le brouillard s’était levé et le soleil brillait. Nous commençâmes de marcher, en silence. Je tenais TELE par le cou, serrée contre moi. Au bout d’un moment, je ne sais pas pourquoi, je me sentis obligé de lui dire que je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait, pourquoi une femme comme elle entretenait une liaison avec un type comme moi, liaison qui - je le soulignais, en espérant intensément qu’elle me démentirait - ne pouvait être qu’éphémère. J’ajoutais que je ne pouvais rien lui donner d’autre, en échange de sa jeunesse et de sa beauté, que l’attachement que je lui portais. Je n’osais prononcer le mot “amour”, ne sachant plus ce qu’il représentait pour moi et ce qu’il pouvait représenter pour elle, et redoutant de donner à ma déclaration un caractère trop emphatique.
Je la sentis brusquement intimidée, ce qui me surprit parce que depuis notre rencontre c’est plutôt moi qui étais intimidé et qui m’étonnais jour après jour de l’aplomb avec lequel elle semblait mener son existence. Nous ne nous étions guère, jusqu’alors, “racontés”, nous limitant : elle, à se dire héritière d’une dynastie de riches béqués (les Saint-Loup), ayant choisi de quitter la Martinique, de venir faire ses études aux Etats-Unis, et de rentrer dans une multinationale comme conseiller juridique ; moi, à prétendre avoir perdu très tôt mes parents, avoir été placé dans un orphelinat du nord de la France et avoir finalement été adopté par un couple d’américains que le fait de ne pas pouvoir avoir d’enfant avait rendu neurasthéniques. Formé à l’école de Pierre et de Marcia, je n’avais aucune difficulté à m’inventer un passé, et ce en fonction de l’interlocuteur du moment. Ceci étant, je n’étais même pas certain que TELE fût dupe de cette histoire mais peu m’importait, à ce moment-là, qu’elle me croie ou non.
Elle me dit qu’elle s’apprêtait à me révéler quelque chose, que le moment était venu de me le dire, mais qu’elle préférait le faire quand nous serions de retour à la maison. Je respectais son souhait, non sans être pris d’une forte angoisse à l’idée qu’il me faudrait attendre encore quelque temps pour connaître la vérité, une vérité qui, j’en avais le pressentiment, mettrait un terme à notre relation.
Revenu à la maison, nous fîmes du feu et nous mangeâmes quelques saucisses que nous fîmes griller au dessus des braises, agrémentées de pommes de terre cuites sous la cendre et d’un vin de Californie. J’attendais, silencieusement, qu’elle se mette à parler mais rien ne vint. L’après midi, je sortis couper du bois, puis je rentrai au coucher du soleil. Je trouvai TELE en train de lire, étendue sur le canapé, devant le feu qui s’épuisait. Je fis une flambée, ce qui éclaira la pièce et me permit de voir dans ses yeux une lueur presque maléfique et qui en tout cas n’avait plus rien d’humain. Cela me paralysa. Je ne pouvais dire quoi que ce soit et j’avais en même temps le pressentiment que quelque chose allait se passer, mais quoi?... Je décidai alors d’aller prendre un bain et la laissai devant le feu, ce que je n’aurais jamais dû faire.
J’avais mis un CD : la sonate en si mineur de Liszt, jouée par une pianiste dont on disait qu’elle avait perdu sa sérénité du jour où elle l’avait enregistrée parce que l’ingénieur du son avait réalisé le montage final, sans son accord, en aboutant les 366 premières mesures issues d’une première prise aux 394 autres issues d’une seconde prise. Sa notoriété s’étant construite à partir de cet enregistrement, elle estimait avoir définitivement berné son public et dès lors ne plus pouvoir se produire en récital. Quoi qu’il en fût de ce montage, c’était magnifique. La pianiste en était arrivée au fugato lorsque, soudain, je n’entendis plus le son du piano. Il y eut un silence assez court, puis ce fut la voix de TELE, mais une voix artificielle, comme retransmise par un haut-parleur. Je l’appelai, de mon bain où je trempais maintenant depuis une demi heure, mais elle ne répondit pas. Je sortis de l’eau, m’enveloppai dans un peignoir et entrai dans la chambre. Un petit combiné télévision/magnétoscope avait été installé, sur un fauteuil, au pied du lit. Il était allumé et l’on pouvait voir, à l’écran, TELE, de face, qui parlait. Je devrais dire : qui me parlait, car manifestement elle s’adressait à moi. J’étais tellement fasciné par ce que j’entendais que je ne pris même pas la peine de regarder par la fenêtre, ce qui m’aurait permis de constater que le véhicule tout terrain n’était plus là et que TELE était partie. Je m’assis au bord du lit et commençai d’écouter ce qu’elle disait. A la nature de ses vêtements - des vêtements d’été - j’en déduisis que l’enregistrement avait déjà quelques mois. Je fus d’abord effaré par ce qu’elle me révélait, mais bientôt de plus en plus attentif au fur et à mesure que son récit se déroulait et que je devenais à même, par les éléments du puzzle qu’elle me livrait à propos de sa propre vie, de reconstituer la seconde partie de la mienne.
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La cassette vidéo ayant été détruite au moment où, après sa lecture, je tentai de la retirer de l’appareil, je vais essayer d’en restituer le contenu. Voici la transcription - que je souhaite mettre à la première personne du singulier - du récit de TELE.
LES AVENTURES DE TELEMAQUE
“Aimée de Saint-Loup n’est pas mon vrai nom. C’est un nom d’emprunt. En fait, je m’appelle Télémaque. Télémaque Gill. Dorothy Gill était ma mère - je dis était parce qu’elle est morte - et toi, tu es mon père.
Je suis né sept mois après que tu sois parti, après que tu aies abandonné ma mère. Je suis né garçon, on peut donc dire que tu as d’abord eu un fils, mais ce fils n’existe plus. Je suis une femme maintenant. Sache que tout ce qui a à voir avec les hommes, avec la masculinité, me répugne. Je n’ai qu’un seul ennemi, à ce jour, c’est l’Homme. Je pourrais même dire : tous les hommes.
On m’a toujours appelé “TELE” et les gens qui me connaissent bien continuent de le faire, ça ne me dérange pas, c’est impersonnel. Et puis, au fond, ça me plaît d’être désignée par ce préfixe grec qui signifie à la fois : la fin et l’éloignement. Je me suis éloignée définitivement de mon sexe d’origine. Je le renie complètement. La décision que j’ai prise un jour d’en changer ne repose pas tant sur l’éventuelle fascination que pouvait représenter pour moi la féminité - ce qui n’a jamais été le cas - que sur le besoin viscéral que je ressentais de faire mienne la cause des femmes. Je vais y venir, ne t’impatiente pas.
Tu auras sans doute deviné pourquoi je m’appelle Télémaque. Toujours friand de références littéraires et mythologiques, Malcolm n’a pu s’empêcher d’imposer à ma mère - ce qu’il avait déjà fait à propos de Marc et d’Aurélia - ce prénom, eu égard à ton second prénom et à ce que ta vie errante était en mesure de lui évoquer. Depuis Homère, il n’est pas le premier à avoir repris pour son propre compte certaines caractéristiques de l’Odyssée, avec ce besoin tellement humain de vouloir gonfler jusqu’à la dimension du mythe la plus banale des histoires, car même si mon histoire - notre histoire - peut te paraître incroyable, elle n’est que l’histoire en minuscule de ce que vivent les hommes et les femmes de ce monde, l’histoire d’une incompréhension, d’une guerre sans merci, d’une lutte de tous les instants qui se terminera un jour par la suppression définitive de l’un des deux sexes. Il n’y en a plus pour longtemps et je vais te dire pourquoi. Mais avant, laisse moi te raconter quelle a été ma vie jusqu’à aujourd’hui.
Je n’aurais jamais dû naître, ma mère ayant voulu mettre fin à ses jours alors même qu’elle venait d’apprendre qu’elle était enceinte. Elle était certaine, avait-elle dit à son frère, que tu ne viendrais jamais la rechercher. On la retrouva, un jour, dans la montagne, après une fugue de plusieurs jours, déshydratée, piquée par les insectes, mordue par les bêtes, délirant et demandant qu’on la laisse mourir. En même temps, elle ne voulait pas avorter, quand bien même Malcolm lui aurait payé l’avortement. Alors, je suis né. J’étais paraît-il un beau garçon, qui n’avait pas eu à souffrir de la fugue de ma mère dans la montagne, et qui poussait bien. Ma mère s’occupa de moi, me nourrit convenablement. Mais, alors que je n’avais pas encore deux ans, elle recommença à se rendre au débarcadère, à suivre les hommes seuls qui faisaient escale dans l’île et à se donner à eux, jusqu’au jour où elle se fit violer alors qu’elle revenait, bredouille, en pleine nuit, jusqu’à la maison. Sa santé mentale, déjà fragile, n’y résista pas. Elle resta cloîtrée, ne voulut plus voir personne, même le médecin qu’elle connaissait depuis toujours et en qui elle avait confiance. Elle restait au lit, ne s’occupait plus de rien, ni de moi, ni de Marc, ni d’Aurelia. Malcolm finit par la faire hospitaliser, ce qui donna lieu à des crises d’hystérie dont je garde un vague souvenir, sans doute le plus ancien : ma mère hurlant et se roulant par terre, la robe relevée sur le sexe, tentant d’échapper aux infirmiers qui voulaient lui faire une injection, puis son départ dans une ambulance, attachée au brancard par des cordes. Plus tard, je la reverrai, errant dans les couloirs de l’hôpital, annihilée par le traitement qu’on lui donnait, incapable de me reconnaître et de me manifester le moindre intérêt. Pour moi, elle était déjà morte. Ce n’est que trois années plus tard, je devais avoir sept ans, qu’elle mit fin à ses jours en se pendant avec une ceinture à une patère. Ce fut presque pour moi un soulagement car l’enterrement, au contraire des scènes d’hystérie qui avaient précédé, se déroula dans le calme et me permit de conserver d’elle l’image de son visage apaisé, enfin libéré de la souffrance que les hommes lui avaient infligée. C’est exactement au moment où les premières pelletées de terre commencèrent de recouvrir le cercueil que je pris la résolution de la venger, et c’est cette résolution qui m’a fait vivre jusqu’à aujourd’hui et qui a fait que je t’ai rejoint pour accomplir enfin cette vengeance.
Malcolm s’est occupé de moi, au début, je ne peux donc pas complètement lui reprocher de m’avoir lui aussi abandonné. Mais je n’étais pas son enfant. Sa progéniture, c’était mes demi frère et soeur. Tout du moins était-il persuadé qu’il en était le père et leur réservait-il son intérêt et son amour. Moi, j’étais ton enfant, avec tout ce que cela comportait de rappel permanent de l’abandon dans lequel tu nous avais laissées, moi et ma mère. Malcolm s’occupait de moi en ce sens qu’il me donnait à manger, m’habillait, s’employait à m’éduquer, mais tout dans son comportement me démontrait, jour après jour, que je ne serais jamais qu’un avatar malheureux, que le témoignage vivant de ce que la folie de sa soeur avait engendré : un foetus qui avait survécu mais qui aurait pu tout autant finir dans une cuvette de WC à la satisfaction générale, car, dans l’île, j’étais connu comme le bâtard, le métis, qui rappelait à toute la population que la communauté noire n’était et ne serait jamais respectée comme elle devrait l’être.
Malgré la terreur dans laquelle m’avait plongé le départ de ma mère à l’asile je réussis, je ne sais trop comment, à continuer de me rendre à l’école et à étudier, aidé en cela et sans doute davantage que mes camarades de classe par Malcolm. Mais le malheur avait déjà fait de moi un être maudit qu’aucune réussite scolaire, aucun désir de s’intégrer à la communauté qui l’entourait ne pouvaient exonérer de la lourdeur de son destin. La seule personne qui m’ouvrit sa porte, sans me rejeter, ce fut Eunice, la vieille femme qui demeurait sur les flancs du volcan et qui, en souvenir de ma mère et parce qu’aucun autre enfant ne voulait s’aventurer à la rencontrer, tint à me transmettre son enseignement, voire même ses pouvoirs. Dès que je fus en mesure de me débrouiller, de m’orienter dans la forêt, je me risquai du côté de sa cabane, prenant bien soin de me faire remarquer, jusqu’à ce qu’elle m’invite à entrer, découvre qui j’étais, et me prenne en sympathie. Ma filiation particulière et mon métissage (une mère antillaise et folle, un père français et aventurier) eurent l’heur de l’intéresser, comme si, à l’instar d’un albinisme ou d’une déformation corporelle, cela eût pu me donner des pouvoirs particuliers. Elle déchanta : je me montrai particulièrement inapte en matière de magie et de cartomancie ; renversant les fioles, me trompant dans la préparation des décoctions et l’invocation des esprits. D’ailleurs je ne croyais guère à ces manigances, me doutant bien, déjà à l’époque, que le pouvoir des sorciers ne repose que sur la suggestion et non sur l’action proprement dite de principes soi-disant actifs. Il ne me fut pas difficile de comprendre que l’influence qu’avait Eunice sur les habitants de l’île, de près comme de loin, ne reposait que sur le fait d’informer la ou les victimes qu’elles étaient l’objet de ses manoeuvres. La préparation des médecines et autres potions et l’utilisation de formules propitiatoires n’avaient alors pour but que d’asseoir sa crédibilité.
La vieille femme concevait, même si elle s’en défendait, une haine inextinguible envers les hommes. Pas les femmes, les hommes. (Sans doute était-ce dû à son ancien métier de prostituée.) Son choix de demeurer à l’écart, dans la forêt, sous le volcan, au risque de subir les conséquences d’une éventuelle éruption, participait sans doute davantage de sa misandrie foncière que d’un désir prononcé pour la pratique des sciences occultes. Elle me donnait d’ailleurs l’impression de s’être glissée dans ce personnage - la sorcière - que les autres lui renvoyaient d’elle-même presque à son corps défendant, et de s’être donc vue obligée d’en adopter petit à petit le mode d’existence alors même qu’elle aurait pu couler une vie tranquille en l’absence de toute pression extérieure. En tout cas ne put-elle s’empêcher d’exercer sur le jeune garçon que j’étais une influence considérable, dans la mesure où elle s’employa à gommer chez moi toute envie de ressembler aux autres garçons et plus tard aux hommes que je voyais évoluer autour de moi. Cette action pernicieuse vint s’ajouter au ressentiment qui m’habitait et qui était entretenu insidieusement, d’un autre côté, par Malcolm, lequel ne tenait sur toi, Odhysséas, qu’un discours négatif et me donnait de l’homme une image sans cesse négative en tenant justement ce discours. Il ne se rendait pas compte, ce pauvre Malcolm, que si quelqu’un devait avoir ce type de discours sur toi, ce ne pouvait être que moi, seulement moi et personne d’autre.
La misandrie profonde qui me fut inculquée, dès mon plus jeune âge, et qui se renforça au fil des ans, lentement mais sûrement, ne m’empêcha nullement de continuer d’entretenir avec les autres jeunes garçons - camarades de classe ou de jeux - des relations empreintes de tout ce qui constitue habituellement les relations de camaraderie chez l’enfant : sociabilité, compétition, gentillesse, mesquinerie, altruisme, méchanceté... bref, j’appris très tôt à “jouer le jeu”, à faire “comme si” je faisais moi aussi partie de leur groupe. Mais tout, au fond de moi, me disait que je n’avais vraiment rien de commun avec eux, les jeunes enfants mâles - ces sortes de jeunes chiots idiots, irréfléchis, butés, vantards, maladroits, couards, paresseux... - et que seul le fait qu’on soit de sexe féminin - représentatif de la douceur, de la tranquillité, de la bonté, du partage, de la ténacité - pouvait justifier qu’on ait envie de vivre.
J’appris à te détester, et tous les hommes à travers toi. Eunice me confectionna une sorte de petit autel en bois d’ébène où je me livrai à toutes sortes de “messes noires” servies à ton seul usage. J’avais trouvé, en soulevant une latte de parquet de la maison, une photo d’identité te représentant et que ma mère avait certainement dû cacher là. Je m’en servis pour toutes sortes de manipulations, tant et si bien que tu ne fus plus bientôt reconnaissable tant les piqûres d’épingles et autres chauffages au briquet donnèrent au papier l’allure d’un timbre poste martyrisé. Je ne sais pas si cela fut efficace mais, en tout cas, cela me permit de commencer d’exercer mon art.
Les années passèrent ainsi, apparemment insouciantes pour les adultes qui me regardaient évoluer et m’instruire. J’entretenais de bonnes relations avec Malcolm, avec Marc et Aurelia, avec mes camarades de classe, et ce même si les parents de ces derniers faisaient tout pour que je sois perçu comme le mouton noir de la communauté. Certes, les quolibets relatifs au fait que je sois métis et bâtard m’atteignaient à chaque fois comme autant de coups de fouet qui m’auraient cinglé l’épiderme, mais je prenais sur moi pour n’en rien laisser paraître car je savais qu’un jour ou l’autre c’est moi qui aurais le dessus. J’apprenais bien à l’école. Malcolm nous enseignait, à moi comme à Marc et à Aurélia, le français et les langues mortes. Rapidement nous décrochâmes tous les prix, au point que nous réussîmes à concentrer sur nous, les trois enfants, aussi bien l’estime et le respect que l’envie et la haine. Marc et Aurelia étaient faits sur le même modèle : des enfants sages et studieux que l’éducation de leur mère avait transformés en personnages angéliques. Ils avaient terriblement souffert de l’internement puis de la mort de Dorothy mais s’en étaient finalement remis, entre autres grâce à l’aide d’un pasteur, le révérend Hobbes, qui les avaient pris sous sa protection mais qui par contre s’était totalement désintéressé de mon sort. Je m’en fichais et préférais aller retrouver Eunice, avec déjà la satisfaction exquise d’annuler l’oeuvre de Dieu par la fréquentation du Diable.
Le salaire de Malcolm suffisait à notre subsistance à tous et nous n’aurions pu prétendre être pauvres. Pour autant, nous étions obligés de tout compter et aucune possibilité ne nous était offerte de nous octroyer le moindre écart, que ce fût une friandise, un tour de manège ou une place de cinéma. Nous avions juste de quoi manger, nous habiller et acheter les livres de classe. Pas une fois, jusqu’à l’âge de quatorze ans, je n’eus l’occasion de quitter Sainte-Lucie. Le monde se résumait pour moi à cette petite île aux plages noires et aux montagnes en pain de sucre, entourées de nuées, et qui plongeaient dans la mer. C’était une manière de prison, un lieu qui pouvait instantanément, en fonction de la couleur du ciel, me donner l’impression de vivre dans l’univers paradisiaque d’un peintre naïf ou bien dans une toile inquiétante de William Blake. Notre semi pauvreté m’amena donc à tenter de me faire quelque argent par le biais de services rendus ici ou là, à des commerçants, à des pêcheurs, à des prostituées qui exerçaient autour du port. Cela me donna l’occasion d’entrer en contact avec de jeunes délinquants qui m’initièrent à leurs combines, lesquelles combines se révélèrent d’une cruauté progressivement insoutenable. J’aurais pu m’éloigner d’eux mais quelque chose m’en empêchait, comme si je devenais fasciné petit à petit par ce que je découvrais de l’âme humaine, et plus particulièrement celle du petit d’homme, et donc finalement de l’homme ; car, bien entendu, il n’y avait aucune fille parmi eux. Je m’arrangeais pour ne jamais participer activement à leurs délits mais pour seulement y assister et ne pas me faire pincer. Au début, je fus témoin de vols à l’arraché commis sur des vieilles qui avaient l’imprudence de rentrer seules chez elles, de passages à tabac d’ivrognes, de violences sexuelles sur des adolescentes terrorisées. Ils agissaient le plus souvent masqués, le visage dissimulé par des tissus enroulés autour de la tête, mais la population n’était pas nombreuse et les autorités avaient vite fait de mettre la main sur les auteurs des faits, ou du moins sur ceux de la bande qui se vantaient un peu trop des forfaits qu’ils avaient commis. Je fus ainsi témoin de faits de plus en plus sordides, de plus en plus violents, jusqu’à ce que cela atteignisse un jour l’horreur et me conforte dans l’opinion que je me faisais des hommes.
Un dimanche, j’étais allé les rejoindre sur une des plages de la côte est de l’île, particulièrement difficile d’accès par la terre. Rien ne se passait. Le temps extrêmement lourd et le ciel bas aidant, nous étions tous à la fois amollis et particulièrement vigilants, comme si le désoeuvrement et l’attente d’un improbable événement avaient aiguisé en nous la volonté d’effectuer un acte unique, irréparable, qu’aucun adulte sur cette île n’aurait pu imaginer. L’occasion nous en fut donnée en la personne d’un véliplanchiste étranger, manifestement nord-américain au vu de son accoutrement, qui vint accoster dans l’anse voisine de celle où nous nous étions rassemblés. Nous avions tous vu la voile grandir depuis le large, progressivement, au fur et à mesure que l’homme se rapprochait du rivage, puis disparaître derrière l’éperon rocheux qui séparait les deux plages. Nous nous approchâmes, discrètement, et regardâmes l’homme tirer sa planche sur le sable. C’était le prototype du jeune américain resplendissant de santé : le corps parfait, le visage carré qu’encadrait une chevelure blonde et ondulée. Parmi les membres de la bande, certains retinrent leur souffle et d’autres ricanèrent quand ils le virent retirer son bermuda et s’allonger, complètement nu, sur le sable gris. J’ai pensé, après, que si l’américain ne s’était pas mis nu il ne se serait peut-être rien passé car il était évident que cette nudité avait déclenché quelque chose parmi les membres de la bande : d’une part le sentiment qu’il s’agissait d’une provocation dirigée contre eux, d’autre part le fait que la nudité conférait au corps de cet homme blanc les caractéristiques d’une proie purement animale, autrement dit un simple morceau de viande.
Pressentant qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire, je restai derrière l’éperon rocheux, en observateur, pour ne rien manquer du spectacle. La violence me semblait inévitable. Je vis descendre les adolescents jusqu’au niveau du nouvel arrivant, lequel se redressa en entendant des pas sur le sable et fit mine de vouloir remettre son bermuda. Mais il n’en eut pas le temps. Il devait avoir une vingtaine d’années, était de corpulence moyenne. L’assaut donné par la quinzaine d’adolescents surexcités et ne cherchant qu’à en découdre suffit à le maîtriser en quelques instants. Il était maintenu de toutes part et ne pouvait bouger. Ses hurlements furent très vite étouffés, les adolescents ayant entrepris de lui couper les parties génitales avec un couteau et de les lui enfourner dans la gorge. L’un d’eux se mit alors à le sodomiser, d’abord avec son sexe puis au moyen d’une branche noueuse qu’il trouva sur la plage. Deux autres s’employèrent à lui extraire les globes oculaires des orbites, avec un petit canif. Ce fut le signal de la curée : les plus âgés commencèrent à larder son corps de coups de couteau et à tenter de rentrer leur sexe par les orifices ainsi créés, les plus jeunes se contentant de mordre à pleines dents dans sa chair. Cela dura quelques minutes avant que j’assiste à une sorte de décrue de l’excitation ambiante et à un démantèlement de la bande dont les membres s’écartèrent progressivement du corps désormais sans vie. On pouvait voir le sable absorber comme buvard le sang qui s’écoulait. Les adolescents allèrent tous se laver dans la mer de ce sang qui les recouvrait puis revinrent sur la plage, et demeurèrent loin du corps disloqué. Certains s’approchaient du wind-surf, mais craintivement, comme si l’objet aurait pu soudainement s’animer et se venger sur eux de ce qu’ils venaient de faire à son propriétaire.
Au bout d’un moment, les plus âgés se levèrent et se mirent à rassembler tout le bois mort qu’ils pouvaient trouver sur la plage et alentour. Je ne comprenais pas encore ce qu’ils préparaient. Ils creusèrent un grand trou dans le sable, y placèrent le bois et y mirent le feu. Puis, quand il y eut suffisamment de braises, il traînèrent le corps de l’homme et le posèrent dessus. Mais ça n’était pas fini : il ne s’agissait pas d’une crémation mais d’un acte purement culinaire puisque aussi bien, lorsque le corps commença d’être “cuit”, certains parmi les garçons qui s’occupaient de cette “cuisson” commencèrent à en découper des morceaux et à les manger. Progressivement, les plus jeunes, les yeux écarquillés à la fois par le dégoût et par l’excitation, s’approchèrent et goûtèrent eux aussi à la viande humaine. Petit à petit, tout le monde participa au festin. A la fin, le squelette était entièrement nettoyé et les viscères jetés aux poissons. Le feu fut alors nourri de nouveau, attisé, pour que les os arrivent à se consumer et qu’il ne reste rien que de la cendre. Puis on éteignit le feu avec de grandes quantités d’eau et l’on se mit à piler avec des galets les quelques os qui restaient. Enfin, il n’y eut plus qu’une sorte de poudre blanche et grise qu’on mêla au sable et à la mer. Hormis le wind-surf et le bermuda, il n’y avait plus aucun indice qui aurait permis de penser que trois heures auparavant l’homme qui était venu jusque sur cette plage en planche à voile avait été bel et bien consommé et ses restes transformés en quelques grammes de carbone. Le chef de la bande tira la planche à voile dans la mer jusqu’à ce que des courants l’attirent au large. Ce fut tout.
Seulement alors, je pris conscience que j’avais assisté à une scène de cannibalisme. Le mot franchit mes lèvres et c’est à ce moment précis que le sentiment de l’horreur la plus absolue se répandit en moi et que je pris la décision - exactement à ce moment-là, je m‘en souviens parfaitement - de renier définitivement mon sexe et de devenir une femme. J’avais déjà lu, dans l’Encyclopedia Britannica, l’article sur le transsexualisme et je savais qu’il était possible de changer de sexe. Tout en courant à travers la forêt de cocotiers et en m’épuisant à retrouver le chemin qui menait jusqu’à la route de terre, je jurai d’y arriver, de faire tout mon possible pour abandonner toutes les caractéristiques de la masculinité et me transformer en une sorte de déesse de la Paix Universelle, une vestale que jamais rien ne pourrait souiller et dont la vie serait consacrée seulement et uniquement à l’Amour et à la Bonté.
De retour à la maison, je ne dis mot de ce à quoi j’avais assisté, sachant que mon statut de bâtard et de métis m’avait définitivement voué à ne pas être crédible. Je retournai à l’école et travaillai de plus belle, me disant que s’il y avait une seule voie pour accéder à la liberté et à un certain pouvoir, c’était bien celle des études. C’est aussi à partir de ce jour que je décidai d’agir concrètement sur mon organisme pour le transformer en celui d’une femme. Je commençai d’examiner mon corps, sur toutes les coutures, et de réfléchir à ce que je pourrais moi-même changer. C’est ainsi que je me mis à me raser, la nuit, dans la salle de bains, à l’insu de tous ; que je m’employai à plaquer mon sexe contre mon pubis et à tirer sur mes tétons, tous les jours, pendant au moins vingt minutes, jusqu’à me faire mal. Conscient du scandale que ma transformation pourrait provoquer autour de moi, sinon à la maison mais à coup sûr à l’école ou dans la rue, je me limitai au début à ces manipulations corporelles, impatient d’être au jour où je pourrais enfin porter des vêtements féminins.
Dans la journée, je cessai de rôder du côté du port, là où avaient l’habitude de sévir ceux que je fréquentais jusqu’alors, et consacrai mon temps libre à rendre de menus services, cette fois tout à fait licites ; ainsi d’aller à la rencontre des plaisanciers, dans des embarcations de fortune fabriquées à l’aide de vieilles caisses de bois, et d’aider ces derniers en contrepartie de quelques dollars à mouiller et à disposer leur ancre de telle sorte qu’elle ne ripe pas, ou encore de nettoyer la coque de leur yacht. Il y avait une sérieuse concurrence et les candidats à ce genre de travail ne se faisaient aucuns cadeaux. Ainsi n’était-il pas rare d’assister à des “batailles navales”, à coups de pagaies, jusqu’à ce que l’un des protagonistes finisse par tomber à l’eau, le vainqueur ayant alors le droit de recueillir une ancre dans son frêle esquif et d’aller la larguer à l’endroit le plus propice, parfois au risque d’être emporté avec elle jusqu’au fond. Je faisais cela pour l’argent mais aussi dans l’espoir de tomber un jour sur toi, cette dernière occurrence ne survenant évidemment jamais. Alors je me contentais de l’argent que j’en retirais, en me disant que notre heure à tous les deux viendrait bien assez tôt.
J’allais avoir quatorze ans quand, le 9 novembre 1989 - je m’en souviens parce que c’était le jour de la chute du mur de Berlin et que personne à Sainte-Lucie ne s’en souciait, exceptés les vieux - je me retrouvai seul de tous les adolescents à me faire ballotter dans ma caisse en bois, les bras et les jambes flottant dans l’eau, attendant l’éventuel voilier qui pourrait avoir besoin de mon aide. En fin d’après-midi, alors que je m’apprêtais à rentrer, je le vis s’approcher, ce bateau que j’attendais depuis si longtemps : un voilier blanc, effilé, si beau dans la lumière du soir que j’en fus ébloui et soudainement incapable de réagir et qu’il fallut que son capitaine m’interpelle avec force pour que je me mette réellement à faire ce qu’il me demandait. L’homme était seul à bord et me gratifia d’un pourboire généreux, mais sans me jeter le moindre regard.
Je rentrais chez moi en ne pensant qu’à une chose : ce bateau magnifique sur lequel j’imaginais qu’il devait être merveilleux d’explorer le Monde, comme toi-même l’avais fait. J’eus ce soir-là quelques difficultés pour trouver le sommeil. Le lendemain, je manquai l’école et retournai jusqu’au rivage où j’exerçais habituellement mes talents “d’ancrier”. Le bateau était toujours là, exactement à la même place, ce dont je retirai une certaine fierté. Je pagayai jusqu’à ses abords et tentai d’attirer l’attention du capitaine. L’homme s’affairait à ranger le pont de son bateau et ne prêtait toujours aucune attention à moi. Au bout d’un moment, n’en pouvant plus, je me mis à lui parler en anglais, puis en français car il ne répondait pas. C’est alors qu’il se redressa et m’invectiva dans une langue qui m’était inconnue. Je ne me décourageai pas et continuai de lui parler en anglais. Impressionné - c’est du moins ce qu’il me révéla par la suite - par ma ténacité, il consentit à me répondre dans cette langue et, finalement, m’invita à monter à bord et à boire quelque chose avec lui. Il s’avéra qu’il faisait le même métier que toi. C’est ainsi que je fis la connaissance de Deszo Bolgar, un marin hongrois qui écumait les mers chaudes et copulait avec tous les spécimens du sexe féminin qui prenaient le risque de pénétrer dans son champ visuel ; ce qu’on appelle plus communément un “tombeur”. Il représentait la quintessence de la virilité : quelque chose de massif, de clos, de puissant, pour l’instant calme et sans agressivité mais qui aurait pu aussi bien s’animer, se mettre à rugir et tout dévaster alentour. Lorsqu’il me proposa de venir prendre un verre avec lui, il le fit d’une voix extraordinairement sombre et calme. Pas de cette voix travaillée dans le rauque et le bourru dont les hommes peu sûrs d’eux usent pour s’affirmer. Non, une voix j’oserais dire à l’intonation simple, exempte de toute prestance.
Âgé à l’époque de 34 ans, Deszo était doté d’une beauté que le fait de ne pas en être conscient rendait d’autant plus surnaturelle. Pour autant que je puisse remarquer cette beauté, que j’eusse bientôt quatorze ans et que j’eusse pris récemment la décision de devenir une femme, j’y demeurais insensible. Tout ce que je pouvais faire c’était de la remarquer. Si c’était bien un ange que j’avais vu arriver sur son bateau blanc, dans un coucher de soleil de carte postale, ce ne pouvait être que Lucifer, et je réussis à me persuader en quelques secondes qu’à défaut de t’avoir en face de moi je tenais là un ennemi de taille, tout du moins quelqu’un sur qui je pourrais très vite commencer d’exercer ma vengeance. C’était, comme on va le voir, bien présomptueux.
Deszo me posa beaucoup de questions, sur moi, sur ma “famille”, sur ce que j’attendais de la vie. Je ne me dérobai pas et répondis à chaque fois la vérité. Je sentais, au fur et à mesure que nous parlions, ou plutôt que je répondais à ses questions, que son intérêt s’éveillait et qu’il réfléchissait tout en parlant, comme si une idée avait germé dans sa tête et qu’il échafaudait un plan tout en continuant de me soutirer d’autres renseignements. Je compris, alors qu’il me posait des questions sur mes connaissances en matière de navigation, qu’il cherchait manifestement un équipier pour se libérer de certaines tâches. Il n’en fallut pas plus pour que je me mette à lui demander de me prendre avec lui sur son bateau et de me permettre de fuir une île qui était devenue pour moi synonyme de prison. Il me confirma qu’il y pensait, justement. Il me demanda aussi si j’espérais, ce faisant, te retrouver. Je ne démentis pas.
J’étais mineur et le fait de m’emmener avec lui pouvait lui créer de sérieux ennuis. Il insista pour descendre à terre et tout régler avec Malcolm. Je le suppliai de n’en rien faire, de larguer les amarres et d’appareiller sur le champ, mais il s’y refusa. Lorsque nous fûmes à la maison, il s’entretint avec Malcolm du projet qu’il avait me concernant et, contre toute attente, Malcolm accepta de me confier à lui sans la moindre contrepartie financière. J’interprétai aussitôt cela comme le désir qu’avait toujours eu Malcolm de se débarrasser de moi, de m’éloigner de Sainte-Lucie pour pouvoir se consacrer à ses enfants et uniquement à eux. J’étais l’objet d’un reniement à peine masqué. La proposition de Deszo était une aubaine qui permettait à Malcolm de tirer un trait presque définitif sur sa soeur et les conséquences de sa folie. Il ne voulait plus se consacrer désormais qu’à ses enfants et se retirer du Monde le jour où il pourrait constater qu’ils peuvent se débrouiller seuls. Je vis dans cette motivation quelque chose d’à la fois triste et lâche et l’excitation dans laquelle m’avait mis son accord à mon sujet fut gâchée par la déception de le lui voir donner aussi facilement.
Tout était en règle désormais et je pouvais partir. Je tins néanmoins à me rendre sur la tombe de ma mère et là, tout debout, le visage serré, les yeux secs, je jurai de nouveau que, quoi qu’il m’en coûte, je la vengerai. J’étais seul dans le petit cimetière protestant. Les cocotiers se balançaient mollement sous les alizés et de gros cumulus passaient au-dessus de ma tête en assombrissant pendant quelques instants les tombes alignées. Il y avait dans tout cela une ambiance de menace dont j’imaginais être à l’origine. Je souffrais, je crois, à cet instant, d’un accès de mégalomanie aiguë.
Lorsque je me retrouvai seul à la barre et les yeux écarquillés alternativement sur l’horizon et le compas, caressé par la brise, maintenant le voilier de Deszo avec quelques degrés de gîte pendant que lui-même pliait des voiles à la proue, j’eus envie de hurler tellement mon plaisir était intense. Le mur qui m’avait retenu jusque là dans cette île funeste s’était écroulé et je pouvais partir droit devant moi, vers l’inconnu, vers les étendues glacées de l’Antarctique, les immenses forêts de Sibérie, la cordillère des Andes, l’océan de sable du Sahara, bref tous ces lieux mythiques dont j’avais entendu parler pendant les cours de géographie et qui avaient en commun de paraître infinis. Je pensai que mon apprentissage de marin n’allait durer qu’un temps et que je fausserais compagnie à Deszo dès que l’occasion m’en serait donnée. En fait, Deszo veillait sur moi comme il aurait veillé sur son chien. Je n’eus de liberté, et encore, que dans l’espace réduit du bateau. Dès que nous étions à terre, pressentant peut-être que je n’avais qu’une idée en tête à savoir fuguer, Deszo ne me quittait pas des yeux et aurait été capable de me ramener au bateau et de m’attacher au grand mat, en fond de cale, si j’avais manifesté le moindre signe d’insubordination. Le bateau se révéla pour moi une seconde prison, après celle qu’avait représenté Sainte-Lucie. Je décidai donc de mettre à profit le temps que je devrais passer sur ce bateau pour apprendre à naviguer, à parler et écrire correctement le français, et surtout à me transformer en femme. Cette dernière métamorphose, dont les prémices avaient eu lieu à Sainte-Lucie, se déroula comme prévu et, c’est ça qui est le plus incroyable, avec l’aide active de Deszo.
Deszo était, comme je l’ai déjà dit, ce que j’imaginais qu’un homme fût. (Malcolm m’étant toujours apparu comme une sorte d’individu asexué, plongé dans ses livres et que le monde environnant aurait fini par laisser indifférent). Il assouvissait ses envies comme il l’entendait et ne souffrait absolument aucune frustration. Il pouvait ainsi parcourir des centaines et des centaines de miles pour obtenir ce qu’il désirait : alcool, nourriture, tabac, femmes, pièces d’accastillage, instruments de musique... Tout lui était, également, indispensable, sans qu’on puisse d’ailleurs sérier cette énumération en fonction de l’importance respective de chaque élément. Ainsi était-il capable de faire passer la recherche de tel whisky ou de tel CD avant le fait d’aller retrouver telle femme avec laquelle il avait couché, à Papeete, à Bali ou à Salvador de Bahia. Ce comportement me confortait, jour après jour, dans l’idée que, même si Deszo n’était pas toi, vous étiez sans doute faits tous les deux sur le même modèle, et que Deszo laissait dans son sillage certainement autant de femmes bafouées, humiliées, que toi-même avait pu le faire. Jour après jour, ou plutôt nuit après nuit - car c’était toujours avant de me coucher que je fomentais les plans de ma vengeance - mûrissait dans ma tête le déroulement de son assassinat puis de ma fuite.
Deszo avait une personnalité indéfinissable et aurait sans doute représenté une énigme pour les professionnels de l’âme humaine, lesquels se seraient alors empressés de dire, pour masquer leur incompétence, qu’il n’avait pas de personnalité. Quel que fût le côté par lequel on l’observait, il ne présentait aucune particularité, aucune “aspérité” du caractère ou du comportement. Il était fait d’un bloc. C’était une sorte de monolithe, inattaquable par quelque acide phénoménologique que ce soit, et qui se caractérisait avant tout par sa puissance vitale. Tout était démultiplié chez lui : sa vigueur, ses appétits, son adaptation à la nature environnante, l’acuité de ses sens, la quantité d’urine qu’il rejetait à chaque miction et la longueur de ses étrons. Il était capable de s’endormir ou de se réveiller quand il le souhaitait, de gérer ses forces avec une parfaite économie, de garder partout et en toutes circonstances sa sérénité. Même s’il n’était guère enclin à partager, il n’hésitait jamais à venir en aide à qui se trouvait en difficulté. J’aurais pu l’admirer, je le haïssais. Je t’imaginais exactement comme lui, inflexible, avançant dans l’existence comme une moissonneuse-batteuse, puissante, efficace, aveugle à la présence d’un nid d’oisillons entre les épis et qui le prend et le broie dans ses pales. Deszo paraissait insensible aux gens qui croisaient sa route, indifférent aux conséquences, bonnes ou mauvaises de ses actes, et ça, je ne pouvais pas le supporter.
Il m’apprit tant de choses qu’il serait trop long de les énumérer, les choses qu’un père apprend à son enfant et sans doute plus encore. Ce n’était pas tant de l’enseignement que la possibilité qui m’était donnée de partager son savoir, et cela, c’était inestimable. Toi, tu ne m’auras rien appris que la haine. Lui, il m’auras appris ce qu’est un homme, ce qu’est une femme, par le simple regard qu’il portait sur les femmes, puis qu’il se mettra à porter sur moi. Ah! les femmes... il en sera monté sur ce bateau... de toutes les races, de toutes les nationalités... au point que je m’habituerai très vite, à la demande de Deszo et pour ne pas le déranger, à dormir sur le pont, enroulé dans une voile. Il était pudique à propos du sexe et ne supportait pas que certaines femmes se mettent à hurler au moment de l’orgasme. A la différence de la plupart des hommes que n’intéressent que le dénombrement et la description de leurs aventures sexuelles, il n’évoquait jamais, que ce soit avec moi ou avec quelqu’un d’autre, sa sexualité, car pour lui il en était de la sexualité comme des autres fonctions corporelles : il ne voyait pas la nécessité d’en parler. Cela ne l’empêchait pas, cependant, de répondre à toutes mes questions, même celles qui pouvaient y avoir trait.
Nous revînmes à Sainte-Lucie un mois après mon départ, pour me faire faire un passeport, puis nous quittâmes définitivement la région, et Deszo mit le cap sur l’Amérique du Sud où l’attendaient des clients. Plus d’une année se déroula ainsi : j’appris la navigation et le français, je lus les livres écrits en anglais qui appartenaient à Deszo. Lui, continua de vivre comme avant, c’est à dire presque comme s’il avait été seul sur son bateau, ne paraissant prendre conscience de ma présence que lorsqu’il avait une tâche à me confier. Il ne me prenait pas pour son esclave, seulement j’avais l’impression de n’exister que pour moi et cela finissait par m’affecter. Et puis, au fur et à mesure que les mois passaient, mes projets (le tuer, me sauver, devenir une femme, te retrouver, venger ma mère) devenaient de plus en plus flous. Le Monde n’était pas les Antilles, et je ne voyais pas comment j’aurais pu tomber sur toi, comme ça, par hasard, dans un port du Chili, de l’Inde ou de la Chine, en sillonnant les océans, comment j’aurais pu me venger de tous les hommes, qui plus est en commençant par le seul (Deszo) auquel il m’aurait été difficile de reprocher quoi que ce soit. Quant à devenir une femme, même si je continuais de m’épiler en cachette, de tirer sur mes tétons et de plaquer ma verge contre mon pubis, je sentais que je le faisais avec moins de conviction qu’auparavant, que mon corps de toutes façons ne voulait rien savoir et se transformait jour après jour en celui d’un homme et que si rien ne se passait dans les mois qui venaient, je finirais par en abandonner le projet, voire même pourquoi pas calquer mon comportement sur celui de Deszo...
Un jour, alors que nous avions fait escale à Buenos-Aires pour débarquer un couple d’argentins, nous nous rendîmes chez l’une des “amies” de Deszo, une certaine Béatriz M. qui exerçait la pédiatrie dans un immeuble cossu du centre ville. Nous restâmes assis un moment dans la salle d’attente, couple incongru au milieu de mères et d’enfants jouant par terre, jusqu’à ce que Béatriz entrebâille la porte de son bureau, invite Deszo à entrer, lui chuchote quelques mots dans le creux de l’oreille avant de le renvoyer très vite, apparemment dans l’impossibilité de le garder plus longtemps. Cette femme était mariée et n’avait, comme il me le dira plus tard, aucune possibilité de le voir avant au moins trois jours. Jamais plus je ne verrai Deszo dans un tel état de frustration. Il marchait les poings dans les poches, les yeux rivés au trottoir à tel point qu’il percuta plusieurs fois d’autres piétons et que cela faillit même tourner à la bagarre. Je réussis à l’entraîner dans l’arrière salle d’un café où je lui commandai à dîner - il était incapable de savoir s’il avait faim ou non. C’est alors qu’il commença de boire, encore et encore, à tel point qu’il fut rapidement ivre et que le patron du café exigea de moi que je le fasse sortir. Notre retour au port de plaisance ne fut pas des plus aisés dans la mesure où Deszo tint à faire le tour des bars. Ce que je trouverai assez navrant dans la mesure où tout ce qu’il boira au cours de cette soirée sera régurgité sur la banquette arrière du taxi qui nous raccompagnera jusqu’au bateau.
A bord, je commençai par lui passer la tête sous l’eau, puis l’allongeai sur sa couchette où il s’endormit comme une masse. Je m’allongeai sur la mienne, le vague à l’âme, me disant que j’avais cette nuit-là tout loisir pour lui fausser compagnie, mais en même temps ne comprenant pas pourquoi je ne pouvais quitter ce bateau, qu’est-ce qui m’y retenait. Finalement, je m’endormis, moi aussi. Au milieu de la nuit, je fus réveillé par des sortes de gémissements. C’était Deszo qui rêvait. Je me levai pour aller boire un verre d’eau et m’approchai, par curiosité, de sa couchette. Il était en sueur, s’agitait et marmonnait des paroles incompréhensibles. Il était à ma merci : j’aurais pu facilement prendre un couteau et le lui enfoncer dans le coeur. Brusquement, il ouvrit les yeux et je vis l’éclat de son regard dans l’obscurité. De moi, il ne pouvait voir que l’ombre. Tout se passa très vite : il s’agrippa à moi, me fit rouler sur sa couchette et me plaqua sur le matelas de tout son poids. Je compris, alors qu’il me soufflait dans les oreilles, l’haleine chargée : “Béatriz... Béatriz...”, qu’il délirait et que ma situation devenait préoccupante. Mes essais pour me dégager ne firent que resserrer l’étau dans lequel il me tenait. J’étais terrorisé. Tout mon corps était tendu à l’extrême, comme une porte en verre qu’on aurait cherché à forcer. Lorsque, après qu’il ait mêlé sa langue à la mienne, m’ait pris la tête entre ses mains, brusquement, et m’ait obligé à lui faire une fellation, de manière saccadée, comme s’il se fût masturbé dans ma bouche, simplement, jusqu’à éjaculation, et que j’aie senti son sperme se répandre sous mon palais, je me précipitai en hoquetant jusqu’à l’évier et faillis m’étrangler à force de me gargariser, il se leva comme un somnambule, m’agrippa de nouveau et me ramena jusqu’à la couchette où il recommença. La troisième fois il me sodomisa et je me mis à hurler. Je l’entendais me dire, à l’oreille, presque tendrement : “Chttt... chttt... ma belle, chttt...”. La quatrième fois aussi, puis il s’endormit profondément, me laissant repartir, à quatre pattes, des filets de sang mêlés à de la merde glissant le long de mes cuisses. C’est la première des deux fois au cours de ma vie où j’eus envie de mourir.
J’allai m’allonger avec l’impression que je ne pourrais plus jamais me relever, que mon corps était en morceaux. Je ne pus dormir et regardai à travers le hublot les premières lueurs de l’aube éclairer les mâts des bateaux voisins, puis assistai beaucoup plus tard au réveil de Deszo. Il y eut d’abord comme des grognements, puis des jurons (il ne comprenait manifestement pas pourquoi son sexe et les draps qui recouvraient la couchette étaient sales), enfin des appels, de plus en plus forts : “Béatriz... Béatriz!...”. Il vint jusqu’à moi, qui le regardai les yeux grands ouverts, sans mot dire, allongé dans ma couchette, et sans doute ce regard que je fixai sur lui eut-il pour effet de lui rappeler ce qu’il s’était passé pendant la nuit car il se détourna brusquement, avec une grimace de dégoût et se lança dans un long soliloque en hongrois, intraduisible évidemment, mais dans lequel je crus repérer, au ton d’imprécation dont il usait, de la colère contre lui-même et peut-être aussi contre une force supérieure à lui et qui l’avait trompé. Il eut besoin de nettoyer le bateau de fond en comble. Quand il arriva à ma cabine et qu’il fut bien obligé de constater que je ne pouvais pas bouger, que j’étais malade et que si je m’avisais de vouloir me lever je tombais, il s’assit - c’était la première fois de la journée - au pied de ma couchette, saisit une vieille bouteille de rhum et commença de m’en frictionner la plante des pieds. Je savais qu’il n’évoquerait jamais ce qu’il s’était passé en pleine nuit et qu’il s’en voulait. L’incident était clos et nous n’en parlerions jamais.
Il ne pouvait se résoudre à faire appel à un médecin pour me soigner, Béatriz M. moins qu’aucun autre. Je restai donc au fond de ma couchette, plusieurs jours et plusieurs nuits, sans daigner manger et redoutant comme des séances de torture les moments où je devais déféquer. Deszo ne disait rien, moi non plus, mais je sentais que son premier sentiment de dégoût à mon égard avait rapidement fait place à de la compassion et qu’il s’employait désormais à me venir en aide. Il commença aussi à poser un regard différent sur moi. Ainsi, remarqua-t-il que je me rasais tout le corps et que mes tétons étaient rouges et endoloris, mais il ne fit aucun commentaire.
Un soir, après qu’il m’eût apporté de quoi manger et qu’il se fût réjouit de m’y voir toucher, je sentis qu’il était en mesure de m’écouter et que le moment était venu de tout lui dire. Je revins sur mes origines, mon enfance, mais cette fois en n’omettant rien : Eunice, la bande d’adolescents, l’épisode du “méchoui humain” sur la plage, enfin ce qui m’avait poussé à me faire embaucher par lui, à savoir non seulement le désir de te retrouver mais surtout celui de venger ma mère. J’allai encore plus loin dans les révélations et lui livrai le plan auquel j’avais pensé le concernant, plan qui me semblait de moins en moins probable car empêché par l’espèce de sympathie que j’avais commencé de développer à son endroit, avant que les viols ne remettent tout en question et ne fassent resurgir dans mon esprit l’idée de le tuer. Enfin, je lui fis part de mon désir de changer de sexe, de la haine que m’inspirait mon sexe et tous les hommes sur cette terre. Tout cela se bousculait dans ma tête sans que je sache véritablement où j’allais, ce que je cherchais en le lui disant. Ce soir-là, il ne dit rien. Il se contenta de m’écouter. Ce n’est que le lendemain, alors que je me levais pour la première fois depuis quatre jours et réussissais à me préparer du café, qu’il me répondit. Il me dit, en substance, 1° qu’il ne portait aucun jugement sur ce que je lui avais révélé car “ne porter aucun jugement” était ce qu’il s’était toujours imposé à l’égard d’autrui (ajoutant que tout le monde avait ses propres raisons pour agir, qu’il respectait les miennes comme celles de toute autre personne, etc), 2° qu’il comprenait mon ressentiment à l’encontre des hommes, 3° qu’il m’aiderait à aller jusqu’au bout de ce que je voulais, et ce indépendamment du résultat, 4° qu’il me tuerait sans aucun remords si je conservais envers lui la moindre inimitié. Un pacte tacite fut ainsi passé entre nous.
Avant d’aller à Punta del Este embarquer des clients, il tint à m’emmener voir un sexologue dont lui avait parlé Béatriz M. Le praticien me proposa de m’hospitaliser quelques jours pour un bilan. On me fit divers examens et un chirurgien m’examina longuement. J’eus droit aussi à un entretien avec un psychologue. Ce fut farce : je me retrouvai nez à nez avec un homme âgé d’une cinquantaine d’années, costume-cravate, alliance à l’annulaire gauche, efféminé comme j’en avais rarement vu, et qui s’efforçait de manière touchante d’adopter une sorte de “raideur” professionnelle et des manières viriles qui ne faisaient pas illusion plus d’une seconde. J’eus presque envie de lui dire de faire comme moi, mais je me ravisai, considérant que pour lui il était déjà bien tard. Mes réponses à ses questions - fausses évidemment car je n’allais pas lui dire tout de go que je changeais de sexe parce que j’étais entré en guerre avec le mien - eurent l’heur de le satisfaire. En fait, je me rendis compte très vite que cet entretien n’était qu’une formalité et que j’aurais pu répondre à la rigueur n’importe quoi aux questions posées. Lorsque je revis le sexologue, celui-ci me proposa de suivre un traitement hormonal avant d’envisager quelque intervention chirurgicale que ce soit. Enfin il tint à me rassurer quant au changement d’identité, ses services ayant l’habitude de s’occuper de tout, même de ça. Le seul problème était le prix, évidemment prohibitif. Deszo négocia pied à pied, et en vint même à proposer au praticien des séjours gratuits sur son bateau... Même si je ne pouvais que lui en savoir gré, je ne comprenais pas ce qui le poussait à faire tout cela pour moi.
Les douze mois qui suivirent, nous restâmes à naviguer le long de la côte est de l’Amérique du Sud, revenant régulièrement à Buenos-Aires pour consulter le sexologue et lui rendre compte des progrès du traitement. Mes seins se mirent à pousser, les tissus graisseux de mon corps se répartirent différemment, et même si ma voix “déraillait” encore quelque peu ou si je devais toujours me raser autant, il s’opérait une réelle transformation. Le médecin se montra satisfait du résultat. Je retournai ainsi le voir trois fois avant qu’il ne me propose, lors de la quatrième visite, l’opération de chirurgie plastique consistant à retirer mes testicules et mon pénis et à créer à la place un néo-vagin. J’acceptai avec enthousiasme.
Je revis le chirurgien qui m’avait déjà examiné et qui s’apprêtait à m’opérer. Il semblait passionné par son travail. Il passa deux heures à me montrer des planches anatomiques et des photographies d’interventions chirurgicales qu’il avait déjà dirigées. C’était terrifiant. Une nuit, je rêvai que l’intérieur de mon corps se déversait par un trou béant que l’on avait pratiqué au niveau de mon périnée ; je regardais, à la fois distraitement et avec terreur, mes viscères s’échapper en glissant jusque par terre et ma taille rétrécir à vue d’oeil. Je me découvrais, au finish, un profil tout à fait féminin et qui me plaisait beaucoup.
La date de l’opération fut fixée au 13 Juillet 1993, quatre jours après mes dix-huit ans. Pour exorciser toute poisse, j’avais exprès choisi le treizième jour du mois et bien m’en prit car l’opération se révéla un franc succès. A mon réveil, l’équipe chirurgicale au grand complet était autour de moi, Télémaque Gill, pour tout à la fois me congratuler et féliciter le chirurgien qui m’avait opérée. J’assistai de mon lit à une sorte de petite fête privée, avec la sensation d’être de trop, au point que je me demandai si je ne devais pas partir discrètement et laisser au milieu de mon lit d’hôpital, bien propres entre des gazes stériles, mon pénis, mes testicules, ainsi que mon périnée doté désormais d’un néo-vagin ; lequel néo-vagin était censé me permettre de remplir jusqu’au bout mes fonctions de “néo-femme”. Ceci eut-il un rapport avec cela? toujours est-il que le jour où se produisit ma transformation en femme le Japon fut victime, au niveau de la ville de Kobé, d’un tremblement de terre particulièrement dévastateur. Je peux dire que j’aurais presque souhaité que cela le fût.
Je profitai de ma convalescence pour commencer de lire “La Recherche du Temps perdu” et m’imaginai déjà, le regard égaré dans l’infini du plafond de la chambre, un destin à l’image de celui de la Princesse des Laumes ou de Madame Verdurin, toutes deux futures Duchesse de Guermantes. Sur ma lancée, je choisis sans aucune hésitation mon nouveau patronyme (Aimée de Saint-Loup), subodorant qu’il pourrait très bien passer pour appartenir à une vieille famille béké. Ce qui fut d’ailleurs le cas par la suite.
Deszo, que ces histoires de “découpage” et de “reconstitution” rebutaient, ne vint me voir qu’après mon complet rétablissement. Je sus, par l’intermédiaire des infirmières, qu’il avait pris de mes nouvelles mais qu’il ne voulait pas me parler par téléphone et qu’il attendait de le faire de visu. Lorsqu’il poussa la porte de ma chambre, un bouquet de fleurs dont il ne savait que faire passé sous le bras, je compris qu’il était peut-être encore plus ému que moi par nos retrouvailles et que c’est véritablement et finalement sous son regard que j’allais enfin devenir “Aimée”. Il m’appela d’emblée par mon nouveau prénom et, même s’il se montra peu disert, je devinai que quelque chose s’était passé dans son esprit, à mon sujet, peut-être encore plus définitif que l’opération que j’avais subie.
J’avais maintenant les cheveux longs que je coiffais en chignon, je n’étais presque plus obligée de me raser, ma voix s’était placée, et mes seins avaient acquis une forme normale. J’aurais pu désormais dire tout haut, en me regardant dans la glace, les mains jointes et remerciant Dieu, à l’instar de Notre-Dame des Fleurs : “Je suis heureuse!”, mais ne le pouvais pas, car Dieu avait voulu faire de moi l’instrument de sa vengeance. Le Destin était en marche et n’allait plus pouvoir s’arrêter.
L’attitude de Deszo avait radicalement changé. Autant il m’adressait la parole sans jamais me regarder du temps où je m’appelais encore Télémaque, autant il ne cessa de chercher mon regard dès lors que j’eus l’apparence d’Aimée. Je comprenais seulement maintenant ce qui l’avait poussé à m’accompagner dans cette entreprise, laquelle avait au départ une chance sur cent de réussir. Il me le confia d’ailleurs un jour, sans vergogne : je réunissais désormais les qualités “professionnelles” de Télémaque et celles davantage “privées” d’Aimée. Cela le satisfaisait pleinement. Il semblait avoir fait table rase des viols qu’il m’avait fait subir, comme si ceux-ci eussent concerné uniquement Télémaque, désormais mort, et se comportait avec moi comme un amoureux transi dans l’attente d’un signe de la jeune fille élue de son coeur. Pour ma part, même si mon attachement pour lui était de plus en plus fort - et pouvait même participer de ce qu’on appelle communément un sentiment amoureux - je ne pouvais pas oublier ces viols et demeurais rétive à toute idée d’avoir de nouveau des relations sexuelles avec lui. Je l’incitais à travailler au maximum de ses possibilités, les clients étant pour moi une manière de protection : tant qu’il y avait quelqu’un d’autre que nous à bord, j’étais persuadée d’être tranquille. Ce en quoi je me trompais.
Cette nouvelle vie qui s’offrait à moi ne m’empêchait nullement de remâcher mon projet : te retrouver et te faire payer ta dette. Je ne manquais ainsi jamais de me renseigner, dès que nous faisions escale, auprès de la capitainerie du port afin de savoir si toi aussi étais passé par là mais - comme je ne l’appris que beaucoup plus tard - tu avais depuis longtemps été dépossédé de tes biens et avais atterri aux Etats-Unis où tu menais une existence erratique et sans véritable but. L’espoir que j’avais de te retrouver représentait en quelque sorte le fil rouge de mon existence, le but final que je m’étais donné, indépendamment de ma transformation corporelle, laquelle n’était rien d’autre après tout qu’une position éthique en adéquation avec mes convictions.
Une succession de hasards terriblement malheureux aura eu comme avantage de me donner la possibilité de remonter jusqu’à toi et d’accomplir ma destinée. Ces hasards malheureux auront été déclenchés par Deszo, homme parmi les Hommes, que je ne sais quel antique instinct aura poussé à m’avilir alors même qu’il semblait vouloir tout mettre en oeuvre au début pour m’aider à naître une seconde fois et à atteindre mon but.
Fut-ce le résultat d’un malentendu entre nous? est-ce son machisme foncier qui le poussa inconsciemment à se transformer vis à vis de moi en proxénète? je ne peux répondre à ces questions. Je dirai seulement que, après qu’il soit arrivé à ses fins, autrement dit qu’il ait eu avec moi des relations sexuelles, après que nous eussions atteint en l’espace de quelques semaines ce qu’on pourrait appeler, n’était la mièvrerie de l’expression, une parfaite harmonie dans ce domaine, au point que j’en arrivais parfois à oublier mes projets à ton sujet et que je ne désirais plus rien d’autre que passer le reste de mes jours avec lui, il en vint progressivement à me prostituer auprès des clients. Pas vraiment pour de l’argent, comme je le compris par la suite - les sommes demandées étant ridiculement faibles par rapport à ce que les dits-clients pouvaient payer - mais pour le seul plaisir de disposer de moi, de m’humilier, de jouir de cette humiliation, puis de me “rattraper” in extremis, après ces actes de prostitution et alors que je n’avais plus qu’une envie : me jeter par dessus bord, par le biais d’une sollicitude inouïe, de gages de tendresse qu’il allait chercher au plus profond de son âme et qui me paraissaient tout sauf factices, bref par une main tendue qui suffisait toujours à me rétablir ; et ce jusqu’à la prochaine partouze avec tel couple de brésiliens ou bien tel groupe de russes qui lui donnerait de nouveau l’occasion de m’avilir.
Fut-ce sciemment suicidaire chez tous les deux? je ne peux pas l’affirmer, mais il est certain que, par temps de sida, cela participa de notre infestation mutuelle par le fameux virus : moi sans doute le premier des deux, et transmettant secondairement à Deszo la maladie. Les clients étaient a priori, comme disait Deszo, “triés sur le volet”, mais le fait de ne jamais utiliser de préservatif et de recevoir parfois du sperme jusque dans les yeux, devait inévitablement, un jour ou l’autre, me confronter aux particules virales vis à vis desquelles je ne pouvais guère qu’avoir, finalement, le dessous. Même si l’insularité et la vie en mer nous laissaient à l’écart des préoccupations continentales à ce sujet, nous restions tout à fait au courant des ravages dont cette maladie était responsable, aussi ne fut-ce pas une surprise lorsque, à l’occasion d’une escale à La Guaira - le port de Caracas - et nous faisant faire un test de dépistage, par acquis de conscience comme on dit, nous reçûmes tous deux la révélation de notre séropositivité comme un coup de revolver sur la tempe, à bout touchant.
Deszo fut mort au monde, à cet instant précis. Bien sûr, il continua d’exister, encore quelque temps, de manière végétative, mais j’avais pressenti, d’emblée, en le regardant fixer la feuille où était inscrit le résultat du test, qu’il n’en aurait plus pour longtemps. Ce fut le cas : alors même qu’il était apparemment en bonne santé, il se laissa du jour au lendemain mourir à petit feu. Il commença par ne plus vouloir travailler, puis il refusa de s’alimenter, de se lever, restant allongé des jours durant dans sa couchette, allant même jusqu’à uriner dans ses draps, dans une sorte de complète incurie, comme s’il voulait que son corps magnifique perde le plus vite possible sa beauté et mette tous ses paramètres en adéquation : résistance, immunité, vigueur, aspect... Il refusa aussi, bien entendu, de consulter le moindre médecin, et a fortiori de prendre un quelconque traitement. J’assistai donc, impuissante, à sa déchéance physique et mentale, jusqu’au jour où, revenant d’un groupe de parole organisé par une association d’aide aux malades, je le trouvai au fond de sa couchette, un regard de dément fixé sur moi, en train de manger ses excréments. Trois jours après, il décédait dans son sommeil, sans paraître avoir souffert. Ce fut la seconde fois de ma vie où j’eus envie de mourir, mais sans doute le fait d’aller puiser dans mes dernières forces pour organiser ses “funérailles” suffit-il à me donner l’envie de me battre, de ne pas abandonner et de continuer de vivre, au moins jusqu’à ce que je t’ai retrouvé. Je nettoyai son corps, rangeai le bateau et attendis le surlendemain que le temps fût beau et calme pour gagner le large et restituer sa dépouille à la mer. Lorsque je fus suffisamment loin et qu’il n’y eut plus aucun bateau, plus aucune terre à l’horizon, je portai le corps de Deszo jusque sur le pont. Il me semblait léger, presque comme le corps d’un enfant : était-ce parce qu’il avait beaucoup maigri ou bien mes forces étaient-elles décuplées? je ne sais. Son visage était paisible désormais et on ne pouvait plus discerner dans son expression les signes de la démence. Je le pris une dernière fois dans mes bras, regardai le ciel pur au-dessus de nos têtes et les oiseaux qui y volaient, très haut, puis je baisai ses paupières, tellement affinées par la maladie qu’elles en étaient translucides, avant que de le laisser glisser dans l’eau sombre.
Je ressentis, à ce moment précis, quelque chose de bizarre. D’un côté, j’étais anéantie par la mort de Deszo ; de l’autre, je prenais conscience, subitement, que je portais en moi l’instrument de ma vengeance, un instrument tellement imparable, indiscernable, utilisable ad libitum et nuisible que le sentiment de puissance que j’en conçus soudainement me donna le vertige. Je fus obligée de m’allonger sur le pont. Dans un accès de mégalomanie et de candeur à la fois, je pensai que j’avais en moi l’arme absolue, arme qui allait me donner la plus grande capacité de nuisance que je n’aurais jamais pu espérer détenir quelques mois auparavant envers les hommes. Deszo n’étant plus, plus rien ne me retenait pour commencer de transmettre à cette moitié de l’humanité honnie la maladie mortelle qui m’habitait. Je découvrais, comme un enfant disposant de nouveaux moyens et incapable d’en percevoir en même temps les limites intrinsèques, que cette “arme” qui m’était donnée me permettrait de détruire beaucoup plus d’hommes sur cette terre que si j’eusse seulement pris un fusil et me fusse réfugié en haut d’une tour pour effectuer un carnage. Les faits divers de ce genre, en général nord-américains, se terminaient toujours par la mort du désespéré après le décès de seulement une dizaine, une vingtaine, au mieux une trentaine de victimes, guère davantage. Moi, je me sentais capable, soudain, de transmettre mon mal à la terre entière.
Je revins à La Guaira plus déterminée que jamais, impatiente de commencer à répandre le mal, échafaudant des plans pour que cette diffusion ait un caractère exponentiel, embrase le continent américain puis le monde entier. J’étais ivre de vengeance et ne pensait plus qu’à ça : contaminer les hommes, et les femmes qui frayaient avec eux. Il ne resterait plus sur cette terre, rapidement, que des amazones, des femmes qui auraient su s’abstraire du joug masculin et qui seraient en mesure de fonder une nouvelle civilisation. En même temps, je ne savais pas ce que l’avenir me réservait, combien de temps il me restait à vivre... tout cela était marqué du sceau de l’incertitude la plus absolue. Je n’avais donc pas une minute à perdre. Je décidai de me mettre séance tenante à la prostitution, et de le faire de manière à la fois rationnelle et effrénée. Le bateau resterait mon havre de paix, le lieu où je pourrais de temps en temps me reposer. Je pris soin d’y supprimer toute trace de la présence de Deszo, avant de partir me fondre dans le grouillement urbain de Caracas.
J’appris vite ce qu’il en était de la psychologie et de la sexualité masculines, de leur pauvreté foncière et de la facilité avec laquelle on pouvait décoder l’une et satisfaire l’autre. Je partageai mon activité entre les quartiers dits chauds et les alentours des hôtels et des gares. Au bout d’une semaine, je trouvai à louer une chambre meublée dans un immeuble presque exclusivement réservé aux prostituées hormis une mission catholique qui occupait les locaux d’une boutique, au rez-de-chaussée. Les prostituées ne se faisaient aucun cadeau et je fus vite repérée comme “autonome”, ce qui me valut des pressions de plus en plus fortes de la part de proxénètes qui n’admettaient pas mon indépendance. Une fois, je retrouvai ma chambre dévastée. Une autre fois, je faillis être vitriolée. Mais ce qui me causa le plus de tort ce fut le bouche à oreille autour du fait que je n’utilisais jamais de préservatif. L’afflux de clients, au début, que me valut cette soudaine notoriété finit par se tarir tant cette apparente complaisance de ma part mit à tous la puce à l’oreille et qu’ils ne furent pas longs à comprendre ce qu’il en était de mon état de santé. Je crois que j’échappai de peu cette fois-là à une arrestation en mettant les voiles pour d’autres latitudes.
Je descendis le long de la côte sud-américaine et recommençai mon activité, de manière tout aussi frénétique, en prenant soin cette fois de ne pas rester trop longtemps au même endroit. J’écumai ainsi les bordels de Guyana et du Surinam avant de me faire voler le bateau, dans le port de Paramaribo. C’est seulement vêtue d’un T-shirt “fluo” découvrant mon nombril et d’une minijupe noire, chaussée de sandales à hauts talons, abritée sous un minuscule parapluie aux baleines cassées, la recette de la journée enfouie dans mon string, que je découvris l’emplacement du bateau vide, une amarre oubliée à un anneau. Même si je n’avais plus rien que mon corps et un peu d’argent “pour voir venir”, je ne ressentais rien par rapport à ce vol. Je pensais que, de toutes façons, ça ne changeait pas grand’chose à mon plan et que rien ne m’empêchait de continuer mon périple sur la terre ferme. De fait, je continuai à pied, en autocar, en train, à dos de mule...
Je réussis à échapper à la vigilance des douaniers et à pénétrer au Brésil. Là, je remontai le cours de l’Amazone, jusqu’à Manaus, puis m’enfonçai dans la forêt, en direction de Brasilia, et de Rio que j’espérais voir avant de mourir. Oui, je dis bien mourir car je commençais, à force de m’arrêter dans tous les chantiers de la transamazonienne et de travailler “à l’abattage”, de ressentir une fatigue sourde et continue. J’avais alors la conviction que la maladie progressait et allait bientôt m’emporter. Je redoublais donc d’activité et en arrivais même à me donner pour rien.
Le hasard des rencontres que je fis et des transports que je pus utiliser m’amena d’abord à Salvador de Bahia avant que je ne puisse retraverser le Minas Gerais et arriver un dimanche, en fin d’après midi, à Brasilia, comme si j’avais débarqué sur une autre planète et que je pressentais soudain que là allait prendre fin mon existence. Je me rappelle être descendue de l’autocar, où je venais de passer plus de quarante huit heures, en titubant, les membres gourds, la tête comme prise dans un étau à force que j’aie fini les boites de mauvaise bière que les autres passagers avaient bien voulu me laisser, n’ayant comme seule préoccupation que de me trouver un client avant la nuit pour au moins pouvoir manger quelque chose. J’enlevai mes sandales à hauts talons dont je ne m’étais pas résolue à me séparer depuis Paramaribo et marchai, marchai, le long d’avenues gigantesques qui semblaient mener nulle part, entre des édifices aux lignes tellement épurées qu’on aurait pu croire qu’il s’agissait de mémoriaux ou bien des restes d’un jeu pour enfant géant. Je marchai depuis un moment au milieu de la chaussée, indifférente aux automobiles qui me frôlaient dangereusement et dont les passagers se retournaient sur moi, quand une voiture de police s’arrêta à ma hauteur et m’obligea de monter. Même si je connaissais quelques mots de portugais, je ne pouvais pas comprendre ce que les policiers me disaient, encore moins expliquer ce que je faisais là. Au poste de police où je fus conduite, on me fit déshabiller entièrement et une femme m’examina sur toutes les coutures. Ses constatations mirent le poste de police en émoi et je compris, au ton excité et agressif que prirent les hommes présents, que mon statut de transsexuel leur était insupportable et que j’allais certainement passer un mauvais quart d’heure. Ce ne fut heureusement pas le cas. Je réussis à échanger avec la femme qui m’avait examinée quelques paroles en anglais et lui expliquai que ma mère était morte et que j’étais à ta recherche, ce qui était après tout la vérité. Elle me demanda, à plusieurs reprises, quel était mon nom de baptême, mais je ne sus que répondre “Aimée de Saint-Loup’, ayant sans doute à ce moment-là remisé dans mon inconscient celui de Télémaque Gill. Elle n’insista pas.
Contre toute attente, on m’enferma seule dans une cellule et personne ne vint m’importuner. Ce n’est que le surlendemain qu’on vint me libérer. Entretemps les autorités brésiliennes avaient cherché à se renseigner sur mon compte, en vain. Je compris qu’on ne savait trop quoi faire de moi, qu’on n’avait pas réussi à définir mon exacte nationalité et qu’on ne voulait pas prendre le risque de m’envoyer par avion en Guyane si je n’étais pas française. Finalement on me conduisit jusqu’à un foyer pour femmes avec, j’imagine, le secret espoir que, après avoir récupéré quelques forces, je disparaisse dans la nature et que l’on n’entende plus jamais parler de moi, tout du moins du côté de Brasilia.
Le passage par ce foyer me donna l’occasion d’être mise en présence de Gloria Mac D., une lesbienne originaire de Chicago, appartenant au “Peace Corp”, qui exerçait depuis deux ans comme médecin généraliste dans les bidonvilles de la banlieue de Brasilia et qui intervenait ponctuellement dans certains foyers comme celui où je me trouvais. Je lui révélai d’emblée, en manière de défi, que j’étais séropositive HIV et comme je vis qu’elle ne cillait pas et qu’elle continuait d’écrire comme si de rien n’était, je pensai que je pouvais aller plus loin dans mes révélations et lui faire part, au point où j’en étais, de mes véritables motivations. Je lui parlai comme si, de toute mon existence, c’était la première fois que je m’adressais à quelqu’un. Même à Eunice, même à Deszo, je crois que je n’avais pas parlé comme ça. Sans doute avais-je senti chez elle la capacité de m’écouter aussi longtemps que je le souhaiterais car elle ne m’interrompit jamais, sinon pour me demander si elle pouvait allumer une cigarette - ce qui pour une américaine était, au crépuscule du deuxième millénaire, une preuve évidente de non conformisme. Après que je me sois tue, elle demeura longtemps silencieuse, me fixant de ses yeux bleus très pâles ou regardant par la fenêtre ouverte, alternativement, jusqu’à se mettre, elle aussi, à parler et m’enjoindre : 1°) de me soigner, 2°) d’aller coûte que coûte jusqu’au but que je m’étais fixé. Elle conclut son discours - sur le ton de la confidence et en prenant soin de me rappeler que ce que je lui avais dit resterait, au nom du secret médical, définitivement entre nous - en me révélant qu’elle partageait mon point de vue sur les hommes en général et la guerre en particulier qu’il convenait que les femmes mènent contre eux, que des femmes avaient commencé depuis longtemps à s’organiser de par le monde et qu’il importait désormais de “rejoindre leurs rangs”. Elle tint aussi à me féliciter pour le choix courageux que j’avais fait de changer de sexe, de renier le mien et de me mettre au service d’une cause pour laquelle de très nombreuses femmes - elle le savait de source sûre - avaient déjà opté. Je n’étais pas seule, j’allais trouver sur ma route bien d’autres femmes qu’elle et qui sauraient me venir en aide et me guider, je devais reprendre confiance, ne plus penser au mal qui m’atteignait mais au contraire au salut des femmes et d’elles seules et à leur victoire finale.
Je fus dans un premier temps abasourdie par ce que j’entendais, par le ton martial dont elle usait, mais je pressentis, sans trop y réfléchir, que je venais de rencontrer la personne qui allait m’entrouvrir les portes de la vengeance et que je ne pouvais plus reculer sous peine que ces portes se referment à tout jamais sur moi. Même si le fanatisme transparaissait derrière ce qu’elle pouvait dire, je n’en eus cure dans la mesure où il m’importait seulement de trouver une aide, quelle qu’elle fût, pour te retrouver et finir ce que j’avais commencé.
Les quelques semaines que je passai dans le foyer me permirent de retrouver un minimum de santé physique, de reprendre du poids, et surtout d’écouter Gloria me prodiguer des conseils utiles à propos de ma maladie. J’eus presque droit à des cours particuliers de virologie, d’épidémiologie et de thérapeutique et je m’apprêtai à repartir du foyer avec la conviction qu’il fallait me soigner, ne serait-ce que pour survivre et prolonger mon action destructrice le plus longtemps possible.
Quelques jours plus tard, la directrice du foyer réunit toutes les pensionnaires et commença de parler, la voix mal assurée. Elle nous apprit que la directrice adjointe du cabinet du ministre des Affaires Sociales, Maria-Helena Da Cunha C. de P., allait venir visiter le foyer, lequel avait été désigné par ses services comme exemplaire de ce qui pouvait se faire à Brasilia en matière d’aide sociale à la réinsertion des prostituées. Des rires ainsi que des plaisanteries vraisemblablement obscènes fusèrent de l’assistance, vite réprimés par une longue diatribe de la directrice qui nous intima l’ordre de nettoyer le foyer de fond en combles. De notre travail dépendrait sans doute l’allocation de subsides supplémentaires susceptibles d’améliorer l’ordinaire. Nous nous mîmes au travail sur le champ et transformâmes le foyer en une espèce de bonbonnière aux allures de chalet suisse accueillant “des femmes simples, occupées à des tâches humbles et cherchant seulement à recouvrer leur dignité”. Toute cette mascarade - je le comprendrais a posteriori - n’avait pour but que de nous mettre en contact, moi et une autre pensionnaire particulièrement mutique et chez laquelle on devinait néanmoins une sorte de détermination farouche, avec cette femme haut placée dans la fonction publique brésilienne et qui utilisait tous les moyens et toutes les relations dont elle pouvait disposer pour trouver de nouvelles “recrues” pour l’Organisation.
Maria-Helena Da Cunha C. de P. fut donc le premier membre de l’Organisation que je rencontrai. (J’ai tendance à penser, maintenant, que si nos routes ne s’étaient pas croisées à ce moment-là, je n’aurais jamais eu les moyens de te retrouver. Je serais sans doute morte depuis longtemps, emportée par la maladie.) Tout dans la visite qu’elle fit au foyer devait évidemment sacrifier au protocole, à part que, alors qu’elle était sur le point de repartir et passait devant nous qui étions alignées comme à la parade, elle fit mine d’hésiter, jeta un regard circulaire et nous désigna, d’un geste de la main apparemment aléatoire, moi et la jeune femme taciturne, pour un entretien avec elle, afin précisa-t-elle à haute voix “de recueillir quelques témoignages sur les conditions d’existence au quotidien dans le foyer”. La directrice, qui ne s’attendait pas à cela, devint livide. Un grand silence accueillit la proposition ainsi faite de la visiteuse, suivi aussitôt de cris d’autres pensionnaires tentant d’attirer son attention et d’obtenir elles aussi un entretien. Mais rien n’y fit et nous restâmes les deux seules élues.
Je fus la seconde à être entendue et dus attendre mon tour un très long moment. Dès lors, je pensai ne pas en avoir pour longtemps. Il n’en fut rien. L’entretien dura près d’une heure, en anglais, et Maria-Helena - une femme âgée d’une quarantaine d’années environ et vêtue d’une façon incroyablement chic - s’ingénia à me poser toutes les questions susceptibles de cerner au mieux ma personnalité, mon parcours personnel jusqu’à ce foyer ainsi que mes motivations les plus profondes. Elle me précisa incidemment qu’elle avait été mise au courant de ma situation par Gloria Mac D. J’eus l’intuition que, loin d’être seulement une représentante du gouvernement brésilien, elle était à l’instar de Gloria mue par des intentions qui dépassaient largement le cadre de ses fonctions officielles, et que je représentais pour elle, par le cours qu’avait pris mon existence et ce qui continuait de m’animer, un indiscutable intérêt.
Mon intuition ne m’avait pas trompée. A ce premier entretien succédèrent d’autres rencontres organisées par ses services sous prétexte de suivre de près ma situation, et qui en fait lui permettaient : a) d’approfondir la connaissance qu’elle pouvait avoir de moi, b) de commencer de planifier mon intégration à l’Organisation. Elle ne prenait strictement aucune note et je percevais qu’elle faisait un intense effort de mémoire pour retenir tout ce que je pouvais lui rapporter de mon passé. Je l’apprendrai par la suite, ce souci de ne laisser absolument aucune trace écrite de toute communication entre les membres de l’Organisation est une règle intangible à laquelle, après un certain temps d’acclimatation, on se plie sans même y penser. Cette pratique apporte à l’Organisation un avantage inestimable par rapport aux organismes, instances ou organisations de toutes sortes qui existent de par le Monde et dont la nécessaire transparence de fonctionnement représente certes un gage de légalité mais aussi le talon d’Achille.
Je sens que tu te demandes maintenant ce que peut être cette Organisation, s’il ne s’agit au fond de rien d’autre qu’une espèce de mafia comme il en existe tant, un cartel dont la viabilité ne reposerait - comme tout cartel, cela va de soi - que sur des revenus parfaitement illicites obtenus au prix d’un fonctionnement minable et pervers. (Quand je pense que certains “artistes” tentent d’élever des histoires de familles mafieuses au rang de mythes, d’en faire des sortes d’opéras baroques, alors qu’il ne s’agit rien moins que de lavages de linges sales et autres règlement de comptes sordides entre petits bourgeois ne nourrissant d’autres rêves que ceux véhiculés par des sit-com hollywoodiennes à destination de ménagères oisives et boulimiques... passons.) Tu n’y es pas du tout... L’Organisation n’avait et continue de n’avoir d’autres buts que l’avènement d’un monde uniquement féminin, la prise tant attendue du pouvoir par la moitié féminine de l’Humanité, la seule qui vaille la peine qu’on tente de sauver ce monde dans lequel nous vivons. Ce projet, tout à fait réaliste comme tu vas le voir, repose d’abord sur l’inféodation de la moitié masculine de la dite Humanité, puis sur l’accaparement progressif de tous les pouvoirs, enfin sur l’éradication de tous les hommes. Non, ne sursaute pas, c’est bien de l’éradication de toute masculinité sur cette terre dont je te parle, et non tu l’auras remarqué de l’extermination, triste vocable qui évoque les pires heures de la Shoah, la souffrance de populations déportées dans les pires conditions, les trains de l’horreur, les camps de concentration, les chambres à gaz et les fours crématoires. L’éradication signifie pour nous, les membres de l’Organisation, le fait que la communauté masculine en arrive à s’éteindre d’elle-même, aidée en cela par des techniques scientifiques n’impliquant aucune souffrance corporelle mais seulement des phénomènes de sélection biologique, de contrôle de la reproduction et de manipulations génétiques. Ce n’est pas un rêve, c’est la réalité, qui est d’ailleurs déjà en marche, à ton insu et à celui de tes frères, bien trop occupés que vous êtes à en découdre et qui nous avez laissé tout loisir de nous approprier le feu du ciel ; le vrai feu, pas celui de la connaissance spéculative, de l’astrophysique et des éventuelles limites spatiales et temporelles de l’Univers, mais celui de la connaissance complète et, partant, de la maîtrise totale de la reproduction humaine. Tout est entre nos mains maintenant, nos mains à nous les Femmes, et rien ne pourra plus nous arrêter.
Oui, je sais : je m’enflamme. Mais sache que c’est parfaitement fondé. Cet enthousiasme, je le tiens de Maria-Helena, et de toutes les autres femmes faisant partie de l’Organisation que j’ai rencontrées par la suite. L’Organisation constitue le réseau le plus serré, le plus opérant qu’on puisse imaginer sur cette terre. Une sorte d’Internationale Féminine, beaucoup plus ramifiée que toutes les Internationales déjà imaginées par les hommes et qui n’auront jamais pu être véritablement viables ; tellement forte et solide que plus aucune dissolution ne peut l’atteindre. Mais alors, de quoi s’agit-il exactement? ne t’en fais pas, je vais y arriver.
Avant cela, je vais t’expliquer comment l’Organisation m’a aidée à m’en sortir. Maria-Helena a commencé par m’aider à retrouver une identité officielle. Ne voyant aucun inconvénient, bien au contraire, à ce que je garde le nom d’Aimée de Saint-Loup, elle a fait en sorte que je puisse obtenir un passeport français à ce nom. Je ne sais d’ailleurs toujours pas s’il s’agit d’un faux passeport ou bien si Maria-Helena a pu intercéder auprès des autorités françaises, à Brasilia, pour m’en faire délivrer un. Je n’ai jamais remis les pieds en Guyane ou aux Antilles depuis que Deszo est mort et n’ai donc pas eu l’occasion de le tester. Toujours est-il que, forte de ce premier document “officiel”, j’ai pu me rendre à Los Angeles où je fus accueillie dès l’aéroport par un autre membre de l’Organisation, Pearl H., une femme d’une cinquantaine d’années dont la façade sociale était assez terne (elle enseignait l’espagnol dans un collège public d’un quartier défavorisé) mais dont les responsabilités au sein de l’Organisation étaient, je l’appris par la suite, considérables. Elle me conduisit, dès mon arrivée, au G.... Hospital où je restai quarante huit heures pour un bilan de santé (lequel bilan s’avéra relativement rassurant) et où l’on me fit comprendre que j’avais tout intérêt à prendre un traitement. C’était l’époque où l’on commençait de constater les bienfaits des trithérapies. Si j’avais été seule, je crois que je n’aurais jamais accepté de prendre un traitement, ce qui pour moi signait véritablement le fait que j’étais malade alors même que je ne présentais aucun symptôme. Lorsque j’écumais les bordels de Guyana, du Surinam ou d’Amazonie, même si je n’oubliais jamais que je portais en moi un mal incurable, j’avais toujours l’impression de n’être que “porteuse” de ce mal que je m’ingéniais à transmettre aux hommes, un peu comme si j’avais été porteuse d’une anomalie génétique récessive qui n’aurait pu s’exprimer chez moi mais dont mon éventuelle descendance aurait pu souffrir. C’était évidemment de l’inconscience, mais au point où j’en étais de ma folie et de ma hargne... Un autre élément qui aurait pu me faire renoncer au traitement était le fait que je pensais alors ne plus pouvoir transmettre mon mal, le traitement ayant comme effet de supprimer le virus de mes liquides biologiques et de m’enlever cette capacité que je possédais de contaminer mon prochain. Mais Pearl, qui comprenait par ailleurs mes motivations, me fit comprendre que j’avais quand même tout intérêt à me soigner, fut-ce au détriment de ce pouvoir de contamination, et que si je voulais continuer mon action destructrice je pouvais très bien le faire au sein de l’Organisation et, qui plus est, à beaucoup plus grande échelle. Je me rangeai finalement à son avis.
Mon seul contact avec l’Organisation, à Los Angeles, se limita au début à Pearl. Elle pourvut à tout ce qui m’était nécessaire (studio, achat de vêtements “décents”, compte bancaire régulièrement approvisionné) et m’inscrivit d’office à U.C.L.A. en réussissant par je ne sais quel biais à m’obtenir une dérogation. Je crois, a posteriori, que c’est non seulement mon parcours personnel mais encore mes connaissances en langues latines, contemporaines ou anciennes, qui intéressaient l’Organisation. Je suivis ainsi, pendant trois ans, des cours de Droit et de Littérature Comparée. J’avais, au contraire de ce qui s’était passé en Amérique du Sud, une vie des plus rangées. J’allais aux cours, étudiais en bibliothèque, suivais mon traitement et me rendais régulièrement à la sortie du collège où enseignait Pearl pour recueillir ses éventuelles instructions. J’avais l’interdiction de la joindre par téléphone. Un jour, alors que j’arrivais à la porte du collège, je la vis monter dans une voiture et embrasser tendrement un homme qui devait avoir une dizaine d’années de plus qu’elle. Je pensai qu’il s’agissait de son mari. Elle m’avait dit, un jour, sur le ton de la confidence et regrettant presque aussitôt d’avoir parlé, qu’elle avait deux enfants, deux fils qui terminaient leurs études, l’un à Stanford et l’autre à Columbia. J’avais eu alors envie d’en savoir plus, de lui demander comment elle pouvait concilier son activité de mère et d’épouse, au milieu de trois hommes, et son activité au sein de l’Organisation. Je m’étais ravisé, pressentant que cela signerait sans doute mon “arrêt de mort social”. Avec le recul, je me dis que je n’ai sans doute pas eu tort, ce jour-là.
Ces trois années d’études à U.C.L.A. représentèrent une parenthèse j’oserais presque dire heureuse dans mon existence. Je partageais l’insouciance d’une vie d’étudiante avec mes congénères, filles ou garçons, lesquels compte tenu du contexte économique particulièrement favorable aux Etats-Unis en cette fin de siècle n’avaient d’autres préoccupations que de connaître le temps au bout duquel ils deviendraient millionnaires. Il m’était relativement plaisant de constater, chez les filles comme chez les garçons - tout en ayant connaissance du plan ourdi par l’Organisation - une tendance à prendre des chemins divergents. Ce n’était pas la guerre des sexes, à proprement parler, mais la prise de conscience, dans chacune des communautés, que chaque sexe pesait désormais le même “poids” et qu’il faudrait désormais “jouer serré”. Les rangs se resserraient d’ailleurs, insensiblement, dans la communauté des garçons et dans celle des filles, sur le campus. La vogue du “politiquement correct” aidant, il était de plus en plus mal venu, voire carrément inconvenant, d’évoquer avec ironie l’homosexualité de tel ou telle. Et l’on pouvait même entendre, dans les conversations de cafétéria, tels groupes de filles ou de garçons, par ailleurs parfaitement hétérosexuels, défendre avec fougue respectivement le choix de Jodie Foster de se passer d’un homme pour faire un enfant (ce qui était la rumeur à la mode à cette époque) ou les démarches d’un couple de gay britanniques richissimes aux fins de trouver une mère porteuse américaine susceptible de mettre au monde les enfants issus de l’union de leurs gamètes et d’ovules choisis sur catalogue. Les deux sexes étant désormais à égalité (tout du moins à l’approche de l’an 2000, dans cette partie du monde, et sur un plan économique), les deux camps s’observaient, se jaugeaient et se tenaient prêts dans l’éventualité d’un déclenchement des hostilités ; à partir d’un camp comme de l’autre d’ailleurs.
Pour ma part, je m’abstenais de prendre partie. Je passais sur le campus pour une espèce de bas-bleu, seulement intéressée par les livres et par ma future carrière. Cette image ne m’empêchait pas d’être la cible de tentatives d’approches, que ce soit de la part de garçons ou même de filles, intrigués qu’ils étaient par mon comportement, d’autant plus que je m’évertuais à paraître amicale, bienveillante, altruiste, et que je ne rechignais jamais à aider quelqu’un pour réaliser un dossier ou peaufiner un mémoire. J’étais ce qu’on peut appeler “bien vue”, et c’était l’essentiel. Pour ne pas susciter de soupçons, je m’efforçais de participer aux petites fêtes d’étudiants - en général assez niaises - qui, sur les campus américains, représentent une manière de rituel obligé. J’avais tiré un trait, définitivement, sur toute sexualité. Des garçons que ne rebutait pas mon côté “intellectuel” essayaient de me courtiser. J’avais alors toujours la même attitude à leur endroit : je me laissais offrir une consommation à la cafétéria, leur permettais de m’emmener faire un tour au bord de l’océan puis de me ramener dans leur chambre d’étudiants où, sage précaution, ils s’étaient arrangés avec leur room-mate pour que celui-ci déguerpisse au moment où il rentrerait avec moi, et leur laissais m’offrir un verre de Brandy dans l’espoir qu’ils avaient de m’étourdir un peu et d’arriver ainsi plus facilement à leurs fins. C’est alors que je leur demandais de pouvoir me retirer dans la salle de bains et là, s’ils possédaient un rasoir mécanique, m’empressais de me piquer le bout du doigt et d’étaler mon sang sur les lames. Je ne sais pas, au bout du compte, si j’ai pu réellement en contaminer un. Simplement : je ne pouvais pas m’empêcher de le faire. C’était plus fort que moi.
Mes études terminées, Pearl me fit entrer dans une Organisation Non Gouvernementale, la S.F.C., fondation internationale d’aide à l’enfance dont le siège est basé en Suisse. J’y occupai d’emblée un emploi de juriste, tout à fait licite, en charge des procédures d’adoption internationales. Ce travail me passionne. Mais ça n’en est pas moins une “couverture”, comme je vais te l’expliquer bientôt, car cette fondation n’est rien d’autre qu’un outil stratégique indispensable à la bonne marche de l’Organisation.
Depuis que j’appartiens à l’Organisation, je n’ai jamais su exactement comment elle s’est constituée. Ses origines, comme toute instance dont les statuts et le fonctionnement n’ont de tradition qu’orale, restent floues. Tout ce que je sais, c’est qu’elle serait peut-être née aux Etats-Unis, à Concord, dans le New Hampshire... ou bien encore au Caire... ou peut-être encore à Canton... Tu vois, c’est très imprécis. En tout cas elle serait née, peu de temps après Hiroshima et Nagasaki, de la réflexion commune de trois femmes, toutes détenant des pouvoirs importants dans leurs pays respectifs alors même qu’on était à peine au sortir de la seconde guerre mondiale. Trois femmes dont on aurait pu dire que la vie les avait gâtées tant leur réussite professionnelle n’avait d’égale que leur réussite familiale. Trois femmes enfin que la vue d’une photographie - cette fameuse photographie qui fera le tour du monde et qui montre trois hommes avachis plus qu’assis dans de larges fauteuils installés sur une terrasse en bois, à Yalta, en Crimée, le ....... 1945 - aura littéralement sidérées. Les trois hommes arborent, comme d’aucuns se souviennent, l’air fat et satisfait d’hommes vieillissants et trop bien nourris, contents du bon tour qu’ils viennent de jouer à l’Humanité toute entière, satisfaits de cette partie de poker-menteur dont l’enjeu était le partage du Monde. Il y a dans ces corps replets, ces sourires niais à force de suffisance, quelque chose d’insupportable que Barbara V., Rachida S. et Han Y. appréhendèrent à cette époque comme l’ultime et la plus terrible manifestation de la violence, celle qui venait “parfaire” des années et des années de gâchis, de destruction, d’horreur, de folie sanguinaire... Il fallait un jour ou l’autre que des femmes se lèvent et mettent un terme à cela, et il ne suffisait pas que certaines d’entre elles commencent à réfléchir sur leurs conditions d’existence et prennent conscience benoîtement “qu’elles ne naissaient pas femmes mais qu’on les forçait à le devenir”, se mettent à exiger de pouvoir voter, de disposer de leur propre corps ou d’exercer tous les métiers, non, il fallait aller plus loin, trouver chez l’homme la faille, la brèche dans laquelle s’engouffrer pour atteindre le seul rouage susceptible de l’annihiler. Eh bien, les Femmes auront fini par le trouver, ce rouage, avant les Hommes, ces idiots qui regardent vers le ciel, les pieds dans les marigots, et qui ne voient même pas la vermine qui s’insinue sous leur peau et va finir par les rendre aveugles. Nous, les Femmes, avons désormais tout en mains et vous, les Hommes, ne pouvez plus rattraper votre retard. Comment puis-je dire cela? c’est ce que tu penses, n’est-ce pas... Ne t’impatiente pas, tu vas tout comprendre.
Ces trois femmes, qui auraient été selon la légende les fondatrices de l’Organisation, ont finalement fait le serment de créer un réseau mondial unissant toutes les femmes déterminées à confisquer aux hommes leur pouvoir, avant de se débarrasser d’eux. Conscientes de leur infériorité physique, en termes de puissance et de force, elles misaient à la fois sur les progrès scientifiques, génétiques en particulier (alors même que tous les hommes se tournaient à cette époque vers des sciences comme l’astrophysique, la physique nucléaire ou bien encore vers la conquête spatiale) et sur le fait qu’elles allaient progressivement investir les instances les plus stratégiques en termes de complémentarité pour concrétiser ce que la recherche biologique découvrirait. A la fin des années quarante, cette recherche en étant à ses balbutiements, il s’agissait avant toute chose de créer, par la mise en place de réseaux informels, une sorte d’Internationale Féminine capable d’infiltrer par ses membres tous les organismes et structures d’état de tous les pays, une espèce de Trilatérale, à l’instar de celle que les Hommes mettaient en place au même moment à seule fin de promouvoir un libéralisme frénétique (on sait bien que le pouvoir que confère l’argent est le seul digne d’intérêt pour les Hommes, lesquels n’ont jamais mesuré leur propre importance qu’à l’aune de ce qu’ils possèdent) mais à cette différence près que le sien, de but, à cette Trilatérale Féminine, aurait été la prise de tous les pouvoirs et l’éradication de tous les hommes.
Après la prestation de serment solennelle entre ces trois femmes, il fallut mettre en place - évidemment pas à pas, au début - les premiers réseaux, par le seul biais du bouche à oreille. Contrairement à ce qu’avaient l’habitude de faire les hommes, depuis toujours, en matière de religions, de sociétés secrètes ou de sectes (c’est à dire : ne pas pouvoir s’empêcher d’ajouter la sinistre pompe d’un décorum, d’adoubements mystiques et autres cérémonies de primitifs apeurés par leur propre audace à ce qui n’aurait dû être qu’une organisation simplement efficace) ces femmes secrètes et déterminées se contentèrent de l’essentiel, c’est à dire d’un simple réseau relationnel, devenu avec le temps aussi étendu que l’Internet et - avantage sur ce dernier - de l’existence duquel on ne peut finalement apporter la moindre preuve. Le réseau parfait. Les institutions les plus importantes se virent ainsi, petit à petit, infiltrées par des membres du réseau, lesquels membres avaient par ailleurs la vie la plus “normale” possible : mari, enfants, carrière solide mais toujours discrète. Toutes ces femmes savaient ce qu’elles devaient faire, dans la plus complète clandestinité : noyauter progressivement les institutions indispensables à l’aboutissement du projet. Elles laissaient aux hommes - mais aussi aux femmes qui s’ingéniaient à vouloir singer ces derniers - l’activité politique, les postes exposés, bref toutes les fonctions dites de représentation. Ceci étant et malgré leur détermination, ces femmes perçurent que leur tâche était immense et nécessiterait forcément le concours de plusieurs générations avant d’aboutir.
Un événement d’une importance extrême va bouleverser les plans que ces femmes avaient établis et en accélérer l’exécution par la même occasion. Il s’agit de la découverte par Watson et Crick de la structure de l’acide désoxyribonucléique. Alors que cette découverte n’intéresse guère au tout début que la communauté scientifique, et encore... presque uniquement les biologistes, les femmes appartenant à l’Organisation ont une intuition visionnaire : elles voient tout de suite dans cette découverte et celles qui en découleront les instruments de la réussite de leur projet final, à savoir l’appropriation de la reproduction humaine et, partant, la possibilité à terme de se débarrasser du sexe masculin. On sait maintenant que le sexe féminin est le “premier” sexe, celui qui au départ n’était même pas considéré comme “sexe” puisque, de sexe, il n’y en avait qu’un et que la notion de sexe ne repose finalement que sur celle d’une dualité. Au départ, donc, était “l’organisme vivant”, doté incidemment d’un matériel génétique qu’on dénommerait maintenant féminin. On a prétendu que la reproduction sexuée - et donc “l’invention” du sexe masculin par la Nature - aurait permis aux espèces qui s’en sont dotées de se diversifier et de multiplier à l’infini leurs chances de survie. Rien n’est moins sûr, et l’on peut tout aussi bien penser que seul le hasard aura permis qu’advienne la création d’un second sexe, en l’occurrence masculin, et donc la reproduction sexuée. L’avènement d’un second sexe ne représente finalement qu’un avatar dans l’évolution proprement dite des espèces, et donc de l’espèce humaine. Sans doute, un jour, ce second sexe aurait-il fini par disparaître comme il est apparu : de lui-même. Mais il est clair qu’on ne pouvait pas se donner le luxe d’attendre. Les hommes courent à la perte de l’Humanité, mais aussi des autres espèces. Ce qu’il s’est passé au cours du vingtième siècle en est la preuve flagrante. Pour un Platon, un Léonardo da Vinci, un Bach, un Einstein, combien de fous furieux, de monstres de toutes sortes, de pauvres hères aveuglés par leur ignorance crasse et capables d’adhérer au premier discours simpliste venu. Les femmes vont enfin se lever et dire à tous ces “rois” abrutis qu’il sont nus.
Certaines femmes, fortes de cette prise de conscience que la survie du “premier sexe” dépendait de l’éradication du second, celui qui avait permis un temps à l’espèce humaine de se diversifier mais qui s’ingéniait désormais à la conduire à sa perte, étaient placées devant un choix : ne rien faire et laisser le chaos s’installer, ou bien interrompre le processus en supprimant l’un des protagonistes (l’Homme) et permettre à celui qui resterait (la Femme) de survivre. Les femmes ont finalement opté pour la seconde solution, tout du moins celles des femmes qui ont eu l’intelligence de réagir en temps utile, pas celles que la virilité fascine au point de les aveugler quant aux conséquences dramatiques que les actions des hommes font peser sur l’avenir du Monde.
Si les femmes ne pouvaient pas éliminer physiquement les hommes, il leur fallait impérativement trouver le moyen de les empêcher de naître ou, à tout le moins, le moyen de les faire naître à la seule condition qu’ils se développent par la suite en état d’infériorité par rapport à elles. Il suffisait donc qu’elles s’approprient, concrètement, tous les moyens de la reproduction : sélection génétique, fécondation, gestation, appauvrissement progressif du génome masculin, enrichissement du génome féminin, disparition à terme des embryons masculins, culture in vitro de spermatozoïdes, clonages d’embryons féminins... Comment faire, justement, pour s’approprier tous ces moyens, sinon en profitant de ce que certains états mettaient candidement à la disposition des femmes pour y arriver : ainsi de l’interdiction faite aux hommes, dans certains pays musulmans, de s’occuper de la santé des femmes et, partant, de tout ce qui a à voir avec la reproduction. Il y avait là une opportunité qui ne pouvait échapper à l’Organisation et qui lui permit de prendre une avance considérable par rapport aux travaux que les hommes avaient engagés dans ce domaine, en Occident. Les pays musulmans devinrent ainsi, pendant ces deux dernières décennies, la plaque tournante de ce qui pouvait se faire de mieux en matière de recherches eugéniques visant à l’amoindrissement des hommes et à leur disparition finale. Les femmes, dans les hôpitaux universitaires, les laboratoires, les instituts de recherche médicale des grandes villes arabes étaient en pays conquis. Mieux que ça même : totalement libérées de l’inféodation imposée par les hommes, lesquels leur laissaient “carte blanche” pour tout ce qui concernait les travaux scientifiques portant sur la reproduction et la sélection génétique humaines. L’Organisation eut ainsi ce qu’on pourrait appeler deux “têtes de pont” :
- l’une dans un pays du Moyen-Orient, où la même équipe réussit à mettre au point, au milieu des années 90, en toute clandestinité, 1°) le processus parfait de sélection génétique permettant d’aboutir, au bout d’une génération, à la non viabilité définitive des foetus mâles, 2°) les différentes étapes du clonage humain, uniquement in vitro et sans passer par les innombrables manipulations, quasiment artisanales, qui avaient conduit en Ecosse à la naissance de “Dolly”... (Cette création par clonage, après moult essais, d’une... brebis qui s’avérait avoir presque l’âge de sa grand mère à sa naissance était toujours un sujet de plaisanterie quand tous les membres de l’équipe se retrouvait autour de leur premier clone, à savoir une adorable petite fille aux boucles brunes babillant au fond d’un berceau) ;
- l’autre en Amérique du Nord, où d’éminentes juristes, de haut-fonctionnaires discrètes et dures à la tâche, travaillèrent activement au sein d’obscures commissions qui n’intéressaient personne d’autres que leurs membres et mirent au point des textes de lois qui rangeaient définitivement “Le Deuxième Sexe” ou les textes de Kate Millet dans la catégorie d’ouvrages de dames patronnesses.
Hormis ces “têtes de pont”, l’Organisation réussit à étendre ses ramifications partout dans le Monde, là où les femmes se sentent opprimées depuis toujours et n’attendent plus qu’une chose : que celles parmi leurs soeurs qui ont pu accéder aux instruments du pouvoir viennent enfin les libérer du joug sous lequel elles ploient depuis des millénaires et surtout les sauver de la violence générée par leurs congénères mâles et que ceux-ci ne maîtrisent plus. Il n’y a guère qu’en Europe que la diffusion de ces idées rencontra le plus d’obstacles, comme si ce vieux continent, drapé dans son orgueil désuet et sa frustration sexuelle de vieille aristocrate supportant mal son veuvage, refusa à toutes fins de voir les choses en face, de comprendre que les Hommes avaient fait leur temps, avaient montré au reste de l’Humanité vers quel gouffre ils voulaient l’entraîner. (Les Hommes auront toujours été mus par leur besoin de domination et de se comparer à Dieu. Les Femmes, elles, ont au moins cette modestie de comprendre que tout cela est vain et que l’Humaine Nature est à mille lieues d’appréhender ce qui l’entoure.) Ceci étant, même si l’Europe a semblé rechigner, elle a fini par se laisser gagner par nos idées et je peux te dire que, désormais, de Dublin à Ankara, de Mourmansk à Syracuse, des membres de l’Organisation sont là, de plus en plus nombreux, ne cessant d’oeuvrer pour notre cause.
Mais alors, pourquoi cette fondation, la S.F.C., derrière laquelle nous masquons nos activités? à quoi sert-elle? C’est très simple : de nouveaux membres, recrutés au cours des années 80, s’aperçurent que l’Organisation devenait trop importante, qu’il était de plus en plus difficile aux unes et aux autres de se réunir, en toute confidentialité. Il ne nous restait guère plus que la rue pour nous permettre de communiquer, de nous parler sans prendre le risque de nous faire repérer ou bien qu’une de nos conversations soit interceptée. Aussi décision fut-elle prise de créer en manière de couverture une association internationale qui ne pourrait jamais être soupçonnée de quoi que ce soit. Une O.N.G. destinée à venir en aide aux enfants du tiers monde, association à but évidemment non lucratif, était le choix tout trouvé. Les statuts de cette association (Swiss Foundation for Children) furent établis facilement, eu égard aux compétences professionnelles de nombreux membres de l’Organisation. La S.F.C. prit ainsi son essor, avec la bénédiction de tous les états membres de l’O.N.U. qui, tout en s’apercevant que cette association n’était dirigée que par des femmes, ne s’en formalisèrent pas, estimant qu’ils nous laissaient là, à nous les femmes, une sorte “d’os à ronger” et que nous allions ainsi pouvoir les laisser tranquilles avec leurs affaires d’hommes, c’est à dire principalement les conflits, les guerres, les trafics de toutes sortes n’ayant pour but que l’enrichissement individuel de tel ou tel, bref tout ce qui faisait marcher le Monde jusqu’alors... Personnellement, je n’ai jamais travaillé autrement que dans le cadre de la S.F.C. mais on m’a dit que ça n’était pas comparable avec ce qui se passait antérieurement. Maintenant la clandestinité a pris une autre allure, j’oserais dire beaucoup plus technologique. La S.F.C. fonctionne à plein régime et n’est pas exactement ce qu’on pourrait appeler une couverture dans la mesure où elle agit, de fait, pour le bien des enfants, mâles comme femelles - je le précise avant que tu ne te poses la question. Ne prônant que la non violence, nous veillons au bien de tous les individus nés sur cette terre, quel que soit leur sexe, et, je le répète, si nous arrivons un jour à supprimer la catégorie masculine de l’Humanité c’est seulement après avoir réussi à en empêcher sa reproduction. Aucune violence dans tout cela.
La S.F.C. a une présidente cela va de soi, un directoire et des employées chargées de son fonctionnement. Tout est supervisé de manière draconienne de telle sorte que la S.F.C. ne peut jamais être soupçonnée de la moindre malversation. Tous les dons que nous recevons - et ils sont légions, compte tenu de la tâche émouvante qui nous incombe... - sont entièrement destinés à nos oeuvres. Rien ne transparaît, dans cette activité, de “l’autre activité”, celle qui nous anime toutes et qui nous fait, années après années, en fonction de l’accélération des découvertes en matière de génétique et de biologie moléculaire, entrer dans un état d’excitation indicible, comme si nous touchions enfin au but et que, dans toutes les unités de recherche sur la reproduction humaine de par le Monde, dans tous les services de gynécologie, dans toutes les maternités de la planète, nous allions bientôt pouvoir régler nos montres et donner le “top” du déclenchement final de notre action.
J’attends ce jour comme je n’ai rien attendu d’autre dans mon existence sinon pouvoir te retrouver, être enfin en face de toi. Cela m’a été donné, souviens-t’en, lorsque tu es entré dans ce bureau que je venais de louer deux heures avant, à Salt Lake City, et que j’ai pu te contempler : toi, ce père qui m’avait conçue avec une femme qu’il prétendait aimer, et qui nous avait finalement abandonnées, toutes les deux. Te retrouver n’a pas été sans mal, mais l’Organisation fut là, avec toute sa logistique, pour m’aider dans mes recherches. J’ai pu retrouver ta trace à partir du moment où tu as acheté ce studio, à Eugene. Jusqu’alors, tu m’avais filé entre les doigts parce que tu n’avais aucun domicile connu. Mais là, en signant l’acte de vente, tu avais laissé pour la première fois ton nom apparaître sur un fichier cadastral. Ce fut ta seule erreur.
Maintenant que je suis enfin remontée jusqu’à toi et que je t’ai transmis mon mal, à ton insu, je me sens un peu vide, comme si ton sort ne m’intéressait plus.
Eh oui, tu as bien entendu : le virus qui circule dans mes veines, eh bien je te l’ai injecté pendant que tu dormais. Tu ne te rappelles même pas... Je t’avais fait boire un somnifère pour que tu ne t’aperçoives de rien... Ca remonte à loin, maintenant, et le virus a eu tout le temps de s’installer dans ton corps, d’y nicher, et il ne va plus te quitter, il va devenir un autre toi-même, une entité qui ne va peut-être pas te tuer mais qui va imprimer désormais à ta vie quelque chose d’indéfinissable, la sensation que tu ne fais plus partie du monde des vivants et pas encore de celui des morts.
Pourquoi, maintenant, t’ai-je attiré ici, dans cet endroit perdu du Manitoba?... Pour t’y perdre, comme dans les contes de fées de mon enfance, lorsqu’on laissait les jeunes héros se perdre dans des forêts infinies. Tu n’as, dans cet endroit, aucune possibilité d’entrer en contact avec “le monde civilisé”. Les liaisons téléphoniques ont été coupées. Tu ne trouveras aucun téléphone portable, aucune radio, aucun système électromagnétique te permettant de joindre quelqu’un. La route que nous avons prise n’est empruntée par personne à cette époque de l’année et il te faudra attendre plusieurs mois avant de voir passer un éventuel chasseur. Tu es parfaitement et complètement isolé du reste du Monde. Tu n’as désormais que toi et toi seul pour réfléchir à ce qu’il t’est arrivé depuis notre rencontre, et ce que va être ta vie dorénavant. Tu ne mourras pas de faim : il y a suffisamment de vivres pour que tu puisses subsister jusqu’au printemps et tentes de retraverser à pied toute la forêt. Mais à tes risques et périls, car il y a des ours...
Je t’abandonne à tes réflexions qui, je pense, vont être longues et, j’espère, t’empêcheront de trouver le sommeil. J’aurai aussi cette joie inouïe de savoir qu’un homme, sur cette terre, est au courant du projet que je t’ai décrit et que des femmes ont concocté, et qu’il est réduit à la plus totale impuissance à ce sujet. Je trouve ça formidable! Et au cas où tu en réchapperais et avertirais tes frères?... je n’ai aucune crainte, personne ne te croira. Cette histoire est bien trop impensable pour que les hommes imaginent un seul instant que des femmes non seulement ont pu un jour décider de se passer d’eux, de les faire disparaître de la planète, mais encore sont allées jusqu’au bout de leur entreprise. Quant à moi, je serai déjà loin, j’aurai changé de nom, je continuerai d’aider celles qui sont devenues mes soeurs et de répandre le mal autour de moi, dans le corps des hommes, comme je l’ai fait pour toi, jusqu’à ce que mon corps n’en puisse plus et que je disparaisse, enfin, délivrée à jamais de vous, les Hommes. Alors, j’aurai accompli ce que je devais accomplir, et ma mère sera vengée.”
*****
La vidéocassette terminée, je restai prostré jusqu’au milieu de la nuit, assis sur le lit, fixant l’écran vide du téléviseur, incapable de réagir à ce que je venais d’entendre. Puis je m’étirai, comme si je me réveillais et cherchais à m’ébrouer pour sortir d’un mauvais rêve. Par acquis de conscience, je parcourus les différentes pièces de la maison et constatai que TELE était bel et bien partie. Un quart de siècle après, mon histoire se répétait, et je me retrouvais aussi isolé au plus profond de la forêt canadienne que sur mon île du Pacifique, un virus tueur circulant dans mes veines en plus, de l’énergie et de l’espoir en moins. J’étais fait comme un rat, et c’était mon fils ou ma fille... je ne sais plus, qui m’avait donné le coup de grâce.
Je regardai l’aube se lever sur la nature fabuleuse qui m’entourait, de toutes parts et de toutes ses forces. Oui, cette nature, ce monde minéral, végétal, animal, dans lequel j’évoluais depuis trente ans, depuis que j’étais remonté de la mine, ce monde que j’avais pris la décision d’arpenter, une journée ensoleillée de juillet, eh bien ce monde se montrait à moi, enfin, comme ce qu’il avait toujours été, une coque vitale qui me protégeait, me transmettait sa force et m’aidait à continuer d’exister, à avoir tous les matins l’envie de me lever, de sortir dans l’air vif, de respirer, de m’éblouir de lumière céleste. Ces trente années, depuis mon départ d’Avion, avaient passé comme dans un rêve, presque en état de somnambulisme. J’avais subit tant d’influences diverses, j’avais assisté à tant d’événements, j’avais réchappé à tant de naufrages et de déroutes que l’hypothèse que ma vie ne dépende plus que d’un combat entre mon organisme et des milliards de particules qui ne tiraient leur force que de leur nombre et de la nécessité où elles se trouvaient de coloniser d’autres individus pour se perpétuer, eh bien que cette hypothèse me laissait froid, indifférent et me faisait penser finalement que je pouvais encore une fois, peut-être, m’en sortir. J’aurais été incapable de dire, à ce moment-là, ce que je ressentais pour TELE, pour mon enfant dont j’avais si j’ose dire programmé le chemin jusqu’à moi, comme Pierre avait programmé le mien jusqu’à Dorothy. Je voyais que tout s’enchaînait, que tout s’emboîtait, finalement, et que l’ultime pièce du puzzle avait été disposée par TELE, sous la forme de ce dernier témoignage, en manière de conclusion, de boucle bouclée.
Que pouvais-je faire? Je passai les jours qui suivirent - je ne sais pas exactement combien car à partir de ce moment je cessai de compter les jours de ma vie - à vivre de manière végétative et à réfléchir. Ce n’était pas ce qu’on peut appeler une “rumination”, seulement je repensai encore une fois à tout ce qui avait fait ma vie, comme lorsque j’avais été abandonné au milieu de l’océan ou que je m’étais retrouvé seul sur mon île, à cette différence près que je le faisais lentement maintenant, sans précipitation, avec la sérénité que pouvait me donner le sentiment de n’avoir plus rien à attendre, de savoir que ma vie était désormais derrière moi. C’était une sensation nouvelle pour moi. Je dormais très peu. Je pensais, pensais encore, étendu sur le lit ou assis devant la cheminée. Un soir, peu après que la nuit fût tombée, alors que j’étais assis, dehors, sur le ponton, les jambes pendantes au-dessus de l’eau et que je m’attardai à regarder les étoiles qui commençaient à s’allumer; une à une, au-dessus de ma tête, j’entendis un bruissement de feuillages qui n’avait rien à voir avec celui que provoque le vent et qui m’indiqua tout de suite une présence, à quelque distance de moi. Je ne bougeai pas et portai mon regard dans la direction d’où venait le bruit. Je vis la silhouette d’un ours qui s’approchait de la maison, sans doute à la recherche de nourriture. Je cessai de respirer. Il aurait suffi d’un seul coup de ses pattes pour qu’il me brise le cou. L’animal fit le tour de la maison, se mit un moment sur ses pattes arrière en humant l’air de son mufle, puis repartit en longeant la rive du lac. Il passa à moins de dix mètres de moi. M’avait-il vu? m’avait-il senti? je ne sais pas, mais je pensai alors que j’étais peut-être déjà mort, que TELE m’avait peut-être tué et que j’évoluais dans l’au-delà depuis longtemps, que l’au-delà, comme on dit si bien, n’était peut-être après tout qu’une sorte de monde parallèle à celui des vivants. J’en arrivai à penser que j’étais mort depuis très longtemps, depuis ma noyade au large de la plage de Ste Anne la Palud... Je ne savais plus rien, je n’avais plus aucune certitude. Ce soir-là, après être rentré dans la maison et avoir fermé consciencieusement toutes les issues, je décidai de coucher sur du papier l’histoire de ma vie pour que le monde réel conserve quand même de moi une trace, aussi incroyable fût-elle. Voilà pourquoi je me suis mis à écrire ceci.
Maintenant que ce récit touche à sa fin, je sais que ce n’est pas le souci d’informer les hommes de ce qui est en train de se tramer contre eux qui m’importe mais le fait de laisser une trace de ma vie. C’est l’ultime tentative que je fais d’appartenir à l’Humanité. Etre des vôtres, enfin.
J’ai réussi à aller jusqu’au bout de ce que je souhaitais restituer de ma vie et je sens maintenant en moi comme une nouvelle sérénité, comme si je pouvais mourir, disparaître une bonne fois, m’éteindre définitivement. Pour l’instant la Nature me protège, j’en ai la conviction. Je m’en remets à elle. Elle fera de moi ce qu’elle veut et décidera pour moi de quand sera l’heure de mon départ. Je lui fais confiance, à défaut d’avoir pu faire confiance aux humains, les seuls êtres qu’elle ait jamais créés et qui se soient retournés contre elle.
*******
Je refermai le cahier et posai mes deux mains dessus, bien à plat. Ni Sharon ni moi n’avions envie de commenter ce que j’avais lu, et pourtant... Tout y était, de l’origine de l’Organisation, de son fonctionnement, des réseaux qui s’étaient constitués au fil des ans, et du Projet, encore inimaginable du temps de la découverte de la double hélice et qui allait bientôt se concrétiser. Ce cahier était à détruire au plus vite, c’était une évidence, au moins tout ce qui concernait TELE. Sur ce sujet, nous étions Sharon et moi tacitement d’accord. Mais le reste... qu’en penser? Je réfléchissais, dans l’obscurité de l’habitacle, secouée par les irrégularités de la route de terre sur laquelle le véhicule tout terrain progressait lentement. (Il était presque impossible d’avancer à plus de quinze kilomètres heure sans utiliser les phares, ce que Sharon s’interdisait de faire. Il nous fallait pourtant arriver au lac avant le lever du soleil, ce lac qui avait été choisi pour sa profondeur exceptionnelle. Cette mission était une véritable gageure mais je savais que nous l’accomplirions comme nous avions accompli tout ce que nous avions programmé jusque là.)
Soudain, nous aperçûmes entre les arbres la noire et brillante surface du lac : nous étions arrivées. Nous dûmes attendre encore une demi heure, dans l’obscurité la plus totale, avant d’entendre le bruit de l’hélicoptère à double rotor augmenter progressivement jusqu’à nous assourdir une fois qu’il fut juste une dizaine de mètres au-dessus de nous, à la verticale du véhicule. Les instruments de repérage à infra-rouges dont il était doté nous avaient évité d’allumer les feux de position de la Jeep. L’appareil s’immobilisa en vol stabilisé. De la soute sortit un palan auquel étaient accrochés quatre filins. Nous y attachâmes les sangles que nous avions passées préalablement sous les essieux du 4x4. Quand tout fut prêt, les filins attachés, les sangles tendues, l’ensemble s’éleva doucement, tournoya sur lui-même, puis l’hélicoptère prit la direction du centre du lac, jusqu’à environ un kilomètre de la rive. On ne voyait plus rien et ce n’est que le bruit violent, presque comme une explosion, du véhicule qui tombait dans l’eau et s’y enfonçait qui nous indiqua que tout était fini.
Après que l’hélicoptère nous ait embarquées et ait mis le cap au sud, en rasant la crête des arbres, et que la copilote se soit chargée de nous servir du café chaud, je pus me dire, en reprenant pour la première fois depuis 24 heures une respiration normale, que la mission était réussie. J’étais rassérénée, mais je conservais un fond d’inquiétude en ce sens que je savais qu’un jour ou l’autre quelqu’un d’autre que TELE, peut-être encore plus “perturbé” qu’elle, pourrait choisir de rejoindre l’Organisation, et que les ennuis recommenceraient. Même si j’avais en moi moins de hargne que Sharon, je préférais penser à cet instant que la partie était presque gagnée et que ça n’était plus qu’une question de minutes pour que le “premier sexe”, le mien, commence à appliquer le plan qui devait conduire à son hégémonie et à la disparition progressive du second. Il n’y avait de place sur cette terre que pour une seule catégorie d’êtres humains, les Femmes, et nous nous apprêtions à assister, nous et toutes les autres femmes de ce Monde, à ce que nous attendions depuis toujours : la disparition de nos tyrans.
Je regardai par le hublot le soleil se lever sur la forêt. Cette nature, si belle, si généreuse... décidément, il ne fallait pas la laisser à la violence des Hommes. Nous devions lui rendre la paix originelle.
Je ne regrettais pas ce que nous avions été obligées de faire : supprimer cet homme, Odhysséas, qui s’avérait être le père de TELE, et supprimer TELE par la même occasion. L’affection que j’avais toujours eu pour elle n’aurait pas pu de toutes façons faire obstacle à notre plan. Elle en savait trop et ses motivations étaient trop éloignées des nôtres pour qu’elle ne finisse pas par devenir dangereuse. Elle n’avait jamais souhaité autre chose que se venger de son père ou du sort. Elle était loin de haïr les hommes, et son récit de la fin de Deszo en était s’il était besoin la preuve. Sa vengeance accomplie, il ne nous restait plus qu’à la faire disparaître.
*******
Je pense que TELE aura certainement souhaité cette fin car, après s’être enfuie et avoir laissé son père prisonnier de la forêt, elle rallia la “civilisation”, en l’occurrence les quartiers chauds de Winnipeg, et termina dans une sorte d’Eros Center situé sur la rive nord du Lac Supérieur. Là, exténuée, droguée, elle prit le risque d’appeler Pearl pour qu’on vienne la chercher. C’est moi, Nabila Z., qui fut désignée par le comité exécutif pour aller “régler le problème TELE”, accompagnée de Sharon T., une correspondante canadienne de l’Organisation que je n’appréciais guère mais qui était particulièrement fiable dès lors qu’il s’agissait d’apurer une situation délicate.
Nous trouvâmes TELE dans un état de déchéance avancé. Recroquevillée sur un lit rond recouvert de fourrure acrylique noire, tenant dans ses bras une peluche en forme de pénis, elle ne nous reconnut pas tout de suite. L’intérieur de ses bras était constellé de piqûres et des seringues usagées traînaient encore sur la moquette. Il y avait aussi, dans la salle de bains, des pilules de LSD et d’exstasy dans un sachet en plastique. Elle ne fit aucune difficulté pour nous relater ce qu’il s’était exactement passé avec son père depuis ces quelques mois au cours desquels elle nous avait échappé. Elle nous révéla finalement que ça n’avait pas été aussi facile pour elle qu’elle le laissait entendre dans son témoignage vidéo. En fait, elle avait commencé à s’attacher à son père, à tomber amoureuse de lui pour tout dire, et elle ne voyait plus comment elle pouvait accomplir sa vengeance. C’est, à mon avis, au prix d’un effort mental considérable qu’elle aura pris la décision de partir, de quitter Odhysséas. Sans doute voulait-elle, plus ou moins consciemment, lui laisser une ultime chance de s’en sortir, sinon elle l’aurait abattu avec une arme à la première occasion, dans cette maison isolée où rien ne pouvait l’en empêcher.
Conscientes du danger qu’il y avait à laisser Odhysséas en vie, à ne pas récupérer la cassette vidéo enregistrée par TELE - et ce même si elle nous avait assuré avoir bien utilisé une cassette autodestructible - nous l’obligeâmes à nous conduire jusqu’à son père, ce qu’elle finit par accepter, alors même qu’elle savait pertinemment pour quelle raison nous lui demandions cela.
*******
Nous n’eûmes pas besoin de nous concerter, avec Sharon. C’est en cours de route, alors que j’étais au volant - je n’aurais pas pu faire ça moi-même - que Sharon, faisant mine de prendre TELE par le cou, lui brisa finalement la nuque.
Après, ce fut un jeu d’enfant de nous débarrasser d’Odhysséas : quand nous arrivâmes, il était allongé sur le ponton de bois. Le bruit de nos pas le fit se lever et venir à notre rencontre. Il ne nous connaissait pas mais il ne semblait pas étonné, et ce alors même qu’il supportait la solitude depuis plus d’un mois maintenant. De la même manière, il n’eut aucune réaction lorsqu’il me vit sortir un Magnum de dessous ma parka, le pointer sur lui et le décharger, à bout portant. Après, ce fut la routine du nettoyage, de la remise en (dés)ordre de la maison, comme si un couple d’amoureux l’avait habitée pendant quelques jours. Un certain type de travail, en quelque sorte, et qui me changeait de mon activité habituelle, au sein du laboratoire que je dirigeais à l’Université de B.... et que j’avais abandonné pour un temps au reste de mon équipe.
*******
Le temps pressait. Je regardai ma montre. Nous étions le 12 Décembre 2000 et il était 9 heures du matin. Ce millénaire touchait à sa fin.
Cela faisait dix minutes que nous avions franchi la frontière. Je sortis le tout petit Nokia que m’avait offert Elke, mon amie finlandaise. Je tapai mon code d’accès puis le numéro permettant de joindre l’ordinateur central, lequel répercuterait mon appel, instantanément et de manière parfaitement concomitante à tous les membres de l’Organisation. Il me fallut encore entrer trois codes numériques différents avant de pouvoir articuler mon nom à destination du processeur de reconnaissance vocale.
C’est à cet instant précis que le projet “Isis” fut déclenché.
samedi 23 juin 2007
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